Le château                         à l'ombre blanche
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Résumé
Il était une fois un endroit qui n’avait pas de nom, ni de maître. Il appartenait à la forêt et aux bêtes sauvages. Il appartenait à la lune. Il appartenait à la pluie. » 
C’est dans cette atmosphère que vivent les habitants du Château, où vous êtes invités à leur table, à leur chevet et à leur humanité. Vous ne les quitterez que plus riches. 

Biographie
J’ai appris à lire quand j’avais 5 ans. Aujourd’hui, âgé de 35, je n’ai pas encore appris à écrire. Mes premiers pas dans cette initiation datent du début des années 2000, quand j’ai choisi la nouvelle comme forme de prédilection. Quatre textes (dont un conte pour enfants) ont reçu des distinctions et ont été publiés dans des volumes collectifs. 

 « Le château à l’ombre blanche » constitue étape supplémentaire, visant à articuler neuf récits autour d’un lieu unique. À vous de juger de sa qualité. 
 

Extrait



Quand le docteur Tudor entra chez madame Scion, il n’y vit que la chambre ordinaire d’une patiente récemment arrivée, dont les affaires gisaient au pied du mur, dans une valise en carton à moitié ouverte. Le seul article déjà sorti, l’unique touche personnelle de la pièce, se résumait à un vieux réveil métallique rouge, sur la table de nuit. Madame Scion, allongée sur le lit, avait ses vêtements de dimanche. Le dossier indiquait soixante-sept ans, cependant elle ne montrait pas son âge. Elle portait un discret embonpoint, des boucles d’oreilles en or et pas de lunettes. Les poignets et les doigts étaient gonflés et rougeâtres. « Du travail manuel donc, pensa le médecin, peut-être blanchisseuse ou femme de ménage dans sa jeunesse. » 
— Vous êtes madame Élise Scion ? 
— C’est moi, répondit-elle et elle s’installa au bord du lit.  
— Bonjour, je suis le médecin, je viens pour la visite d’admission. 
— Bonjour. 
Il s’assit sur une chaise, puis demanda à madame Scion comment elle se débrouillait chez elle et s’il lui restait de la famille ou pas. Il avait pris l’habitude de poser cette double question pour briser la glace et parce qu’il aimait connaître les gens qu’il rencontrait, pas seulement leurs maladies. 
— J’ai des amis, mais pas de famille. Aucune de proche, je veux dire, depuis que mon mari est décédé, il y a dix ans. Il ne me reste que mon père et ma sœur, qui vivent loin. Ils habitent dans le Sud et on ne se voit pas souvent. On parle au téléphone, et c’est tout. Je m’en sortais bien jusqu’à cette année, mais je fatiguais de plus en plus, je ne pouvais plus m’occuper du linge, je ne cuisinais que deux fois par semaine et je ne quittais la maison que s’il le fallait à tout prix. Donc j’ai dû venir ici. Ce n’est pas facile de franchir le pas. Maintenant c’est fait. Vous voyez, j’ai occupé mon appartement durant quarante-neuf ans. C’est là où j’ai passé la plupart du temps avec mon mari. Ce n’était pas trop étroit, ni trop grand, il y avait un balcon où je gardais mes fleurs… Une seule chose y manquait : une fenêtre pour la salle de bains. Pas plus grande qu’une boîte aux lettres, montra-t-elle en écartant les mains. Des fois, quand je recevais des amis, j’étais obligée de pratiquer mes soins et j’avais besoin d’aérer après. J’ai eu une malformation à la naissance et j’ai toujours vécu avec cette poche. Dès le début, elle m’a apporté des ennuis… Après l’accouchement, quand elle a appris ce que j’avais, ma mère n’a pas voulu de moi. Elle m’a laissé cinq jours sans demander à me voir. Au point que c’est ma grand-mère qui m’a choisi le prénom. Elle avait du chagrin de venir à l’hôpital, d’apercevoir le bracelet, vous savez, le bracelet qu’on met au poignet des bébés, et de ne lire que le nom de famille dessus. Alors elle m’a appelée Élise. Ma propre mère ne m’a même pas donné un prénom. 
Ici, elle fit une pause et le médecin s’interrogea si elle n’allait pas pleurer, mais elle continua en fixant le mur. 
— J’ai été sauvée à cause d’un bébé garçon, qui avait le même problème que moi à l’intestin. Il était né la veille et on avait appelé un chirurgien renommé. Comme il était là, on a demandé au chirurgien de me voir aussi et il nous a opérés à la suite. Sinon, je ne serais pas ici aujourd’hui. Si je vous dis tout ça il ne faut pas vous imaginer que j’ai été malheureuse, docteur. J’ai eu quarante ans de bonheur avec mon mari. Je l’ai connu à Paris, au parc Monceau. J’avais dix-sept ans et il en avait vingt-huit. C’est comme ça, ajouta-t-elle avec le sourire gêné d’une gamine. On s’est vu souvent pendant deux mois et, quand j’ai compris que c’était sérieux, j’ai appelé mes parents et je leur ai dit : Maman, papa, j’ai rencontré quelqu’un, c’est sérieux et je voudrais que vous le connaissiez. Non, mais tu crois que quelqu’un te prendra, toi qui es une sotte , m’a répondu ma mère.  
C’est vrai, je n’ai fini qu’une année d’école, pourtant je ne demandais de l’aide à personne, je me débrouillais pour mes papiers, pour l’argent, je ne dépensais jamais plus que je n’avais et je ne manquais de rien. Mais soi-disant, j’étais une sotte parce que je n’étais pas allée à l’école. Quand j’avais quatorze ans, ma grande sœur devait se marier, c’était la fête, et j’ai dit à maman que j’aimerais aussi trouver un bon mari. Elle m’a jeté : Quoi, toi ? Tu ne vas jamais te marier. Qui voudra de toi ? Cela m’a beaucoup blessée, qu’elle parle ainsi de moi et qu’elle le pense. Et quand je l’ai appelée pour l’avertir que je comptais me marier, elle n’était pas d’accord, elle voulait que j’attende. Plus tard, elle a même essayé de convaincre mon mari. Elle lui a dit : Tu sais que tu vas te marier avec une femme handicapée ? Mon mari lui a répondu : Non, je ne prends pas une femme handicapée, je prends la femme que j’aime. Tout simplement. 
À l’époque, la majorité était encore à vingt et un ans et il fallait l’aval des parents. Mon père a approuvé et nous avons pu nous marier. C’est la seule fois dont je me souviens que mon père a tenu tête à ma mère. C’est la fois qui a compté. Je ne sais pas pourquoi maman ne voulait pas que je me marie. Peut-être Cherchait-elle à me tenir près d’elle ? Je ne sais pas. Ou était-ce parce qu’elle se sentait coupable d’avoir donné une malformation à sa fille ? Ou pour garder un souffre-douleur ? Parce qu’elle avait besoin de quelqu’un à rabaisser pour son propre orgueil ? Je ne sais pas… Maman n’a jamais accepté mon mariage, ni mon mari. 
— Est-ce que vous alliez visiter vos parents de temps en temps ? 
— Mon mari s’est trouvé en arrêt maladie pour un problème de genoux. Une fois il a subi une greffe, vous savez comment ils font, ils prennent un morceau d’os de la hanche et ils le mettent ailleurs. Il fallait qu’il se rende chez le médecin souvent, il avait des problèmes de ce genre. Et donc c’était impossible d’aller chez mes parents parce qu’il ne pouvait pas rester assis trop longtemps. On voyait mes parents quand ils venaient eux-mêmes. Un jour on recevait un coup de fil, c’était maman qui disait : On arrive demain. Ça se passait comme ça. Elle ne nous demandait pas si on était là, si on avait prévu quelque chose. Non. On arrive demain. Et quand ils débarquaient, c’était : Bonjour, on va devoir se reposer parce qu’on est fatigués. Et ils traînaient deux-trois semaines. Du coup ça ne plaisait pas à mon mari. Donc vous voyez que, moi, j’étais entre deux feux. Tout le temps. Et j’ai fini par rompre avec mes parents. Parce que moi, j’aimais trop mon mari et je ne supportais plus maman qui… Qui ne le voulait pas. On ne pouvait jamais dire quelque chose à maman. Quoi qu’il arrivait, ce n’était pas de sa faute, c’était la faute de mon mari. Alors, une fois, je suis allée la voir et je lui ai dit : Ça ne va pas, ce que tu penses, j’ai réfléchi un peu à ce qui vient de se produire et je vois bien que mon mari n’est pas fautif. De but en blanc, elle a ordonné à mon père : Fais la valise ! 

DÉCISION