Ce qui nous lie et nous éloigne
EDITION
Extrait de la première nouvelle : Rupture de contrat
 « Eve Carrera, vice-présidente de la société Fashionista » : voilà comment les gens me voient, c’est ce qui est écrit sur ma carte de visite. Rien de plus qu’une working girl capricieuse, ambitieuse, éprise de liberté : autant dire que j’ai peu d’amis ! Mais peu importe ! Je me voue corps et âme à mon travail de créatrice. Mon boulot, d’abord ! Et j’ai toujours entendu mon père me répéter : « Une femme ne doit pas dépendre d'un homme ! Plus tard, c’est toi qui décideras, tu ne subiras jamais ! ». Dans la vie, on a tous des rêves. Plus ou moins démesurés. Moi, j’ai des rêves de grandeur : enfant déjà, je m’imaginais devenir un nom dans le milieu de la mode. Ne dit-on pas que « réussir » est le plus américain des verbes ? Mon passage par l’International Success Institute, prestigieuse école de stylisme new-yorkaise, m’a permis de décrocher un poste à responsabilité. Capitale vertigineuse du glamour et de la créativité, New York est une ville effervescente, qui voit tout en grand. A mon image ! Alors j’ai posé mes valises dans un loft sur Manhattan… seule, bien sûr. Je revendique haut et fort cette solitude, j’y trouve une liberté à laquelle je ne veux pas renoncer. Je trime jour et nuit. Vous voyez le genre : à vingt deux heures trente encore à l’atelier et les week-end sur l'ordinateur ! Mais je m'épanouis dans mon travail. Vraiment. Je rentre le soir sans me sentir coupable d'avoir dû lâcher un modèle qui me tenait à cœur, sans me sentir déchirée entre ma famille et mon métier. Je le sais, mes collaboratrices me regardent d’un mauvais œil. Il m’est arrivé de surprendre leurs commérages méprisants :  
— Comment Sa Majesté, qui n’a pas d’enfants, pourrait-elle comprendre les impératifs de ses employées qui, elles, jonglent avec leurs contraintes familiales, pestait Nancy ma secrétaire. Pour ce qui est de la compassion et de l’altruisme, cette Thatcher est plutôt du genre abstentionniste. Une main de fer, sans gant de velours ! 
— Quelle ironie quand même qu’on la surnomme la Reine Mère ! Elle n’a de « mère » que le surnom ! Ces femmes, prêtes à tout pour se hisser aux plus hautes fonctions, sont insensibles, froides et inhumaines. Elle est aussi chaleureuse qu’un congélateur posé sur la banquise ! Et laisser de côté sa vie de famille pour privilégier sa carrière, c’est typiquement masculin, ça ! avait cru bon d’ajouter Karen de la comptabilité.  
Ben oui, un mec, c'est exactement ça ! J’assume ! J’avais dix ans quand ma mère est partie, du jour au lendemain, sans éprouver la moindre culpabilité. A l’image de la mère coucou qui abandonne ses petits dans le nid des autres, la mienne m’a confiée aux bons soins de mon père qui m'a élevée à la dure, avec des valeurs d'homme. Egoïste, carriériste, loin des préoccupations féminines : un mec, un vrai, quoi ! Je sais bien ce qui circule dans mon dos. Je suis considérée comme une bête curieuse, incomprise, hors normes. Les gens se disent qu'à trente ans, une femme doit être mariée, avoir des enfants, une vie bien rangée. Foutaises ! Sa vie, on la bâtit seule et à sa façon. Pourquoi s’évertuer à entrer dans des cases ? Je n’ai aucune envie d'être mère et comment en serait-il autrement, je n’ai pas connu l’affection de la mienne ? Y en a marre d'entendre ces éternels discours sur les joies de la maternité et d’être jugée monstrueuse si on ne les partage pas ! Marre de ne pouvoir dire ouvertement ses réticences, de choquer si on prétend que notre vie est plus agréable sans enfants.  
« Chercher à faire bonne figure est un signe de faiblesse. Il ne faut jamais montrer tes sentiments, ma fille, me ressassait mon père. Ne pas se dévoiler ou montrer quelque sensi-blerie. Rien ne doit te toucher et, même face à l’adversité, tu dois rester maître de toi, impassible ». Fidèle à ces conseils, si j’étais blessée, je prenais un air détaché, rajustais ma robe, retouchais ma coiffure et plaquais sur mon visage un mas-que. Un sourire de façade, qui cache les fissures. Pour faire illusion. Ne pas perdre le contrôle. Tous les sacrifices sont bons pour parvenir à l’objectif que je me suis fixé : atteindre les plus hautes sphères. Je ne veux pas me sentir enfermée ou liée par quoi que ce soit. Et si un enfant peut être un frein à mon ascension, un homme aussi. Alors, je papillonne. Changer de partenaire, au gré de mes envies, me permet de ne pas m’attacher… Je me satisfais de brèves aventures et garde ainsi mon indépendance. J'ai eu des histoires sérieuses pourtant et même une demande en mariage... Mais aucun n’a compris ma volonté de gravir les marches. Ils ne voyaient en moi que la future mère de leurs enfants, celle qui les attendrait le soir, le dîner prêt, en les écoutant parler de leur boulot dans lequel, eux, s'épanouissaient. Une ména-gère au foyer, occupée des couches et des biberons, my God ! Quelle horreur !  


Quand il m’a embauchée, le PDG de Fashionista – un homme, forcément ! – a osé un :  
— Rassurez-moi, madame Carrera, vous n'avez pas d'enfant et ne projetez pas d’en avoir ? Je ne vous cache pas que, pour ce poste, je préfèrerais un associé. Les messieurs ne s'absentent pas pour "raisons familiales". Vous voyez où je veux en venir ? 
« Non, espèce d’abruti, aurais-je aimé lui répondre, excé-dée par le culot de sa question, pas de marmaille, j’y suis allergique ! » 
Mais je me suis mordu les lèvres. J’ai ignoré ses sarcas-mes et me suis contentée d’un : 
— Non ! Dieu m’en préserve !  
— Parfait ! Un vrai requin ! Sans attache, sans môme. Vous êtes exactement celle qu’il nous faut, a-t-il conclu.  


Le lendemain, j’étais propulsée créatrice en chef de Fashionista, l’une des maisons de couture les plus en vue de New York. Et, dans le milieu de la création, si l’on veut réussir, il faut absolument être « childfree » comme on dit ici : « libre d’enfant ». Aucun problème ! Chez moi, création et créativité ont remplacé la procréation. C’est une autre manière d’engendrer et de transmettre ! Mes projets artisti-ques, mes défilés, ce sont mes bébés ! De toutes façons, comment trouverais-je le temps de m’occuper d’un enfant avec la vie effrénée que je mène ?  


Aujourd’hui, c’est le grand jour. Des mois que je travaille d’arrache-pied pour présenter ma nouvelle collection. New York lance la Fashion week. La tendance, c’est moi ! Tout part de là… de moi ! « À nous deux, New York ! ». J’ai choisi un endroit surprenant pour montrer mes créations. Direction Brighton Beach. Le podium est monté sur une longue promenade face à l'Océan Atlantique. La magie du lieu compte pour beaucoup dans la réussite du défilé. Ça y est, le feu vert est donné. Le show peut commencer. Les photographes mitraillent mes modèles. Satin, soie, organza : cette année, les tenues sont vaporeuses. Des ombres chinoises sont projetées sur les toiles tendues. Le public a l’impression qu'une forêt de pins l’entoure. En fond sonore, on entend les mouettes et le bruit des vagues qui s'échouent sur la plage... La lumière faiblit. Top départ ! Ma carrière se joue maintenant. Les mannequins enchaînent les passages et présentent mes petits bijoux. Puis, c’est le final : la robe de mariée, apothéose de la collection. Je salue. Standing ovation, c’est un triomphe !