EDITION
Le chevalier d'Erian      et le Sang des Dieux        
Extrait
«La tenue vient de se terminer. Le marquis de La Fayette et le chevalier d'Érian sont les premiers à quitter le temple. Ils n'iront pas partager les agapes avec leurs Frères, La Fayette souhaitant rentrer assez vite à son hôtel ; demain, il devra se rendre à Versailles pour la réception organisée par la Reine. D'Érian, quant à lui, a une rencontre importante. Le deuxième de la soirée. La Fayette se doute bien du sujet de ce deuxième rendez-vous et il se garde d'en savoir plus. En tant que maçon, il respecte la vertu de la discrétion.  
— Je tâcherai d'aller poser des fleurs sur la tombe du comte de Ferverie, jure le chevalier. C'était vraiment une personnalité d'une grande bravoure. Quelle triste fin. Je l'appréciais.  
— J'avais beaucoup de respect pour lui. Je pense même porter un toast demain en son honneur face à la Reine. Je sais à quel point elle se méfiait de lui. Cela m'amusera et, qui sait ? Peut-être que cela l'aurait amusé.  
Le marquis n'a jamais eu un grand respect pour la Reine de France, cependant elle a le rang de personne sacrée, et La Fayette ne souhaite pas faire partie de cette cabale de pamphlétaires aux ordres du Parlement. Cette assemblée de notables vouant une haine profonde à Marie-Antoinette. Le chevalier connaît la valeur de son ami et Frère et son sens de l'honneur éprouvé lors de la révolution américaine. Après avoir salué quelques Frères de sa loge, le chevalier sort pour retrouver Will qui attend à son poste de cocher. Bien entendu, il fait mine d'être satisfait de son repas et n'évoque pas la menace dont il a été l'objet par les hommes de Grahams.  
— Nous sommes en retard, fait remarquer le chevalier. 
— Comment s'est déroulée votre tenue, Monsieur ? demande- t-il sur un ton amusé. 
— Avec respect et sagesse.  
La calèche, tirée par un des chevaux préférés du chevalier, roule vers le Luxembourg. Demeure du frère du Roi, le comte de Provence. Le Luxembourg possède un parc assez agréable que seul Monsieur et ses courtisans peuvent utiliser pour leurs promenades. Question de sécurité ou question de privilège ? Les deux en réalité. La calèche du chevalier longe la Seine. Will voit, au loin, la cathédrale de Notre-Dame qu'il trouve fort jolie et cette odeur de poissons lui rappellent ses années de jeune marin dans la marine du Roi d'Angleterre. En effet, ils ne sont pas loin du Châtelet et de sa place où la marchandise doit, du mieux qu'elle le peut en ces temps de pénurie, nourrir la capitale. Ils empruntent l'ancienne voie romaine, encadrée de commerces de luxe comme des parfumeries et autres costumiers. Au final, Will aperçoit, à deux pas des grilles du château du Luxembourg, un carrosse qui en impose à tel point que l'on pourrait presque dire qu'il s'agit d'une berline. Deux hommes sont assis pour conduire la voiture, quatre vigoureux chevaux dignes des écuries royales et un homme, aux épaules larges montent la garde. Un sentiment intimidant se dégage du véhicule. 
— Arrête-toi là, ordonne le chevalier.  
— C'est le carrosse de la marquise ? s'informe Will. Il a l'allure d'une forteresse.  
— C'est une forteresse, répond le chevalier en riant.  
— Vous allez parler de mon cas ? Vous pensez qu'elle me laissera travailler pour vous en tant qu'Irlandais ayant trahi l'Angleterre ?  
— Ne t'inquiète pas pour cela. Après mon rapport sur notre mission en Angleterre, je plaiderai ta cause. Tu peux me faire confiance, mon ami.  
Le chevalier tapote sur l'épaule de son valet en guise d'amitié et descend de sa calèche. Il marche avec tranquillité, portant son lourd manteau et ses armes. Le garde du corps fait un mouvement de la tête pour signifier le bonsoir. Depuis qu'il protège la patronne du chevalier, ce bonhomme – que l'on appelle Garko – n'a jamais été très causant. Ce qui n'est pas plus mal, pense le chevalier qui n'apprécie guère ceux qui parlent pour ne rien dire. La portière du carrosse s'ouvre et un marchepied apparaît. 
— Bien le bonsoir, mon chevalier, déclare une femme à la voix sensuelle. 
— C'est toujours un honneur, Madame, réplique d'Érian.  
Victor entre dans le carrosse, la lourde portière blindée se re-ferme derrière lui. Le chevalier prend place en face de cette mys-térieuse femme. La marquise Cécile de Pragot. Voilà un personnage étrange qui captive le chevalier. Elle est âgée d'une cinquantaine d'années – selon ses propos - mais elle paraît plus jeune au premier regard.  
Le chevalier, grand amateur de femmes, a toujours été fasciné par cette personnalité hors normes. Elle possède des yeux noirs envoûtants, une bouche sensuelle et une attitude de dame qui a le dernier mot à tout. La femme inaccessible. Est-ce que Victor a eu, un jour, l'idée de la courtiser ? Oui, cette idée lui a effleuré l'es-prit. Après tout, elle représente un certain idéal féminin dont le chevalier n'est pas insensible. Cependant, une relation avec sa patronne ne sera que fantasmée.  
La marquise de Pragot...  
Au-delà d'une hygiène de vie fort stricte, elle est entourée d'un mystère impénétrable. D'Érian a entendu dire qu'elle était plus âgée et douée d'immortalité, ou du moins d'une vie si longue qu'elle pourrait se perdre dans la nuit des temps. Le chevalier n'y a jamais vraiment cru, cependant, le doute subsiste ; les yeux de la marquise possèdent un secret qu'aucun mortel n'envisage de percer. 
— Vous avez l'air préoccupé, chevalier, pourtant votre der-nière mission a été un franc succès. Ne me dites pas que votre dernière conquête vous a filé entre les doigts... 
— Non, Madame. J'ai appris la mort d'un Frère, le comte...  
— De Ferverie, oui... Je suis au courant. C'est une bien triste nouvelle. C'était un homme remarquable.  
— À ma loge, on m'a raconté qu'il est mort d'une redoutable crise cardiaque. Cette nouvelle ne m'a pas étonné car je connais-sais ses problèmes de cœur.  
— Crise cardiaque ? Je doute que cette affirmation soit juste... En attendant, je souhaite avoir l'objet qui a été la cause de vos longs mois chez les Anglais. 
— Volontiers, répond le chevalier. 
Il se dégante et sort une petite boîte de sa poche qu'il ouvre en effectuant un code. Il s'agit d'une invention d'un des ingénieurs de la marquise afin de protéger les secrets de l'ordre. Il en sort cette fameuse clef qui a été source d'ennuis et de dangers chez les An-glais. La marquise de Pragot s'en empare et l'examine avec atten-tion.  
— Vous êtes parvenu à retrouver un précieux objet. Je doute même que Lord Grahams sache ce que c'est, en vérité. 
— Je dois dire que moi non plus, Madame, je l’ignore.  
— Voyez-vous, mon chevalier, Oliver Cromwell est entré en possession de cette clef à un prix fort. Vendu par un sorcier irlan-dais en échange d'épargner son village. Ce sorcier lui a dit qu'il cachait « le secret du monde ». Cromwell en a été étonné et a voulu, par la suite, enlever le pauvre homme pour en savoir plus. Mais il ne l'a plus jamais revu. Le Lord Protector a fait analyser ce bijou par des alchimistes, des savants de toutes sortes... Et personne n'a pu expliquer ce que c'était... Et le bijou a été volatili-sé lors de la deuxième révolution anglaise. Lord Grahams avait entendu parler de cet objet et il savait qu'il possédait de redouta-bles pouvoirs, c'est pour cette raison qu'il a mis les moyens pour mettre la main dessus. Mais nous avons été plus rapides que lui. 
— Et qu'est-ce que « le secret du monde » ?  
— Ce que c'est ? Cette clef ouvre un coffre qui se cachait au fond de l'Océan Pacifique...  
— Comment cela ? C'est une clef de la civilisation Mu ? Je n'ose le croire.  
— Et c'est pourtant le cas. Comment j'ai connaissance de ce fait ? Moi aussi, mon cher chevalier, je tiens à garder mes petits secrets. Toutefois, Grahams aurait fini par le savoir et il aurait employé tous les moyens pour retrouver le coffre que la clef ou-vre. 
— Un coffre au fond de l'Océan ?  
— J'ai dit « qui se cachait »... Pas « qui se cache »... Mais n'en disons pas plus. J'ai d'autres choses à vous dire pour le moment.  
— Je vous écoute...  
La marquise range la clef dans un autre coffret qu'elle cale sous la table. Elle prend son temps pour répondre, comme chaque fois qu'elle aborde un nouveau sujet important. Trois bougies sont installées dans une lampe en verre éclairant cet intérieur aménagé avec astuce par la marquise.  
— Le comte a été assassiné. 
— Assassiné ?  
— Pendant que vous étiez en Angleterre, j'ai envoyé un de nos hommes surveiller le comte. Pour quelle raison ? Il était sous l'influence de cette ordure de Saint-Germain – comme vous le savez - et je voulais savoir si ses nombreux voyages en Sardaigne n'étaient pas liés à cela. Lors de son dernier voyage, il est allé voir un moine dominicain. Puis après cette entrevue, il est retourné en France. Là, notre espion m'affirme qu'une violente dispute a eu lieu entre lui et son garde du corps. Inutile de dire que ce garde a été arrêté par mes soins et l'on a fini par le faire parler. En réalité, notre comte est allé en Sardaigne pour vendre un livre de famille.  
— Il a vendu un exemplaire de sa bibliothèque qui valait une fortune et son garde du corps n'a pas apprécié ? Ah ! Les aristo-crates de ce royaume...  
— Ce livre n'est pas n'importe quoi. Il renferme un secret de famille lié à la découverte de Pompéi.