Le soldat de l'Alma
EDITION
Extrait
EXTRAIT

Voilà des jours et des jours et des nuits, que je souffre. Dans mes divagations fiévreuses, je capte comme dans du coton des bruits que je n’identifie pas… Des fantômes colorés défilent dans mon cerveau… Je ne sais plus si je suis mort ou vivant. Il y a même des moments où je me sens bien. Toutes mes douleurs disparaissent, anesthésiées, mes pensées sont apaisées, je ne délire plus. Le calme total, puis cela recommence… Vingt fois, je reviens à la vie avec de terribles tourments, vingt fois, je m’enlise dans un monde vaporeux, irréel…  
Quand, enfin, j’entrouvre vraiment mon seul œil valide, une silhouette est penchée sur moi, silencieuse. J’essaye de parler, mais impossible, mes mâchoires sont scellées… un moment d'horrible panique s'empare de moi, me questionne : Que m’est-il arrivé ? Mon crâne bourdonne de mille visions confuses… mes idées sont aussi engourdies que mon corps. Des images pourtant se forment dans le désordre, à l’envers, à l’endroit… avec une peine infinie, elles s’organisent, deviennent plus cohérentes par instants : la Crimée, les bouteillons de café, la guerre, les camarades, le bateau, l’Alma, la bataille de Sébastopol, les musettes lourdes de pains, le matin, les balles qui sifflent loin, très haut… Pourtant l’une d’elles transperce ma mâchoire inférieure... Sensation abominable, je me souviens, tout resurgit. L'affolement me submerge. Je voudrais me redresser. Une voix et des caresses m’apaisent… l’ombre qui se penche sur moi a des doigts très doux… Je retombe sur ma paillasse, trempé de sueur visqueuse. Mes souvenirs s’embrouillent et sombrent à nouveau dans l’obscurité profonde. 
Une fois encore, je sors de mon coma. Quelqu’un a calé un ballot de paille dans mon dos. Dans un halo, au-dessus de moi, je distingue me protégeant d’une façon précaire, une misérable toile posée sur un treillis de bois. Et toujours cette main chaude qui tient la mienne. À contre-jour, la forme féminine se dessine en ombre chinoise… Maintenant, avec d’infinies précautions, délaissant mon bras, elle introduit entre mes lèvres cette dure cuillère qui contient une bouillie de nourriture douçâtre. La douleur se fait épouvantable, et pire quand j’essaie de déglutir. Cependant elle insiste. Ce que j’avale semble du feu et me donne la nausée. Je vomis en criant ma souffrance d’une façon pitoyable. 
Aujourd’hui, ces longues ténèbres se dissipent un peu, mais la trouble vision persiste… Ce qui m’entoure m’apparaît à travers un ta-mis, ou plutôt un verre déformant. Une peur affreuse me torture l’esprit : suis-je en train de devenir aveugle? 
La présence de cette femme m’obsède. Je la devine dans un brouillard. Lorsqu’elle m’enlève la charpie qui recouvre ma blessure et ma barbe, je hurle tel un damné ! Avec une infinie patience et une délicatesse incroyable, elle net-toie mes purulences et le sang caillé. Peu à peu, mon mal se calme. Elle m’applique avec une patience d’ange un pansement, plutôt un cataplasme, qui brûle d’abord, puis se fait froid et apaisant… Elle recommence maintes fois ce geste avec calme et persévérance, puis me force à boire une tisane amère. Mon Dieu ! cela ne m’était plus arrivé il y a longtemps, je sombre dans un sommeil sans tourments...  
Cet après-midi, des types sont venus. Je les entends discuter en français au-dessus de ma tête. Je comprends mal ce qu’ils disent, des bribes arrivent à percer ma nuit cérébrale… Des soldats… Des officiers. 
— C’est le 9me Chasseurs à pied… 
— Le typhus ? 
— Non, une balle…  
— Qu’est-ce qu’il fait là ? 
— Qui le soigne ? 
— C’est une femme de la plaine… 
— Il faudra le sortir de là… 
— Plus tard le rapatrier… 
— Quand il y aura un bateau… 
Un piétinement de chevaux frappe mon oreille. Je veux parler. Ils s’éloignent.