La tortue sans coeur
HISTOIRES POUR ENNFANTS
© Natacha LABORDE
 
 
Dans le lointain royaume des tortues-luth, on attend un très heureux événement. La reine va enfanter. Parmi sa nombreuse progéniture, les oracles ont prédit l'arrivée de la princesse héritière. Pour qu'elle soit bien dotée, le roi appelle les génies de la terre, de la mer et de l'air. 
Tous très fiers de cette prière, les trois génies se décarcassent. Ils écoutent en silence les requêtes du père. Classiques ! Beauté, intelligence, richesse, longue vie, santé... Mais voilà. Chacun des génies ne peut offrir qu'une seule qualité à la future princesse. Il faut prendre son temps pour bien choisir : belle, intelligente et riche, elle le sera sans doute avec des parents comme ça.  
- Ne gaspillons pas notre magie à de telles balivernes ! 
Le Génie de la mer propose l'habileté dans l'eau :  
- Votre fille saura nager à reculons pour éviter les filets et aller chercher loin l'aventure. 
Le Génie de l'air propose la légèreté : 
- Votre fille saura voler au gré du vent pour rapporter des nouvelles du monde. 
Le Génie de la terre propose l'invisibilité : 
- Votre fille échappera aux prédateurs et aux curieux pour une longue vie. Il lui suffira de penser à ceux qu'elle aime et qui l'aiment. 
- Qu'il en soit ainsi ! décide le futur père. 
Le palais est en effervescence. La délivrance approche. Aux premières lueurs de l'aube, l'œuf royal craquèle. Un silence sacré accompagne l'événement : la princesse Kalina est née. 
Hélas ! Dans sa hâte, le roi a oublié d'appeler le Génie du feu. Et celui-ci, ce n'est pas un gentil ! Vexé, il s'est glissé en plein soleil, sous forme d'une luciole, dans le berceau de la princesse Kalina et a réduit son cœur en cendres. Il les a emportées et à la place a glissé une méduse. 
 
Kalina grandit, belle, légère, rapide. Mais toujours seule, sans amies. Sa carapace est vide de cœur. La jeune princesse est orgueilleuse : à longueur de journée, elle se vante des attributs qui lui ont été concédés à sa naissance. Elle nargue ses camarades, se moque de leur invalidité, rit de leur fragilité.  
Grâce à son habileté, elle sait se défendre et s'écarter des obstacles. 
Grâce à sa légèreté, elle voyage aussi rapidement dans l'air, sur terre ou dans la mer. 
Mais elle ne peut se rendre invisible ! Sans cœur comment connaître l'amour ? 
Pourtant, Kalina se sent immortelle. Cela la rend insupportable. 
La cour est accablée : le mauvais caractère de la princesse est peu compatible avec le port de la couronne. Or le vieux souverain est malade. 
On appelle sur son lit de mort les trois génies. Tonitruants, un jour de tempête, ils arrivent au chevet du vieux roi.  
- Il y a sept ans, nous t'avons accordé ce que tu as demandé pour ta fille : si tu nous avais demandé un cœur, jamais le Génie du feu n'aurait pu défaire notre travail. La princesse Kalina a une méduse à la place du cœur : elle est habile, légère, insouciante mais arrogante et désagréable. 
- Que faire ? supplie le sire désespéré. 
- Nous pouvons t'octroyer sept jours de vie supplémentaires. Pendant ce temps, Kalina devra entreprendre le grand voyage vers l'île au volcan magique, le royaume du Génie du feu. Nous lui accordons notre protection sous la personne du crabe-violoniste, Cémafaute. Elle devra respecter le rituel, à la lettre. Mais à la moindre désobéissance, au moindre écart, son voyage finira. Mal ! Rien ni personne ne pourra la racheter. Qu'on se le dise ! 
 
On convoque Kalina devant le conseil des Sages.  
- Tu es princesse. Mais notre royaume ne peut avoir à sa tête une reine sans cœur. Pour mériter de porter la couronne, il te faudra subir des épreuves : silence, jeûne avec courage et persévérance. Es-tu prête ? 
Kalina a le cœur mutilé. Mais elle est seule, rejetée, elle voit ses parents tristes. Elle comprend qu'elle ne peut échapper à son destin. Alors elle acquiesce. 
- Oui, je suis prête. Ce sera difficile ? demande-t-elle d'une voix timide. 
- Oui. Mais tu auras un compagnon de voyage jusqu'aux rivages de l'île au volcan du Génie du feu. Dans un premier temps, Cémafaute, le crabe-violoniste, pourra te poser des questions. Mais comme tu ne sais ouvrir la bouche sans dire une vantardise, tu ne pourras répondre que par oui ou par non. Dès l'arrivée sur l'île, tu seras contrainte au silence. Au silence absolu. Une dernière fois, tu te sens capable ? 
- Je ne sais pas, mais je crois que je n'ai pas le choix. 
- En effet. 
Cémafaute, le crabe-violoniste s'active. Il s'agit d'équiper le bateau que Kalina devra tirer jusqu'à l'île. Un navire pour ramener les êtres libérés du Génie du feu. Tant d'âmes privées de cœur ! Il faut penser au ravitaillement, aux habits propres. 
La cour prépare un dernier banquet pour la princesse. Pendant la traversée jusqu'à l'île au volcan magique, elle ne devra pas manger : les courants marins sont chargés d'évacuer la méduse. Quand Kalina sera arrivée sur la terre ferme, les vents s'engouffreront sous sa carapace pour nettoyer les miasmes, ses résidus de méchanceté. Arrive l'heure du grand départ. Les demoiselles d'honneur ont tressé des longues algues pour atteler le bateau vide à la carapace de leur princesse. 
 
Les premiers kilomètres sont aisés : les courants semblent accompagner Kalina. 
- Trop facile ! se dit-elle 
Au moment où elle se laisse aller à cette crânerie intérieure, les courants se mettent à la brasser dans tous les sens. Ça tire de part et d'autre sur les tentacules de la méduse qui lui tient lieu de cœur. Pour deux coulées en avant, elle recule d'une ; ou parfois le contraire. Et puis brusquement, une formidable traction en arrière, une traction qui fait tamponner le bateau sur son derrière. Ouille ! Kalina fait une horrible grimace, indigne d'une princesse. Personne ne l'a vue ! Tout à coup, elle se sent vide : la méduse a été expulsée. Première étape réussie. Mais elle est maintenant si légère, qu'il lui est plus difficile de tracter le navire. De plus, la faim la tenaille. Heureusement, Cémafaute, le crabe-violoniste l'encourage. 
- Terre à vue ! Ça va aller ? 
- Oui. 
Ils accostent. Il lui laisse le temps de souffler. 
- Pas trop dur ? lui demande-t-il avec compassion. 
- Non, répond Kalina en ayant l'air de dire si. 
- Alors tu vas pouvoir continuer. Tu devras grimper jusqu'au sommet du volcan, sans craindre le sol de plus en plus chaud, ni les fumées soufrées, ni le vertige. 
Quelles que soient les apparitions, tu dois garder le silence. Tu as bien compris ? 
- Oui. 
Kalina voudrait bien demander de quelles apparitions il s'agit. Elle essaie de composer un point d'interrogation avec son regard. Cémafaute comprend les inquiétudes de Kalina. 
- Hélas, je ne peux t'en dire beaucoup plus. Sois très vigilante sur la dernière étape. Quand tu arriveras là-haut, tu devras passer une nuit entourée d'êtres grimaçants qui chercheront à sortir de toi des plaintes ou des répliques. 
 
Kalina est si inquiète que le crabe-violoniste l'encourage. 
- Aie confiance ! Accroche toi au silence. A l'aube, si aucun son n'est sorti de ta bouche, le volcan s'éteindra et tu pourras récupérer ton cœur. Sois forte, princesse !  
D'une pichenette de pince, Cémafaute la pousse sur la pente du volcan.  
- Allez ! Je t'accompagne par la pensée et je t'attends. Je t'aime ! 
La princesse commence l'ascension. Elle est si légère qu'elle glisse. 
A mi-pente, arrive un vent léger, chargé d'effacer ses traces de méchanceté. Il s'engouffre sous sa carapace : il en sort un son harmonieux. Le vent s'amuse. Une bise accourt pour jouer avec lui. Bientôt c'est toute une mélodie qui accompagne Kalina. Elle souffre mais persévère. Le sol est de plus en plus chaud mais la caresse des vents la rafraîchit. Elle atteint le sommet au crépuscule.  
La princesse tombe de fatigue. Or le sommeil n'est pas au programme de sa nuit. A peine assoupie, une silhouette grimaçante vient la harceler de questions. Une autre la provoque en la traitant de pimbêche, de petite minus même pas capable de répondre. La chanson des vents a fait place aux grincements des êtres sans cœur. Kalina se répète : 
- Confiance, confiance... 
Jusqu'à l'aube. Au chant de la sirène, doucement, le volcan s'éteint. A bout de force, Kalina s'endort. 
Bientôt, elle se sent soulevée. Les êtres de la nuit ont retrouvé leur cœur. Ils transportent leur libératrice épuisée jusqu'au navire. Dans un demi-rêve, au son d'un vague tambour, Kalina réclame son cœur.  
- Ne le sens-tu pas battre ? 
Jusque sur l'île au volcan du Génie du feu 
Kalina la tortue sans cœur s'en est allée 
accédant en silence au vertige des lieux 
la reine Kalina son cœur a retrouvé. 
 
Suggestions musicales : tous duos cordes pincées/cordes frottées 
des musiques mixtes instruments classiques et instruments traditionnels : 
comme le duo Vincent Ségal (violoncelle) - Ballaké Sissoko (kora) " chamber music " 
Il existe peut-être des duos oud (luth)/violon 
le groupe Zarca (musique orientale) 
Pour info : 
La tortue-luth est une espèce en voie de disparition ; elle a de nombreux prédateurs, dont l'homme qui mange ses œufs et pousse l'indécence à organiser des séances de tourisme voyeuriste lors de leur éclosion. 
Le crabe-violoniste est appelé ainsi à cause de l'énorme pince du mâle. Aux Antilles, il est aussi appelé " Cé ma faute " car le mouvement de sa pince ressemble à celui du fidèle se frappant la poitrine en scandant " mea culpa "