Esclaves
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© Corynn THYMEUR
Je vous parle d'un temps révolu. Les lambeaux de ma mémoire s'écorchent sur les affres de l'oubli, naufragés en détresse, victimes d'une interminable traversée de quatre longues décennies. J'avais six ans, peut-être sept. Je ne connaissais pas la couleur de ma peau trop bronzée par le soleil. Je savais juste que mes yeux étaient verts sombres et mes cheveux parsemés de doux reflets d'ivoire. À l'Immaculée Conception, les sœurs dirigeaient des classes surchargées où, sous leur blouse bleue, les fillettes étaient majoritairement noires, aux yeux de gazelle faits d'onyx anthracite, aux cheveux magnifiquement tressés. 
 
Il y avait pourtant des différences entre les autres enfants et moi. La plus flagrante a été lorsque la religieuse a demandé qui était catholique. Je ne connaissais pas ce mot. Autour de moi, peu de mains s'étaient levées. Puis la maîtresse a posé la question pour les musulmanes. Je ne connaissais pas non plus ce mot, mais une forêt de mains s'était élancée vers le plafond. Alors j'ai levé la mienne. J'étais assurément comme mes amies. Surprise sous le voile clair. Flottement dans la classe. Je ne pouvais pas être musulmane, j'étais une petite fille blanche. Mes parents ont vite confirmé mon appartenance à la croix. Je n'avais pas le droit d'être comme mes amies. Je me devais d'être différente. 
 
Parfois, il prenait à notre famille l'envie de vouloir quitter Dakar et de visiter le pays autour de nous. La Casamance a laissé dans ma tête des étendues magnifiques peuplées d'oiseaux majestueux et d'une culture riche au son des koras bien calées entre les jambes des mandingues. Ces griots musiciens sont les sorciers de la parole, de la sagesse d'un peuple, de la mémoire collective. J'entendais suffisamment le wolof pour comprendre les histoires chantées et racontées par ces hommes si cultivés. Mais la langue comme la mémoire s'est envolée de ma tête. De nos jours, je l'ai oubliée. 
 
Une autre fois, c'est l'île de Gorée qui a été le but de notre promenade. Gorée, l'île aux larmes, l'île de la honte. J'y ai appris la signification du mot "esclave". Qui pourrait penser en arrivant devant cette si jolie maison rouge, à l'escalier à double révolution, qu'elle fut le témoin inerte et silencieux de tant de drames ? Sous la montée en fer à cheval, l'horreur absolue pour des martyrs inconnus, hommes, femmes, enfants. La sélection des plus forts, des meilleurs, la traite négrière, le commerce d'humains, le festin des requins, la "Porte du voyage sans retour", telle est la mémoire de Gorée. Un guide m'a posé des fers d'esclave. Lorsque ses mains noires aux paumes blanches ont laissé peser les lourdes chaînes blessant ma peau fragile, j'ai cru m'affaisser. C'était à travers les siècles, le poids de l'anéantissement qui enserrait mon cou, mes poignets et mes chevilles, le gouffre sans fond dans lequel des êtres humains perdaient jusqu'à leur nom, leur citoyenneté, leur liberté. Les adultes se sont mépris sur les larmes qui coulaient le long de mes joues. Je ne n'étais pas affligée par le poids du métal, mais par celui de l'empathie ressentie à ce moment-là. 
 
C'est sur les rives du Sénégal que j'ai été confrontée à nouveau à l'esclavagisme. Alors que la mer qui borde Gorée est bleue, délicatement ourlée de franges blanches qui viennent lécher l'embarcadère des esclaves, le Sénégal m'est apparu comme un fleuve paresseux aux chaleureux tons ocre et sanguins. C'est à Saint-Louis que j'ai fait sa connaissance. Mes parents avaient décidé de passer en Mauritanie et de rouler jusqu'à Nouakchott, nous ouvrant à ma grande sœur et à moi la route du Trarza saharien dont les pistes sablonneuses suivaient fidèlement les points d'eau. 
Saint-Louis. Le fleuve s'y jette dans l'océan Atlantique. Mais avant, ses eaux marron ont porté les rires des enfants, les espoirs de repas poissonneux et les lavages minutieux. Elles ont permis aux hommes de la parcourir en longueur, en largeur, sur de fines barques effilées et vivement colorées. Les pointes en proue et en poupe étaient relevées vers le ciel, par crainte de se mouiller. Le bruit de quelques moteurs diesel rayait parfois l'air d'un tintamarre rapide et vite disparu. Restait la vie au bord de l'eau. 
 
Je me souviens des sourires des petits garçons qui sautaient dans la fraîcheur du Sénégal. Je voyais leurs dents blanches, étincelantes par leurs éclats de gaité. Leurs peaux sombres étaient luisantes d'eau ruisselante. Le grand fleuve savait se faire compagnon de jeux pour ces enfants joyeux, flottant tel des petits bouchons, bondissant comme de fuyantes antilopes de brousse. 
 
Je me souviens aussi des dos cassés des femmes lavant des plats de fer blanc, les laissant parfois voguer quelques secondes avant de les rattraper. Un petit courant folâtre tentait de les entraîner loin des ménagères concentrées sur leur vaisselle. Je revois le couteau, pénétrant sans mal sous le ventre des poissons, que les mains féminines et expertes maniaient avec habilité. Dans l'eau rougissante, le poisson était vidé, nettoyé et prestement posé dans un plat où il allait rejoindre ses congénères déjà prêts pour la prochaine cuisson. Je garde le souvenir des larges mains, cueillant délicatement l'eau ocre devenue transparente dans la paume maternelle, passant lestement sur le visage barbouillé d'un bébé garni d'adorables petits bourrelets poupons et rebondis. Les grands yeux enfantins étaient ravis d'être initiés aux secrets du grand fleuve. 
 
Je me souviens également des pêcheurs qui lançaient leurs filets dans l'eau nourricière. Assis dans leur barque ou debout dans l'onde, leurs gestes étaient immuables, remontant les siècles et les millénaires, bien avant la république du Sénégal, bien avant l'empire du Djolof, peut-être même avant l'époque du néolithique. Le filet se balançait avec nonchalance au bout de la main, puis le bras se détendait et la fleur se découvrait. Faite d'une multitude de mailles, elle s'ouvrait en corolle au-dessus de l'homme, son unique pétale semblant flotter dans l'air avant de frapper l'eau d'un cercle parfait. Le fleuve gardait le souvenir du geste du pêcheur pendant un tout petit moment, avant de rendre la place, comme à regret, aux vaguelettes joueuses qui allaient effacer le joli dessin en circonférence. L'homme, patient, appelait les poissons à venir dans son filet, en chantant une vieille chanson venue du fond des âges. Déjà, il levait le piège devenu sautillant sous les coups de queues frétillantes, l'éclat animé des écailles lumineuses et les mobiles ouïes rouges prisonnières. Le sourire du pêcheur allait alors au grand fleuve pour le remercier de son don. 
 
Je me souviens enfin de ma main caressant l'onde tiède à l'ombre d'un palmier, de mon regard essayant de percer au loin l'autre rive, au-delà de l'eau paresseuse de cette fin d'hiver. Je me rappelle la voix du griot qui parlait du fleuve ocre, à la fois père et mère de la vie sur cette terre écrasée de soleil. En cachette de mes parents, j'ai goûté l'eau sacrée, douce, parfumée dans le creuset de mes doigts serrés. 
 
Mes souvenirs me portent vers les odeurs du Sénégal, mélange envoûtant d'effluves de vase, d'âpreté de la terre, de parfums indéfinissables qui couraient dans l'air. Le nez de certains blancs se détournait dans un plissement de dégoût. Cette odeur est celle d'un pays, d'une terre, d'une couleur, des hommes aux longs muscles puissants, des femmes aux douces épaules rondes, du bruit des pilons écrasant le mil, des bébés endormis dans le dos de leur mère, celle des balancements réguliers des déhanchements ancestraux. Je n'oublie pas la fragrance entêtante des pyramides d'arachide, ni celle des champs de coton, du bougainvillier... C'est l'odeur de mon enfance. Je me souviens "des Sénégals". Pays et fleuve ne forment plus qu'un dans les lambeaux de ma mémoire… 
 
J'ai croisé le chemin d'une jeune Touareg, à peine plus âgée que moi. Elle était sublime de beauté et de santé, mince, élancée, musclée. Pourtant, devant sa tente, j'ai découvert une autre réalité. J'ai appris que, jugée trop maigre, elle devait être engraissée au lait de chamelle, pour être… mariée, ou vendue. Je n'ai pas compris le mot. Je la revois encore, toute de bleue vêtue, se prêtant avec complaisance à l'objectif de la caméra super huit de mes parents, laissant nonchalamment tomber ses lourds bracelets d'argent le long de ses bras graciles et de ses chevilles fines. Elle ne semblait pas offusquée par ce qui l'attendait. 
 
Il y avait un grand pont qui enjambait le fleuve pour rejoindre la Mauritanie toute proche, pourtant mes souvenirs me portent vers un bateau. L'ai-je rêvé, l'ai-je vécu ? Je ne sais plus. Sur le bac, nous avions engagé notre vaillante petite dauphine entre les autres véhicules. Chevaux fiscaux côtoyaient les ânes, les mules et autres équins. Une multitude d'animaux traversaient avec nous, des poulets aux chèvres, en passant par les chiens. Ce que j'aimais le plus était de contempler les femmes. Au-dessus du fleuve, elles se mettaient ensemble, côte à côte, kaléidoscope de couleurs des boubous et des coiffes magnifiques. Elles parlaient vigoureusement, riaient tout aussi fort, indifférentes à ce qui se passaient autour d'elles. Je ne comprenais pas leur dialecte, mais je sentais au fond de moi que ces compagnes étaient les véritables maîtresses du pays. Comme le fleuve qui les portait, elles étaient source de vie et de transmission du passé. Leurs mains bougeaient autour des tissus de cotons imprimés. Parfois, une racine sortait du coin de leurs lèvres égayées d'un lumineux sourire. Le bac s'est arrêté. J'ai cherché mes parents et j'ai vu les femmes tourner le dos au fleuve pour partir vers leurs destins. Elles savaient que le Sénégal les reverrait à intervalles réguliers. Nous avons suivi notre route. 
 
Et puis, je l'ai vu. Officiellement, c'était un marché aux dromadaires. Je me souviens pourtant du petit centre d'humains bien caché au milieu des longues jambes des coureurs camelus. Immédiatement, j'ai pensé à ce que j'avais vu sur l'île de Gorée et à l'horreur que j'avais ressentie là-bas. L'esclavagisme était interdit en Mauritanie comme au Sénégal et le marché totalement illégal. Même enfant, je l'ai compris lorsque des visages sévères, des regards impérieux, des mots claquants et quelques fusils nous ont signifiés de partir et de ne plus s'approcher. Obéissante, notre dauphine a fait demi-tour et s'est arrêtée plus loin, à l'abri d'une petite dune, sur la piste. Peu de temps après, il est venu. Il était assis derrière son tout nouveau maître, sur le dos du dromadaire. C'était un jeune garçon. Il avait deux ou trois ans de plus que moi et souriait de toutes ses dents. Il m'a regardée, heureux d'avoir été acheté par ce maître qui lui semblait bon et riche. C'était pour lui l'espérance de repas assurés et la certitude de ne plus être un poids pour sa famille. Il était content de son sort en dansant ainsi vers le fleuve Sénégal qui coulait, indifférent à son bonheur et à mon incompréhension. Il est donc des esclaves contents de leur sort ? Qui étais-je, petite fille, pour comprendre ce monde d'adultes compliqués ? 
 
J'ai grandi. Je suis mère à présent et j'habite en France. Mon arrivée en métropole m'a rendue insignifiante dans la multitude des Blancs qui m'entourent. Ce sont les Noirs qui sont différents aux yeux de mon voisinage. Pourtant, je suis restée la même au fond de mon cœur. 
 
Je lis dans la presse des récits qui me font froid dans le dos. Des bateaux entiers de naufragés, d'hommes, de femmes désespérés, poussés par la faim vers le rêve européen, vers la Seine et sa capitale : Paris et ses lumières, Paris et son travail, Paris et sa richesse... Pauvre rêves erronés. 
 
Je n'arrive pas à oublier le regard ravi de ce petit garçon d'environ huit - dix ans accroché à son maître, dansant sur le dos du dromadaire vers le grand fleuve ocre. Et je me demande… Qui est l'esclave ? Ce gamin assuré de travailler et d'être traité avec dignité par un maître humain qui veut fructifier son placement ? Ou ce jeune homme martyrisé par la vie, condamné à l'exil pour un rêve qui le verra rapidement déchanter, dans le froid de l'hiver, sans confort pour lui, sans papier, obligé par sa culture et son honneur à envoyer un maximum de son maigre salaire afin de nourrir sa famille restée au pays, avec l'impossibilité de faire demi-tour pour ne pas faire perdre la face vis-à-vis des siens, devant le reste de la tribu ou du village. Oui, dites-moi : Qui est l'esclave ? N'est-ce qu'une question d'argent ? 
 
Je sais que la Seine et le Sénégal se rejoignent au loin du Golf de Gascogne pour se raconter la folie des hommes et la peine de leurs enfants. Le Sénégal relate la joie du petit Youssef devenu un bel homme travaillant la terre fertile de son maître. Youssef est marié et père de quatre enfants. Le cinquième est à venir. La Seine pleure sur Mohamed, pauvre migrant arrivé l'été d'avant, pétri d'espoir et de courage, enfermé les soirs d'hiver dans une petite tente rouge mise en ligne le long des berges glacées, parmi d'autres tentes rouges. Une main a écrit : "Tentes de Don Quichotte". Pour tout matelas, Momo a trois cartons qu'il a empilés les uns sur les autres. Sous son pull en acrylique, des poignés de journaux le protègent un peu du froid. Pourtant il a un travail Momo. Il est un homme libre… Il ne se sent pas libre. Il sent le poids de sa famille qui attend là-bas, dans son village, près du fleuve Sénégal. Il n'a pas de papier. Il a envie de pleurer mais il est fort, il ne pleurera pas ! 
 
Une larme de Mohamed descend le long de ses joues et tombe dans la Seine. Celle-ci, charitable, lui fera un abri jusqu'à son embouchure. Elle la confiera à l'océan. Le Gulf Stream ne part pas dans la direction de l'Afrique, alors, de petites vagues en petites vagues, la larme remontera le grand courant jusqu'à Saint-Louis pour arriver enfin dans le grand fleuve ocre. 
 
La paume du vieux griot la prendra délicatement et écoutera son récit. 
 
Sous le baobab, le mandingue portera sa kora. Il racontera aux enfants l'histoire de Youssef et de Mohamed, portée par le grand fleuve.