L'heure noire
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© Marlène MANUEL
Qui dira jamais le pouvoir incantatoire des photographies ? On croit fixer l'instant, mais c'est un leurre. Au-delà des regards figés, une multitude d'autres instants surgissent et défilent, comme d'un train fantôme les wagons silencieux. 
Ces moments, invisibles pour l'objectif, plaquent un relief mouvant sur un arrière plan qui perd alors sa consistance objective. C'est dans leur existence informelle qu'ils trouvent leur force occulte, et l'arrêt sur image sa raison d'être. 
Ainsi, la première photo de Reine à travers les parois vitrées de sa couveuse. Il n'y a rien sur le cliché qu'un petit visage informe et un tas de chair flasque qui évoque un de ces lapins dépiautés que l'oncle Gérard rapportait de ses parties de chasse. On pourrait se dire que l'histoire de Reine commence avec cette photo -elle avait deux heures-, que cette photo marque le début de son existence officielle en tant que fille cadette de Pierre et Amélie Charrier, commerçants aisés des draperies et de la soie, établis dans la région lyonnaise. Pourtant, rien n'est plus faux. 
Reine est entrée dans ma vie bien avant sa naissance. A la minute même de sa conception. Derrière cette image, la première du nouveau-né, il y a huit mois de silence de d'angoisse. Je pourrais y ajouter aujourd'hui huit ans de solitude et trente de rivalité. C'est beaucoup pour une seule photo, pas même réussie. 
 
Ma mère l'avait pourtant déclaré haut et fort : son second enfant devait se prénommer Hyacinthe ou Violette. Tout le monde était d'accord, y compris moi, Marguerite. Je n'aimais pas davantage ces attributs fleuris que celui dont m'avait affligée ma mère, mais au moins partagerais-je cette aversion avec l'enfant qui allait naître. Hyacinthe était affreusement démodé, Violette terriblement insignifiant. Quant au prénom de Marguerite, il évoquait pour moi la double image d'une vache placide mâchonnant sans états d'âme et d'une banale fleur des champs déshabillée au gré de l'envie. Et le claquement des sabots. Recouverts de boue. Cette humiliation constante aura toujours le goût de l'impuissance. 
J'ai su trop tard que c'était le prénom de la Dame aux Camélias et que, dans le métier d'écrire, il comptait d'illustres aînées dont j'aurais pu me flatter. Bien avant cela, j'ai voulu que l'on m'appelle Maguy et, chose étrange, c'est Reine qui, la première, en prendra l'habitude.  
 
Le sentiment de l'injustice a commencé là, avec ce prénom exigeant sur un petit visage en bouton de rose.  
 
On aurait pu l'appeler Rose. Elle en avait la fraîcheur et l'indiscutable fragilité, associées à l'éclat insolent de sa beauté. Il me semble que Rose, en condamnant ma soeur aux lois de l'éphémère lui eût évité le destin tragiquement annoncé par son état-civil. Reine en pays républicain. Noblesse et prolétariat dans le même giron. Ma mère avait oublié les leçons de la révolution. 
 
Dès son retour de la clinique, j'essaierai vainement d'empêcher l'affrontement inévitable. Elle prendra pour un caprice passager cette première manifestation de colère. 
 
- Maman, pourquoi n'as tu pas appelé la petite soeur Violette ? C'est le nom qu'on avait choisi ensemble, tu n'avais pas le droit de changer sans nous le dire ! 
- Mais ton père m'a approuvée, Marguerite ! Il est évident que cette petite ne pouvait pas se prénommer Violette. Quand je l'ai eue dans mes bras, je l'ai tout de suite compris. Regarde comme elle est belle et comme elle tient sa tête, déjà ! Reine lui conviendra bien mieux, je t'assure ! 
- Je n'aime pas ce nom. 
- Que tu l'aimes ou pas, peu importe. Ce n'est pas ton affaire, ma petite fille. D'ailleurs, tu t'y habitueras vite. Ce n'est pas très commun, c'est vrai, mais c'est charmant. 
- Non ! c'est affreux ! Ce n'est pas un nom de fille ! 
- Ça suffit, maintenant ! Si tu continues, je te donne une gifle ! Tu n'es plus un bébé, tout de même ! 
 
Tous les aînés connaissent cette situation ambiguë de la responsabilité avant l'heure. Parce que j'avais huit ans, j'avais l'âge de faire mon lit et j'étais assez grande pour être raisonnable, mais j'étais trop jeune pour tenir tête à mes parents et faire valoir mes opinions.  
 
Je tenterai d'ignorer cette incitation à la révolte, mais il me sera impossible d'oublier l'omniprésence de ma si jolie petite soeur. Déjà, elle dévore mon temps et je suis impuissante à empêcher son intrusion dans mon espace. Je dois veiller sur elle quand je n'ai pas d'école et que maman aide au magasin, la distraire, la cajoler. Maman se repose sur moi. A cette époque, sa confiance est encore un rempart contre des instincts terribles que j'ai peur de reconnaître. L'envie de tuer est une compagne difficile pour une petite fille de dix ans.  
 
Ma mère était sans doute, à l'époque, ce qu'il est convenu d'appeler une belle femme. Plantureuse et d'une santé robuste, elle attirait la lumière à l'image de ces végétaux luxuriants dont la contemplation était son loisir favori et le reflet préféré de son âme. Elle ne disait pas " blanc comme un linge ", mais comme un chrysanthème ; "une mine de papier mâché " devenait " l'air d'un vieux philodendron desséché"... Ces comparaisons s'adressaient généralement à sa fille aînée, la pauvre Marguerite sans grâce qui portait la toilette comme une fleur voit tomber ses pétales. 
 
Reine avait la douceur du magnolia, la sensibilité d'un saule pleureur et la délicatesse de l'orchidée. C'était une fleur de serre que l'on gardait au chaud, une enfant fragile dont les désirs revêtaient la marque distinctive de la supériorité. 
Voilà Reine au fond d'un lit, épuisée par la scarlatine et pourtant ravissante ; Reine consentant à faire ses premiers pas pour ses deux ans, quand nous avions perdu tout espoir de la voir marcher. Reine encore, lors de son entrée à l'école l'année de ses six ans. Reine toujours, sous un grand chapeau de paille, prenant déjà des poses sous l'objectif de mon père. 
 
Je me souviens de cette photo sur un carré d'herbe brûlée, en plein mois d'août. Nous étions partis à la montagne pour régénérer ses bronches malades. Ce jour-là, elle venait de déchirer un livre de la bibliothèque rose auquel je tenais particulièrement, un volume du Club des Cinq que j'avais gagné page à page en faisant la vaisselle toute seule pendant deux semaines. Sans que j'ai pu me retenir, ma main s'est imprimée sur ses joues en rayures horizontales, d'autant plus rouges sur sa peau de blonde qu'elle n'était pas endurcie par les claques : Reine n'en recevait jamais. Et je suis restée là bêtement, à la regarder pleurer et trépigner de rage, juste avant de recevoir mon dû de la main paternelle. 
 
Le livre, qui aurait sans doute pu être recollé, est parti rejoindre les ordures du jour à la poubelle. 
 
Pour consoler Reine, on l'habillera d'une robe de dentelle et de ce grand chapeau doré qui appartenait à ma mère, et on s'amusera pendant trois quarts d'heure à la faire virevolter comme une poupée docile. Consignée dans la chambre, accroupie contre les lambris qui sentaient bon le pin vernis, j'entendais leurs voix à travers la fenêtre ouverte et je serrais les poings. 
 
- Cette petite devient impossible, disait mon père. 
- Elle est jalouse de sa soeur, approuvait ma mère. c'est un peu normal lorsqu'il y a tant d'écart entre deux enfants. Marguerite a vécu en fille unique pendant des années et maintenant, on s'occupe moins d'elle. Son attitude n'a rien de dramatique, mais tout de même, elle dure un peu trop, c'est un fait. 
- Peut-être faudrait-il être plus sévère ? 
- Je ne pense pas que ce soit la bonne solution. Il faut essayer de garder son calme, même si elle est agaçante. 
- Mais tu as vu comment elle a giflé sa soeur ? C'est inadmissible ! 
- Marguerite tenait beaucoup à ce livre. Tu sais comme elle est soigneuse. Elle s'est laissé emporter par la colère... Il faut reconnaître que notre petite Reine est quelquefois un peu peste, n'est-ce pas, bébé ? 
 
Il serait faux de dire que ma mère ne m'aimait pas, et bien banal de constater qu'elle préférait Reine. En fait, elle comprenait. Elle comprenait, mais elle n'excusait pas. Elle expliquait mon geste mais ne le défendait pas. Elle se voulait objective et n'était qu'indifférence. 
 
Qui dira la lenteur de ces après-midi coupés en deux, où la vie continue sans soi ? Je les entendais rire tous les trois et de leur bonheur, j'étais exclue. Plus que l'humiliation de la punition, c'était cette coupure palpable entre nos deux univers qui me faisait mal. 
 
À l'heure du dîner, quand la punition était levée, cette coupure même était irréparable. Des fragments de temps s'étaient enfuis et je ne les avais pas partagés. Chaque fois que cela se reproduisait, je les rejoignais comme après une longue absence. Ils ne s'en apercevaient pas. Ils ne m'avaient pas vue partir. J'aurais voulu qu'ils me racontent comment c'était, sans moi. Quelle est la couleur des heures qui passent dans un quatuor amputé de son quatrième membre. Comment s'équilibre un concerto quand un instrument se tait et qu'on remarque son silence... J'attendais pour rien. Ils n'avaient pas d'oreille. 
 
Ce que ma mère m'avait caché, je l'apprendrai plus tard, lorsque je serai en âge de comprendre le sens des mots qui président au rite de la naissance. Je suis née par césarienne parce que je me présentais en siège. Peut-être que moi non plus, je n'étais pas destinée à m'appeler Marguerite. Si ma mère avait eu assez de force pour me regarder dans mon berceau de verre, elle s'en serait aperçue. Mais elle était épuisée par l'opération. Elle dormait, sans entendre les hurlements de reproche que je lui adressais. Lorsqu'elle a posé les yeux sur moi, l'état-civil avait déjà accompli son office irrémédiable. 
 
Souvent, elle parle de cette longue cicatrice qui traverse son ventre, avec un mélange de ressentiment et d'orgueil. Je la vois pour la première fois lors de nos vacances à Fécamp, l'année de mes quatre ans, et je la retrouve sur cette photo, dix ans après. Elle est debout sur la plage, Reine entre ses bras, et le petit pied de ma soeur atteint juste la limite supérieure de cette ligne blanche qui souligne le renflement du ventre distendu. Ce petit pied qui pointe comme une flèche, c'est le signe de mon infamie. Inoubliable. Définitive. Je n'aurai pas assez de toute ma vie pour la lui faire oublier. 
 
Certainement, elle n'éprouve pas autant de honte que moi de cette cicatrice : elle ne l'empêche pas de s'étaler sur le sable, enduite de cette huile solaire parfumée à la noix de coco qu'elle affectionne particulièrement. Mais à la fin de chaque été, devant son corps bronzé, elle se désole de ce trait insolite qui vient couper la belle harmonie de cette plage lisse. 
Et c'est moi qu'elle prend à témoin, pas Reine. Ce genre de considération n'intéresse pas Reine. Reine ne s'intéresse qu'à elle. 
Jusqu'au jour où elle s'intéressera à Jason. 
 
Mais je ne suis pas pressée d'en arriver là. Il faut alimenter les sources patiemment pour s'y abreuver longtemps, et mes mains ne trembleront pas, je le sais, quand le moment sera venu.  
 
Voilà son premier défilé de mode. Elle avait quinze ans et on lui avait conseillé de garder ce prénom qui lui convenait si bien. Dans les coulisses, je jouais les habilleuses, partagée entre indifférence et fascination. Reine mannequin m'était étrangère et je ne la jalousais pas. Dans ces moments-là, elle possédait une vie propre, créée par la lumière, qui n'interférait pas sur la mienne. C'est après que les choses reprenaient leur vraie place. Car la lumière n'est jamais qu'une parenthèse. 
 
- Oh, Maguy ! Tu as entendu comme ils ont applaudi ? Je suis tellement heureuse ! Mais fais attention, voyons! Tu me pinces et tu tires mes cheveux ! Il y a un type, au premier rang, qui me dévore des yeux... Dépêche toi, c'est bientôt mon tour ! 
 
Le type en question, c'était mon premier amour. Il m'avait accompagnée pour rendre supportable la corvée de l'après-midi. Seulement, le soir même, c'est Reine qu'il emmenait au cinéma... Reine ne s'en souvient pas, bien sûr ; son ombre n'a pas pesé lourd sur sa vie. Mais elle m'a caché le soleil pour longtemps.  
 
Sans doute ne suis-je pas aussi insignifiante que le suggère la comparaison avec le visage angélique de Reine et sa silhouette drapée pour la parade : loin d'elle, je conserve un semblant d'existence. Mais je sens la vie quitter mon corps dès qu'elle abandonne le halo des projecteurs. Vampire suçant mes forces vives, elle ajoute à sa beauté ce qui fait ma seule richesse : ma lucidité, mon réalisme, mon goût de l'étude. Reine s'approprie tout cela par le plus cruel des subterfuges, son admiration pour sa soeur aînée. Reine aime la pauvre Marguerite, la câline, lui confie ses secrets. Quelle dérision ! C'est facile pour elle qui a tout. Marie-Antoinette aimait ses moutons, aussi, et Louis XVI son infortuné peuple qui crevait de faim. Moi, je crève de la tendresse empoisonnée de Reine. Elle m'étouffe dans un filet si dense que ma haine ne parvient pas à traverser les mailles. C'est pourtant une question de survie. 
Avez-vous remarqué que l'amour qui n'atteint pas son but vous saute à la gorge comme un boomerang ?  
 
Alors que je commençais une pénible carrière d'avocate dans l'ombre de dossiers obscurs et de procès minables où l'on me commettait d'office, Reine lançait son corps insolent à l'assaut des magazines de luxe. Nos destins auraient pu, dans ces voies divergentes, trouver une source de salut, mais elle remit entre mes mains l'étude de ses contrats et la défense de ses intérêts. Elle ne veut personne d'autre. Moi seule possède sa confiance totale. 
 
C'est elle qui m'a tirée de mes bureaux de fond de cour pour m'imposer dans son milieu, vantant à qui voulait l'entendre mes compétences et ma clairvoyance. Grâce à Reine, j'ai aujourd'hui une réputation toute faite et une clientèle que je n'ai pas choisie. Et de l'argent aussi, plus qu'il ne m'en faut. Le mépris de soi est une arme tranchante, et la reconnaissance un fardeau inhumain. 
 
C'est lors d'une affaire qui oppose Reine à une agence de publicité que je ferai la connaissance de Jason. C'est un homme à ma mesure, d'une intelligence féroce et sans charme apparent. un homme parfait pour les marguerites et les jardins à l'abandon. 
 
Mais voilà bien la terrible alchimie des sentiments : se savoir aimé lui donne de l'assurance, cette assurance lui confère du charme, et ce charme le rend désirable. Près du jardin en friches pousse une fleur qui tient du miracle. Longtemps, Jason se contentera de l'admirer, puis un jour, il la cueillera. Piétinée, la marguerite, reniées les fleurs des champs... 
 
C'est drôle, ces images qui me viennent. Je parle comme ma mère pour laquelle l'âme est un jardin clos. Il faut croire que l'enfance laisse des traces indélébiles malgré l'opiniâtreté que l'on met à les effacer. 
 
Savez-vous qu'au fond de certains jardins se trouvent des tombes ? Curieux, n'est-ce pas ? Mais chacun de nous ne porte-t-il pas en soi ses propres tombes ?  
 
J'ai tiré les rideaux, allumé les chandeliers. Des ombres démesurées grandissent dans la pièce, inquiétantes, hostiles. Toutes les photos de Reine sont devant moi, alignées. Il manque la dernière, celle que je ferai demain. C'est un demain qui n'a de valeur que virtuelle, ce n'est pas un repère dans le temps. C'est demain, simplement. Il ne tient qu'à moi d'en accélérer l'heure. 
 
Les onomatopées d'un chant envoûtant viennent à ma mémoire, obsédantes. Je les accueille sans crainte ni réticence. Elles sont l'exutoire à cette haine froide qui me consume. Car la glace brûle aussi, à son toucher. Elle brûle autant que le regard de Reine quand elle convoitait Jason. 
 
À l'heure qu'il est, elle doit dormir, avec ses compresses à la camomille et son masque au concombre. Crevés, les yeux de Reine ! Je ne veux plus les voir. Jamais ! Ma main glisse le long de son cou, avec un arrêt décidé au niveau du larynx. Elle est si fière de sa voix ! Elle songe même à un projet de comédie musicale pour l'an prochain. Voilà déjà trois fois que je modifie le contrat. Cette fois sera la dernière. 
 
Les seins apparaissent sous le léger voile de tulle. Cette photo était sans doute la plus réussie de toute la campagne publicitaire. Je suis leur courbe délicate. C'est le gauche que je convoite, mais j'y reviendrai plus tard. Lentement, mes doigts se promènent sur le buste admirablement remodelé. Sous cette peau lisse au grain resserré par les massages et les crèmes de soin, il y a toute une vie cachée qui palpite en secret, beaucoup moins jolie à regarder que le nombril parfait. Une vie fragile soumise à ma seule volonté de destruction. Le foie. L'estomac. La rate. L'intestin. Une blessure rageuse marque chaque centimètre, avec méthode et détermination. Je ne peux pas me tromper. La moindre erreur serait un exorcisme. 
 
Reine a-t-elle pris le somnifère qui lui est habituel ? Est-elle consciente des douleurs qui viennent la tourmenter au rythme de ma prière lancinante ? Elle peut toujours gémir. Aucun remède ne pourra la soulager.  
 
J'ai de la peine à articuler des pensées cohérentes. Je ne vois plus que des points noirs qui dansent devant mes yeux. Est-ce le signe que la fin est proche ? 
Sur la table, le corps de Reine, percé de part en part a l'air d'un papillon épinglé en plein vol. 
C'est étrange comme les choses deviennent faciles pour peu qu'on le veuille vraiment.  
 
J'ai laissé la pièce dans l'obscurité. Les ombres se sont évanouies et je suis sortie, vidée de mes forces. Mais je sais que je les retrouverai bientôt. 
Reine est morte le lendemain soir à huit heures.  
 
C'est terrible, le pouvoir incantatoire des photographies.