Maghrébine
NOUVELLES
© Lucette COSSÉE CANNES
Je me souviens très bien de ce jour-là. C'était dans la classe du CM2, quelques jours après la rentrée de septembre. Lorsque la porte s'est ouverte, comme d'habitude le directeur a dit : 
- Restez assis. Mais nous, comme d'habitude, on n'avait pas l'intention de se lever ! 
- Mademoiselle Jeanne, je vous amène une petite nouvelle, c'est Fathia qui nous vient du Maroc et parle à peine quelques mots de français, je compte sur vous les enfants pour l'aider au mieux. 
- Ah c'est une jeune Maghrébine, dit la maîtresse, bienvenue dans la classe ! 
Rires étouffés et chuchotements dans les rangs des garçons : 

" ma crépine…ma crépine " … 

Fathia baisse la tête, elle ne comprend pas ces moqueries, une place libre près de moi.  
- Installe-toi ici Fathia, tu seras bien, n'est-ce pas Laura, une nouvelle copine ! 
De nouveau les rires sournois, " la copine…ma crépine "… 
Intimidée ma voisine, quelques larmes au bord des cils, très longs les cils, et recourbés, des mèches brunes, frisées, lui font une barrière pour cacher ses pleurs, je n'ose pas trop la regarder car toute la classe a les yeux fixés sur nous. Enfin la récré ! 
 
Avec Marine et Chloé nous sommes inséparables, on se raconte tout, on se poursuit, oui c'est sûr on s'amuse bien. Mais là tout d'un coup j'entends la comptine : 

Fathia ma crépine 
Fathia t'es pas ma copine… 
Pine, pine… 


Tous en cercle et elle au milieu, avec son air farouche, ils tournent à toute allure. 
- Arrêtez, arrêtez, vous êtes cons,… mais ils voulaient pas, ils s'amusaient trop ! 
J'ai couru dans la classe pour chercher la maîtresse qui distribuait les cahiers corrigés, mais quand elle est sortie, le manège était terminé. Fathia, seule, appuyée contre le platane pleurait doucement. 
 
Le soir je veux savoir : 
- Maman, c'est quoi une crépine ? 
- Qu'est-ce que tu racontes, d'où sors-tu ce mot, tu es allée chez le boucher ? 
- Ben non mais…c'est la maîtresse qui a dit comme ça en voyant arriver Fathia, une nouvelle qui vient du Maroc " c'est une petite ma crépine " elle a dit, et tout le monde a rigolé, et à la récré on l'a traitée… même qu'elle pleurait… 
- Une Maghrébine voyons, personne qui vient du Maghreb, de l'autre côté de la mer, le Maroc est un pays du Maghreb, tu as compris, voilà je te l'écris… 
Mais quelle bande de sauvages dans ta classe ! J'irai voir la maîtresse moi ! 
- Oh non maman, on dira que c'est moi qui ai cafté et j'aurai plus de copains. 
 
Heureusement, maman a d'autres soucis en tête, et le lendemain elle a oublié. 
Mais à l'école c'est toujours le même refrain ! J'ai beau leur expliquer… 
Fathia, je la trouve belle et mystérieuse, je l'ai imposée à Marine et Chloé. Au début elles voulaient pas et boudaient un peu, mais j'ai tenu bon, un jour je l'ai même invitée chez moi, nous avons joué toute l'après-midi, et le temps passait si vite… La nuit était tombée quand, affolée, Fathia est partie en courant, elle habite dans la tour en face… 
Le lendemain, j'ai bien vu les marques rouges sur ses bras, elle m'a simplement dit en hésitant: 
- Mon père ne veut pas que je rentre tard ! 
- Il t'a battue, c'est çà ?  
- Oui, avec sa ceinture, mais… toi, on te bat jamais ? 
- Mais non, c'est horrible… 
 
Nous avons ainsi grandi ensemble, toujours dans la même classe jusqu'en terminale, deux bonnes élèves sans problèmes, sauf peut-être en maths. En français elle avait fait des progrès considérables, brillante au niveau de ses notes et toujours fourrée dans ses bouquins. J'allais parfois chez elle, sa mère préparait le couscous, m'invitait très gentiment puis on allait au ciné ou à la fête foraine avec son frère qui la surveillait dans la journée, ah celui-là je le trouvais vraiment pot de colle ! 
Jamais le droit de sortir le soir, Fathia m'expliquait que c'était comme ça dans son pays, les filles bouclées à la maison avec leur mère, c'est la tradition, disait-elle résignée, mais je ferai des études moi, et alors je serai libre, tu verras Laura, l'an prochain c'est la fac, je veux faire le droit et comme ça, je pourrai défendre les femmes de mon pays. On ne sera pas dans la même fac si tu fais psycho, mais on se verra quand même, hein, on aura plus de temps sans doute, ce sera génial !… 
Mais un jour, elle tomba amoureuse comme nous toutes, c'était juste après l'écrit du bac à la fête chez Chloé, elle voyait son copain en cachette de temps en temps. Reçues avec mention toutes les deux, nous nous sommes séparées pour les vacances, elle partait dans son pays avec sa famille. Pendant tout l'été je ne reçus aucune carte, pourtant elle m'avait promis …A la rentrée j'ai couru sonner chez elle, c'est une femme noire en boubou qui m'a ouvert la porte : " ji connais pas de Fathia ma petite ! J'arrive du Mali hier… " 
Où chercher ?… Son copain, aucune nouvelle ! 
Plus tard, bien plus tard, résignée, je reçus enfin une longue lettre du Maroc. Fathia était mariée contre son gré avec un vague cousin de son père, un vieux de quarante cinq ans ! On avait découvert sa liaison avec un Français. Ils ont dit qu'il fallait agir vite. Maintenant on ne lui permet pas de travailler, elle doit s'occuper de son mari. Désespérée, elle pleure souvent en pensant à moi et à son amoureux, à ses rêves de liberté évanouis… 
Un jour j'irai la chercher, Fathia , c'est toujours ma copine, maghrébine …