Nocturne
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© Lucette COSSÉE-CANNES
 En ce soir d'été, l'air est irrespirable, il fait encore beaucoup trop chaud pour aller se coucher. Une petite promenade sera la bienvenue. Je prends ma lampe torche et me dirige vers le sentier qui, passant à travers bois, rejoint tout en bas la route Changé-Laval et le Parc des Ondines. Qui sait, peut-être en rencontrerai-je quelques unes… des Ondines. Craintives, elles doivent préférer la nuit sans doute…  
 
Dans le bois, l'air est plus frais. Ragaillardie, je presse le pas pour me donner du courage non sans jeter au passage un regard admiratif mais quelque peu suspicieux sur le manoir de la Coudre situé en face, de l'autre coté du ravin. Par temps de brouillard, ce lieu me rappelle étrangement le cadre du roman Le Grand Meaulnes ce livre lu et relu tant de fois dans ma jeunesse et qui me donnait des frissons. 
 
Il fait encore assez clair pour me passer de ma lampe, je savoure ce calme et respire allègrement les senteurs boisées. 
 
À mi-chemin, le sentier traverse une clairière en forme d'amphithéâtre, bordée par une falaise de calcaire qui, occasionnellement, sert de mur d'escalade. Mais je n'ai pas le temps d'y arriver que je m'arrête, surprise, pour écouter et voir à travers les arbres des formes humaines, assises en rond dans la clairière, autour d'un brasier. 
Cachée derrière un gros chêne, j'entends des chuchotements qui s'amplifient peu à peu, se transforment en gémissements comme une sorte de lamento ou de plainte angoissée. Terrifiée je suis prête à rebrousser chemin, mais la curiosité et la crainte de me faire remarquer me clouent sur place. Cependant, ainsi cachée, l'ombre de la nuit enveloppe le site et je ne distingue plus rien car je ne veux surtout pas allumer ma torche. 
 
Bientôt s'élève un chant mystérieux, une sorte de mélopée singulière faite de phrases musicales sans cesse répétées. La richesse de ces voix mêlées à quelques instruments crée une polyphonie étrange et inquiétante. 
 
Quelle est cette incantation ? A qui s'adressent ces participants ? Est-ce à la lune pour vénérer sa présence, sa beauté, son mystère ou bien est-ce une cérémonie de type satanique ou vaudou ? Perplexe, je me défends de bouger. 
 
J'observe la lune qui apparait dans l'espace visible du ciel entre les grands arbres, ainsi se distinguent mieux ces formes humaines qui bougent lentement, et forment une étrange procession. 
 
Certains personnages sont vêtus de longues capes, d'autres, habillés de loques, les suivent et tendent leurs bras vers le ciel. Ils ont l'air terrifiés et je ne le suis pas moins ! 
 
Soudain, un homme se détache de la foule, il est grand et richement vêtu, un glaive fixé à la ceinture. C'est apparemment le chef car des gardes lui apportent un fauteuil tandis que les participants s'installent assis par terre autour de lui. Le silence s'établit peu à peu et ce n'est pas moins effrayant. 
 
Mais ce calme est bientôt rompu par des cris de colère, des insultes entre deux femmes en furie qui se précipitent vers l'homme assis. L'une d'elles porte un bébé serré dans son châle tandis que l'autre essaie le lui prendre. La foule murmure, le bébé pleure…. 
 
- Silence ! crie le chef en prenant son glaive. 
 
Hurlement des femmes, la foule se lève et proteste… 
 
- Coupez…c'est une bonne séquence, je la garde, merci à demain et bonne nuit à tous.