Tragédie à Palavas
NOUVELLES
© Marlène MANUEL
 
 
Salavas était un petit village sans beaucoup d'originalité.Comme la plupart des villages, il s'organisait autour d'une place centrale, dénommée " Place de l'Eglise " par les uns, " Place de la Mairie " par les autres, pour la seule et excellente raison qu'elle séparait ces deux bâtiments, pôles traditionnels de la vie Communautaire. Les moins imaginatifs la nommaient simplement " Place du Village " ; c'était, en général, parce qu'ils fréquentaient davantage le café du même nom que les deux édifices voisins. 
 
Ce café s'honorait d'être " Le rendez-vous des sportifs ". Personne, heureusement, ne s'était avisé de chercher lesdits " sportifs " : il aurait sans doute été difficile de les trouver. 
 
Salavas avait également sa grand-rue, laquelle était paradoxalement la plus courte de toutes, et son épicerie-bureau de tabac-PMU où se côtoyaient en bonne inteligence les ménagères à cabas et les parieurs à casquette.  
 
Bref, la vie s'y écoulait paisible, au rythme des saisons, ces couacs habituels de la fanfare municipale et des défilés alertes des majorettes en jupette… Jusqu'à ce matin de printemps où l'on découvrit, dans l'église, le corps pantelant du chat de mademoiselle Berthe, la bonne du curé. 
 
Elle l'avait trouvé (le chat, pas le curé) sur la route qui mène de Salavas à Sainte Combe, abandonné sans doute par des maîtres indélicats qui filaient vers la côte. Affligé de deux pattes cassées, il se traînait à peine, mourant de faim au bord du fossé. Mademoiselle Berthe l'avait installé au fond du panier d'osier qu'elle utilisait pour le marché, deux fois par semaine et, pansé, soigné, nourri au lait de chèvre, le chat qu'on avait baptisé Loulou, espérait bien couler des jours heureux près de sa nouvelle maîtresse. 
 
Or, très vite, le sort s'était acharné contre lui. On l'avait, par deux fois, sauvé in extremis de la noyade alors qu'il allait disparaître dans les eaux tumultueuses du torrent bleu qui coulait en contrebas du village. Allez savoir pourquoi ce chat, qui ne savait pas nager, se trouvait dans l'eau avec une grosse pierre autour du cou… 
 
Mademoiselle Berthe accusa d'abord tous les garnements des alentours. Elle ne vit dans la chose que méchante plaisanterie de gamins et résolut, après avoir déposé un cierge auprès de Saint Antoine, de surveiller étroitement Loulou dont le traumatisme, après ce choc, était évident. 
 
La malveillance ne s'arrêta pas à ces seuls incidents. La légende prétend que les chats ont neuf vies. Ce doit être exact car Loulou échappa successivement à trois tentatives d'empoisonnement et un accident de la route. 
 
De nouveau rétabli, il demeura introuvable pendant cinq jours, au bout desquels il réapparut fourbu et les pattes en sang. Mademoiselle Berthe n'a jamais réussi à lui faire dire de quel monde il revenait. 
 
Le mois dernier, il avait été assailli de pierres, agression perpétrée par une main invisible à laquelle il avait échappé par miracle. 
 
La brave demoiselle ne croyait plus à la plaisanterie. Elle parlait maintenant de malédiction. Monsieur le Curé, qui connaissait ses classiques, avait beau lui répéter qu'un chat noir n'est pas forcément un démon, cette accumulation de malchance lui ôtait le sommeil (à mademoiselle Berthe, bien entendu, pas à monsieur le curé). 
 
Malgré de nombreuses plaintes déposées auprès de la gendarmerie locale, le ou les agresseurs présumés de Loulou n'avaient pu être démasqués. D'ailleurs, pourquoi s'acharnait-on ainsi contre le chat de la vieille bonne ? À qui en voulait-on réellement ? À l'animal lui-même ou à sa maîtresse ? 
 
Devant le cadavre de Loulou et la demoiselle éplorée, le commissaire Fouinard tentait de dédramatiser la situation. 
 
- Voyons, mademoiselle Berthe ! Ce n'est qu'un chat ! Comment voulez-vous que j'enquête sur la mort d'un chat ? Je serais la risée de tout le canton ! 
 
- Il a été assassiné, Monsieur le Commissaire ! ASSASSINE ! 
 
- Avez-vous des ennemis ? Quelqu'un qui voudrait vous faire de la peine ? 
 
- Je ne fréquente personne, ici, vous savez. À part Monsieur le Curé chez qui je sers depuis l'âge de trente ans, je n'entretiens pas de relation avec les gens du village. 
 
Fouinard se retint de dire que là était peut-être justement la raison. La demoiselle continuait : 
 
- Je suis de Sainte Combe, mais je suis venue m'installer à la cure pour éviter les trop longs trajets. À mon âge, avec mes mauvaises jambes et mes douleurs… sans parler de mon cœur qui fait des siennes… 
 
- Vous avez l'air d'une jeune fille, mademoiselle Berthe, coupa le commissaire. Vous n'êtes pas à l'article de la mort, tout de même ! 
 
À peine avait-il prononcé le mot qu'il se mordit à la fois la langue et la moustache. Sa dernière phrase venait de déclencher un torrent de pleurs inconsolables. Les bénitiers étant déjà largement pleins, il se vit contraint et forcé d'éloigner Berthe du lieu du drame en la poussant par les épaules. 
 
- Allons prendre un remontant. Nous parlerons de votre cher disparu. 
 
Il faut préciser que la cure recélait quelques bouteilles d'une vieille eau de vie de mirabelle dont le commissaire Fouinard, eu égard à sa fonction, connaissait parfaitement l'existence et appréciait en fin gourmet. 
 
Devant la liqueur parfumée, mademoiselle Berthe retrouva sa volubilité. 
 
- Oh ! Mais j'ai tout prévu, Monsieur le Commissaire ! Mon testament est prêt ! Je n'ai pas grand chose, mais mes affaires sont en ordre… 
 
Fouinard savait, par habitude, qu'un testament est toujours source d'intérêt, dans tous les sens du terme. Il apprit donc, sans difficulté mais avec une surprise mêlée d'incrédulité, que Loulou avait été institué légataire universel depuis son apparition dans la vie de la tendre demoiselle, laquelle souffrait terriblement de n'avoir ni enfants ni maris, ce qu'elle expliqua avec force détails, en relatant sous le sceau du secret certains épisodes de sa vie sentimentale qu'elle disait riche d'expériences. 
 
- Eh bien ! Nous tenons le mobile du crime ! Plus de chat, plus d'héritier ! Qui connaissait ce testament ? 
 
- Maître Scribouillard, le notaire. 
 
" Fausse piste ", éluda le commissaire, qui avait été le compagnon d'infortune du dénommé Scribouillard sur les bancs de l'école paroissiale. 
 
- Personne d'autre ? demanda-t-il, sceptique. 
 
- J'ai dû en parler à quelques relations de voisinage, reconnut Berthe d'un air contrit. 
 
- Qui profite de vos biens pour le cas où Loulou disparaîtrait avant vous ? 
 
- Je dois avoir une lointaine cousine au troisième degré de la main gauche, avec qui je suis fâchée depuis des années. Elle m'a volé un prétendant, alors, vous comprenez, ce sont des choses qui ne se pardonnent pas ! 
 
- Je comprends, mademoiselle, je comprends… Votre cousine aurait-elle pu être au courant de ce testament ? 
 
- Pas par moi, je peux vous l'assurer ! Et puis, reconnut-elle à regret, je ne l'imagine pas assassiner Loulou avec un couteau. Elle a toujours été allergique aux chats. 
 
- Dans ce cas, évidemment… 
 
Fouinard commençait à en avoir assez de cette histoire. Il estimait avoir été suffisamment patient. D'un geste maintes fois répété, il remit son feutre et rabattit le col de son imperméable couleur mastic. Puis, il fit semblant de relire ses notes et prit congé de la vieille demoiselle avec force salutations. 
 
- Chère mademoiselle, l'enquête continue. Restez à notre disposition, je vous prie. 
 
- Où voulez-vous donc que j'aille ? Avec mes jambes… 
 
- Je sais, coupa Fouinard un peu brusquement. Moi, voyez-vous, c'est mon estomac… Allez, Guignard, on s'en va ! 
 
L'adjoint, un grand rouquin parsemé de taches de son, ne se fit pas prier : 
 
- Bien, chef ! dit-il en exécutant le plus beau salut de son répertoire. 
 
Dans la grand-rue, habituellement déserte à cette heure -il était alors midi, tout ce que le village comptait d'influence était rassemblé en la personne de Monsieur Chafouin, le maire. Autour de lui, se pressaient Madame Chevalin, la bouchère, le patron du café de la place, Monsieur Martini, le facteur et sa bicyclette, Adèle. Monsieur le curé lui-même, qui prônait la supériorité des valeurs spirituelles sur les choses bassement terrestres, était là et parlementait avec les autres sur l'assassinat de Loulou. 
 
Cet événement devenait intéressant par son aspect testamentaire que chacun connaissait depuis longtemps, ainsi que put le constater le commissaire en recueillant ça et là des informations supplémentaires pour son enquête. 
 
Une heure plus tard, attablé avec Guignard devant un copieux cassoulet, le commissaire Fouinard faisait le point. Il ne se passe pas tant de choses au sein d'un village comme celui-ci que l'on puisse se permettre de renâcler devant la seule affaire qui se présente, la dernière peut-être avant la retraite. 
 
- Mais enfin, commissaire ! Cette histoire ne tient pas debout ! Qu'avons-nous à faire d'un chat ! 
 
- Ce qui m'intéresse dans une affaire, mon petit, c'est la démarche intellectuelle, l'esprit de déduction… Pénalement, celui qui a fait ça ne risque rien, ou pas grand-chose… mais il y a quand même ce testament… 
 
Maître Scribouillard l'avait autorisé à en faire une copie, l'acte devenant caduque du fait du décès de son bénéficiaire. 
 
- Nous allons essayer de mettre la main sur la fameuse cousine. Scribouillard m'a donné son adresse et me l'a certifiée comme unique parente proche de mademoiselle Berthe. Si nous devons suivre une piste, c'est celle-là. 
 
- Comme vous voudrez, commissaire. Mais je persiste à croire que cette histoire est ridicule. Si le procureur apprend cela, je ne donne pas cher de votre réputation ! 
 
- Oh ! Ma réputation ! Je suis à trois ans de la retraite, alors tu penses si je m'en inquiète… D'ailleurs, cette enquête n'est pas officielle. J'agis en quelque sorte à titre de… Et puis, zut ! Je n'ai pas à me justifier. Je suis chef, après tout ! N'oublie pas que, même si la victime est un animal, il y a eu intention criminelle. Les nombreuses agressions dont Loulou a été victime le prouvent. Qui sait si l'assassin s'en tiendra là ? 
 
- Vous extrapolez, commissaire. 
 
- Cela fait partie de notre métier, Guignard. 
 
La suite des événements devait malheureusement donner raison au commissaire Fouinard. Huit jours après cette matinée mémorable, le corps de la demoiselle Berthe Grandpied était retrouvé inerte dans la chapelle vouée à la Vierge Marie. À l'endroit même où gisait Loulou. 
 
" Absorption massive de barbituriques ", conclut le médecin légiste en délivrant le permis d'inhumer. 
 
Tout en dégustant son café calva au Rendez-vous des sportifs, le commissaire réfléchissait. L'affaire était close puisque mademoiselle Berthe s'était, de l'avis de tous, suicidée par chagrin sans avoir eu le temps de rédiger un autre testament. Ne restait plus qu'à fermer le dossier. Il n'y avait pas eu, il n'y avait pas, d'affaire Grandpied. 
 
Fouinard n'était pas satisfait pour autant. Quelque chose lui disait que cette histoire ne s'arrêterait pas là. Il y avait trop de points obscurs, trop de détails qui ne " collaient " pas. 
 
Le chat avait bel et bien été tué et le commissaire n'était pas loin de croire que sa maîtresse avait subi le même sort. Officiellement, il ne pouvait plus rien faire, mais cela ne l'empêchait pas d'enquêter pour son propre plaisir. 
 
Avant de revenir dans ce village aux accents Pagnolesques, il occupait un poste important dans la région lyonnaise. À la suite d'un scandale financier qu'il avait voulu étaler au grand jour, on lui avait poliment fait comprendre qu'il serait plus utile à la rubrique des chats écrasés, ce qui se révélait une triste prémonition. 
 
Depuis, il croupissait là, soignant ses rhumatismes naissants au soleil et partageant la passion des joueurs de pétanque. Il n'était pas malheureux, simplement un peu désoeuvré, ce qui lui donnait le sentiment inéluctable de vieillir plus vite. 
 
Ce mercredi après-midi, à 13 heures 45, il décida donc de reprendre " l'affaire Grandpied " à son point de départ. 
 
C'est ainsi qu'il en vint à fouiller d'un peu plus près dans la vie de Berthe Grandpied. En interrogeant tout d'abord l'état-civil et ses dérivés, en recueillant ensuite les confidences de Scribouillard, qui connaissait sur le bout de ses doigts tachés d'encre l'histoire de plusieurs générations successives, le commissaire Fouinard apprit un certain nombre de choses. 
 
À ce stade de l'enquête, il ne jugea pas inopportun de rendre une visite de courtoisie à la lointaine cousine de Berthe. Celle-ci était une petite dame menue qui répondait au nom harmonieux de Célimène Leballe. Elle ne fit aucune difficulté pour lui confirmer ce qu'il savait déjà en partie. 
 
Tout d'abord, que la digne demoiselle de Sainte-Combe n'avait pas toujours été bonne de curé. Elle avait disparu plusieurs années au Venezuela pour partager la vie aventureuse d'un riche propriétaire de mines de nickel, qu'elle avait d'ailleurs quitté un matin sans explication aucune. De retour dans son village natal, elle avait repris sa vie tranquille, en oubliant cette parenthèse dont personne ne parlait plus. 
 
Pour avoir été longtemps la confidente, pas toujours discrète, de leurs échanges épistolaires, Célimène savait que le sémillant Juan de Ortega y Carambola n'avait, quant à lui, jamais oublié son amour de cousine. Et pour cause : elle avait essayé tous les stratagèmes à la disposition de la rouerie féminine pour prendre la place que Berthe avait désertée… mais cela, évidemment, elle se garda bien de l'avouer au commissaire. 
 
Ne s'étant jamais marié, le vénézuélien n'avait pas de descendance. Il possédait, par contre, un bon alignement de zéros sur ses nombreux comptes en banque, et presque autant d'années à son actif. Célimène n'avait jamais compris comment Berthe avait pu être assez sotte pour rater une occasion pareille ! 
 
Le soupir qui gonfla sa poitrine à cette pensée en disait long sur la disparition de celle qui avait partagé tous ses jeux d'enfant. Compatissant, le commissaire Fouinard lui accorda une minute de silence. Puis il reprit : 
 
- Que savez-vous d'autre sur ce Juan de Ortega y Carambola ? 
 
- Il y a fort longtemps que je n'ai pas eu de ses nouvelles. Peut-être est-il décédé, lui aussi ? 
 
Voilà bien une chose à laquelle Fouinard n'avait pas pensé, mais cela lui laissait entrevoir de palpitantes perspectives. 
 
Ici s'arrête la reconstitution du passé de Berthe Grandpied. Le commissaire en est désormais réduit aux suppositions, mais elles s'enchaînent inexorablement. 
 
Imaginons… Imaginons que le vénézuélien ait prévu de léguer sa fortune considérable à la blonde française qui lui avait sacrifié sa vertu. Il avait certainement dépêché en France un quelconque individu en qui il avait, bien mal, placé sa confiance. 
 
Imaginons encore que l'individu en question ait des intérêts tout personnels à ne pas voir resurgir cet encombrant souvenir… Il s'était mis en route avec pour mission de retrouver Berthe et de l'informer des intentions de son ancien séducteur. Il avait trouvé assez rapidement sa trace… et celle de Loulou, ainsi que put le constater Fouinard qui, en traînant chez les commerçants de Sainte-Combe, se vit souvent décrire un homme étranger au teint basané et à l'accent prononcé, qui s'était fait passer pour un lointain cousin de mademoiselle Berthe, avec laquelle il cherchait à renouer. On l'avait naturellement dirigé vers la cure de Salavas où il se garda bien de mettre les pieds puisque personne ne l'y avait jamais vu. 
 
Ayant eu connaissance du fameux testament instituant Loulou légataire universel, le messager indélicat avait supprimé la bestiole avant de faire disparaître la vieille demoiselle. Ce qui avait été reconnu pour des barbituriques pouvait tout aussi bien être un poison inconnu dans nos contrées. 
 
L'héritage des mines de nickel n'avait donc plus de bénéficiaire autre qu'un parent dévoué dont la fatalité avait fait échouer la mission. 
 
Des preuves ? Fouinard n'en avait pas. Il n'avait que son flair et sa tête. Mais cela lui suffit pour prendre, un beau jour, le premier avion en partance pour le Venezuela. 
 
La suite est une autre histoire…