La recette
POEMES
© Corynn THYMEUR
Rabelais le dirait volontiers : 
"Par le Ventre Saint Gris ! 
N'est-il pas exaltant 
Pour être à satiété, 
D'une simple perdrix 
Ou d'un jeune faisan 
Faire un plat raffiné ? 
 
Regarde-toi, petit, 
Comme tes songes te portent, 
Et laisse tes humeurs 
Guider ton appétit. 
 
De ta cave d'abord 
Ouvre grande la porte. 
Choisis de bonne conscience 
Le vin sous paille d'or, 
Fruit de Vigne et de Science, 
Rubis au goût noisette. 
Il marie tout amour 
Les poulardes, les canettes, 
Et autres beaux atours. 
 
Surtout écoute-moi, 
Et ne t'y trompe pas. 
Dans un moment d'émoi, 
Ne commets pas l'erreur 
Vouloir choisir le plat, 
Avant que ton regard 
Sur tes vins ne se pose. 
Las, car pour ton malheur, 
Ton œuvre nue d'une part 
Ignorerait la clause 
De mettre en valeur 
La beauté puis le goût, 
La senteur de la chose. 
 
Prends la bouteille d'un bout. 
Souffle avec douceur 
Sur la poussière vieille. 
Accueille tes souvenirs. 
Un caractère pareil 
Avait su t'éblouir. 
 
Oui, c'est bien ce vin-ci, 
Celui de nos coteaux, 
Qui aime courtoisie 
Traiter en déférence, 
Alliant cailles, étourneaux, 
Précieux bolets polis, 
Gibiers de référence. 
 
À la cuisine tu pars, 
Laissant en cave la nuit. 
Pour ton précieux nectar, 
Suivant les ingrédients, 
Tu chercheras recette. 
 
Avec un tel vin 
Celle-ci fera l'affaire : 
Il s'agit de cochon, 
De mouton et d'oignons, 
Tout ça cuit en gratin 
Sur lit de pommes de terre. 
 
Primo, laver tes mains. 
Puis t'attacher au dos 
Le tablier du chef. 
Préparer les couteaux, 
Les plats et autres bains. 
Au four brûler la sole, 
Les parois et la nef, 
Afin qu'ils soient bien chauds 
Pour accueillir cassole. 
 
"Pelez pommes et oignons 
D'une épluchure fine. 
Essuyez les légumes, 
Qu'ils soient beaux comme bons. 
Les couper en rondelles, 
Qu'elles ne soient pas radines. 
Déjà votre nez hume 
Les parfums de ces ronds. 
 
Prélevez sur foie gras 
La graisse jaune et cuite 
Au fond d'un pot de verre. 
En parsemer un plat 
D'une couche petite. 
Puis tapissez le fond 
Des tranches de pommes de terre 
Et celles des oignons. 
 
Apprêtez avec art, 
Et conscience permanente, 
D'un seul geste précis, 
Les viandes mises à part 
Près des gousses odorantes. 
 
Les trous seront farcis 
D'ail et de laurier, 
D'une baie de genièvre 
Sauvage de Gascogne, 
Posée sur la lèvre 
D'un rouge ensanglanté. 
Le porc et le mouton, 
Préparés sans vergogne, 
S'en iront en cassole 
Sur leur beau lit d'oignon. 
 
Salez et poivrez bien 
Que le palais rigole, 
Et la sauce fasse lien. 
Rajoutez du foie gras 
Puis le reste des légumes. 
Saupoudrez de chapelure 
Et enfournez le plat". 
 
Dans trois heures sans défaut 
Frémissant, grésillant 
Le gratin sort bien chaud. 
Sa musique t'émerveille, 
Son arôme t'enivre. 
Il sent bon, il est beau 
Comme la photo du livre.