EDITION
Émersion
EXTRAIT 
 
Maintenant, le vent d’ouest s’est assoupi. Ses derniers souffles chargés d’embruns se sont perdus dans l’épaisseur de la nuit. À l’horizon, semblable à une luciole qui vole au-dessus de l’eau, une minuscule lumière scintille. Catherine accroche son regard sur ce bateau qui s’éloigne, tente de le garder le plus longtemps possible dans sa ligne de mire jus-qu’au moment où il disparaît.  
Jacques, d’une voix emplie de douceur, renchérit :  
— Tu exagères, mon amour. Ce qui importe, c’est que tu plaises à ma mère.  
— Oui, j’avoue que mamie Simone m’aime bien.  
Catherine se retourne brusquement, esquisse un léger sourire de satisfaction. Puis, durcissant les traits de son visage, elle lâche avec sévérité :  
— Mais ta sœur exerce une très mauvaise influence sur elle. Et son comportement me trouble… et m’exaspère, sur-tout !  
— Le décès tragique de François a provoqué chez elle une espèce de repli sur elle-même, reprend Jacques, à la manière d’un psychanalyste enregistrant son diagnostic à l’aide d’un dictaphone.  
— Tu lui trouveras toujours des excuses, murmure Catherine avec une pointe de reproche qui lui obscurcit le fond des yeux.  
C’est exact. Jacques soutiendra Véronique, et cela, quelles que soient les circonstances, et il donnera une explication à chacune de ses attitudes, à chacun de ses agissements. Et cette complicité indestructible et singulière qui les unit depuis leur enfance perdurera jusqu’à la fin de leur vie. Catherine en est consciente. Elle ne peut lutter contre cet amour fraternel.  
— Parfois, Véronique me glace le sang, poursuit-elle. Sans crier gare, elle se plante devant moi, bombant le torse pour m’imposer sa supériorité, et me dévisage avec un rictus à la fois mystérieux et déconcertant. J’en suis gênée.  
— Tiens, donc ! On dirait du Stephen King. Brrr !  
— Et après ses interne… séjours, son agressivité augmente de façon alarmante. On ne sait pas comment l’aborder. Seule ta mère détient le pouvoir de la contrôler.  
Les pupilles dilatées par la frayeur, Catherine parle de sa belle-sœur comme d’un être possédant une double personnalité.  
— La thérapie qu’elle suit lui apporte un énorme réconfort moral, affirme Jacques.  
Leur conversation s’est transformée en une superposition de deux monologues ; chaque interlocuteur a récité son texte sans s’être soucié de la réplique de l’autre.  
— Sans parler de son penchant pour l’alc…  
— Le débat est clos, coupe Jacques Bernier.  
Le visage de l’homme se durcit. Il gifle l’air du revers de la main, tentant ainsi de mettre un terme à la discussion. Catherine, qui est une femme de caractère, à l’image de Véronique Bernier, semble-t-il, veut obtenir le dernier mot.  
— Tu as raison. Excuse-moi, ce n’est pas après toi que j’en ai. J’ai hâte de rentrer ; la chaleur de notre nid douillet me manque. Il fait un froid de canard dans votre château familial. Et pourtant, nous sommes au printemps ! Lisa n’a pas cessé d’éternuer, et Loïc a toussé dans son sommeil. Tu devrais convaincre ta mère, ou plutôt ta… sœurette, puisque c’est elle qui tient les cordons de la bourse, d’investir dans un chauffage central… ou de vendre cette lugubre demeure. Et là, mon chéri, je ne fabule pas !  
Elle appuie sur les derniers mots. Jacques ne répond pas. Les mâchoires crispées d’exacerbation, il écrase la pédale d’accélérateur. Au passage de l’automobile, des petites dunes ébouriffées par le vent se détachent de la ligne d’horizon, défilent à une allure vertigineuse.  
— Eh ! Ralentis, Jacky. Tu sais que j’ai peur quand tu roules à cette vitesse. Attention ! Mon Dieu ! Le vé…  
Au lieu de freiner, Jacques Bernier donne un grand coup de volant afin d’éviter le cycliste. Gérald, surpris, a eu juste le temps de sauter de son vélo. Simultanément, un pneu éclate.  
Tel un cheval rendu fou par la morsure d’une vipère, la Renault 25 V6 se cabre sur son flanc, culbute sur son toit, entame une série de tonneaux endiablée à travers la lande sablonneuse qui la conduit jusqu’au bord de la falaise. Soudain, comme s’il était retenu par une force divine, l’engin se bloque net. Ses roues droites sont suspendues au-dessus de l’abîme.  
Le silence commence à s’installer lorsque les cris d’un enfant le brisent en mille morceaux. Gérald se hâte de se-courir les occupants de la voiture. La porte arrière gauche étant ouverte, il s’engouffre à l’intérieur du véhicule, se saisit de Lisa, la pose avec délicatesse à terre. Au même instant, un petit objet métallique glisse du cou de la fillette sur le sable humide.  
Maintenant, Gérald agrippe la poignée de la portière du conducteur, l’ouvre avec d’infimes précautions, parvient à dégager Jacques de l’habitacle. Vite, il doit s’occuper de la dernière personne. Au moment où il veut attraper le bras de la passagère, un bruit strident crisse sous la carrosserie ; la grosse cylindrée se met à bouger, bascule dans le vide. Quatre minutes après, une terrifiante explosion s’élève de l’océan. Sous l’effet de la déflagration, la côte entière vibre. Des goélands effrayés, venus de nulle part, s’envolent à tire-d’aile vers le large, en criant.  
Il n’est pas parvenu à sauver Catherine.  
Guidé par son instinct, il revient aussitôt sur ses pas, s’empare d’une torche qui se trouve dans l’une des sacoches de sa bicyclette. En prenant la lampe, son attention est attirée par le garde-boue. Il constate avec effroi que le cataphote est fissuré et ne contient aucune ampoule. L’automobiliste ne l’a donc pas vu.  
Envahi par une étrange sensation qu’il n’a jamais éprouvée jusqu’à ce soir, ses mains se mettent à trembler. Des bouffées de chaleur l’étouffent. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Il secoue la tête pour s’extirper de sa torpeur. Il a réussi.  
À présent, il oriente l’éclairage devant lui, trouant à peine l’obscurité. Il s’approche de Lisa dont la longue chevelure châtain foncé s’est teintée d’un rouge carmin. La blessure semble superficielle.  
À côté de la gamine, il remarque une chaîne brisée qui est accrochée à un médaillon en forme de cœur. Il est ouvert. Gérald dirige le faisceau lumineux sur la photographie, éclaboussant de clarté un portrait. Il reconnaît Lisa. D’un geste machinal, il referme le bijou, le range dans la poche de son blouson. Jacques est inanimé, sa respiration est régulière.  
L’attention de Gérald se porte de nouveau sur Lisa. L’image de deux silhouettes d’enfants se dessine devant ses yeux. Comment se fait-il qu’il n’ait pu sauver que la fillette alors que l’autre gosse devait être près d’elle, sans doute au pied de la banquette arrière ? Il s’en veut.  
Anéanti, il chancelle jusqu’au bord du précipice. Un spectacle terrifiant s’offre à lui. Des flammes fuligineuses, hautes de trois mètres, incendient l’automobile, illuminent le littoral. La berline n’est plus qu’un formidable brasier dont la lueur dansante allume sur son visage une impression d’infini désespoir.  
Il plonge son esprit dans les ténèbres. Ses yeux s’emplissent de larmes qui ne coulent pas, mais troublent sa vision. Il reste figé tel un buste de Rubens. Sa prostration s’est muée peu à peu en paralysie.  
Une camionnette s’arrête à sa hauteur. Un vieil homme, habillé d’une marinière, coiffé d’une casquette de pêcheur, en descend.  
— Ça va, Monsieur ! s’inquiète-t-il.  
Gérald pose sur lui un regard privé de compréhension. Puis, paraissant reprendre conscience, il essaie alors de lui répondre. Seul un gargouillement inarticulé s’échappe de sa gorge.  
— Bon, attendez-moi ici ; je vais chercher du secours, décide l’inconnu.  
Gérald hoche la tête en signe d’assentiment, retourne auprès des rescapés. Jacques Bernier a sombré dans une pro-fonde inconscience. Sa fille Lisa s’est endormie.  
Au loin, une sirène retentit. Cinq minutes se sont écoulées quand des voix surgissent autour de Gérald, le crible de questions. Lui, bizarrement, demeurant sans réaction, se cloisonne dans un mutisme total. Un ambulancier s’empresse de lui couvrir les épaules avec un plaid.  
Armés de longs tuyaux, des sapeurs-pompiers dévalent à vive allure la pente escarpée. Sautillant avec leur casque éclairé, ils ressemblent à des feux follets. Tout à coup, l’amas de tôle disloquée lance vers le ciel un véritable vomissement de flamboiements orangés, emportant avec eux les dernières étincelles d’espoir.