Annie est bretonne. Cette fille de barde breton se tient droite comme les rochers du Finistère sud, une roche dure, déchiquetée, délavée d’embruns et d’écume, insensible au temps et qui sait attendre le retour du soleil, quand il perce entre les nuages. La mer, pour Annie, est délimitée par une bande de terre entre le port de Doëlan et le port du Pouldu, un rivage qui s’étend sur quelques kilomètres au pied du clocher de Moëlan ; un cheminement tortueux le long du chemin des douaniers entre deux échancrures de la côte, une nature sauvage et protégée, avec des criques impénétrables, des îles baptisées de surnoms, des blocs rocheux insolents, de minuscules plages inconnues des touristes, le vent qui chasse les soucis et nettoie les aspérités de la vie, le grondement régulier et inlassable de la marée qui se fracasse en contrebas sur les récifs avancés. La mer, c’est ici, et nulle part ailleurs. Annie a passé sa jeunesse à Quimperlé, sa ville haute et sa ville basse, sa cathédrale Sainte Croix au Christ crucifié en habit et son église Notre Dame, avec son Christ nu marqué d’un trou rond sur le côté, marque d’un doigt céleste en lieu et place de la lance du légionnaire romain du Golgotha. Quimperlé, avec l’Ellé et l’Isole qui se marient en centre-ville pour former la Laïta et dessiner le confluent autour duquel la cité s’est développée au fil des siècles et où elle est née, il y a une cinquantaine d’années, d’un père barde et d’une mère-mer. Là sont ses racines, la maisonnette de sa grand-mère qu’elle visitait chaque jeudi en rentrant de classe, celle de ses oncles, dont l’un, le plus jeune, est décédé l’hiver dernier, là qu’elle est allée à l’école, à KerBertrand, chez les Sœurs, là qu’elle a fréquenté le collège puis le lycée avant de gagner Brest, Rennes, Paris, là qu’elle a connu son mari Allan, un Breton des Antilles, reparti désormais dans ses Iles, sa mer à lui, là qu’elle a choisi de vieillir et là où elle mourra.
Annie a les yeux bleus de la mer quand les Açores déploient sur l’ouest atlantique un immense ciel clair et profond, si limpide et reposant qu’on resterait des heures, assis sur un banc, sur le Chemin des douaniers, à regarder ces étendues immobiles qui s’appuient l’une sur l’autre, l’une sous l’autre, distinctes et pénétrées, accolées et unies, cette onde lumineuse traversée d’un soleil rayonnant, cette mer infinie qui murmure dans le va-et-vient des marées. Avec au loin, à portée de la main, la silhouette de l’île de Groix qui se détache sur l’horizon, un appel à partir, une invitation au voyage, une tentation de déserter. Il fait beau et chaud, on descend la sente de terre qui mène au port, on s’arrête à Kermagoret, on achète les huîtres, charnues, fruitées, on plonge une tête dans le bras de mer et on remonte en vélo. L’air ne pèse pas, frais et doux malgré la chaleur. Les Vikings sont venus ici semer des cheveux blonds et des prunel-les délavées. C’est un pays de celtes, de paysans et de marins, de femmes solides et silencieuses. C’est le pays d’Annie.
Annie a décidé d’acheter une maison près de la mer. Patrick, son compagnon, aurait préféré la Manche ; sa famille vient d’une lointaine Irlande, il porte une barbe rousse, il estime plus rapide de rejoindre la Manche que la Bretagne en venant de Paris et cette Irlande sauvage n’en finit pas de l’appeler. Mais la Bretonne n’a qu’une mer, celle qui s’étend entre les ports de Doëlan et du Pouldu. La Bretonne n’a jamais dit non à la Manche, aux vastes plages de sable balayées par le vent, mais elle n’a jamais dit oui. Sa maison sera sur cette étroite bande de terre en face de Groix, là où on peut regarder les mouettes en marchant sur les rochers, où l’on respire le varech et l’iode, où le vent vous ébouriffe et malmène votre tignasse, en ce lieu depuis toujours choisi.
Ils ont cherché ensemble, visitant, revisitant, calculant, recalculant, et l’emprunt et les mensualités, et les distances et les temps de trajet, lui satisfait de plusieurs offres, elle hésitante. C’est elle qui a trouvé, un week-end où elle était venue avec une amie, ses comptes refaits, ses contacts préparés. Elle a visité et aimé la maison. Elle voulait une bâtisse à rez de chaussée, avec un jardinet, une sorte de maison de bourg, comme l’avait reformulé un des vendeurs. « C’est cela » avait-elle dit. La demeure qu’elle a choisie a poussé à l’écart de Moëlan, sur deux niveaux avec un grenier aména-geable auquel on accède par une trappe. Elle est entourée d’un grand jardin, avec des arbres fruitiers, un vaste espace d’herbes sauvages, des parterres de fleurs à entretenir. En face, se dresse la chapelle de Saint Cado qui a donné son nom au hameau. Le dernier dimanche de septembre a lieu le Pardon de Saint Cado. Les gens s’y rassemblent de toute la région. La chapelle est ouverte, les hommes sont habillés en costumes traditionnels, les femmes portent leurs coiffes. Après la messe, la seule messe de l’année à laquelle assiste Annie, le cortège défile dans le village. Des musiciens jouent de la musique bretonne, ceux qui veulent peuvent ensuite boire du cidre et manger des crêpes.