L'orchidée de la déraison
EDITION
1er chapitre
Août 2004 
 
Mehdi Amrani chevauchait son scooter Leonardo Aprilia cent vingt-cinq, roulant le long du boulevard de la corniche à une vitesse élevée et sans porter de casque. Il portait bien ses dix-sept ans, pesait soixante-treize kilos pour un mètre soixante-dix-huit. Les cheveux bruns, les yeux noisette, les traits fins et la peau légèrement bronzée sans aucune imper-fection, ni trace d'acné, ni point noir.  
Vêtu d'une veste noire en cuir, un jean " baggy " et des baskets de marque, Mehdi roulait sous un ciel azur en cette journée d'août 2004. De temps à autre, il contemplait ce paysage qu'il aimait tant : la mer de Casablanca, les enfants jouant au football et ces pêcheurs qui squattaient les rochers. 
Il continuait à avancer avec un large sourire. On aurait dit ce type de garçons nés avec une cuillère en or dans la bou-che, et il était effectivement issu d'une famille bourgeoise. Ou le genre à rendre les filles hystériques dans la cour du lycée, ce qui était vrai. Il faisait aussi du charme pour cher-cher l'approbation de son interlocuteur, et il l'obtenait.  
De toute façon, Mehdi séduisait aisément. Il le savait, mais ses atouts ne s'arrêtaient pas à son physique agréable, personne ne pouvait nier son talent et ses qualités humaines exceptionnelles. Ses parents lui avaient inculqué une éduca-tion libérale, voire libertaire par certains aspects. 
Son père Kamal était un homme d'affaires et sa mère Ghita, professeur d'anglais à l'université des Lettres de Ca-sablanca. Ils s'étaient rencontrés sur les bancs de la faculté de la Sorbonne dans les années soixante-dix. Onze ans de séjour en France dans une période de forte agitation étudian-te avaient considérablement influencé leur vision du monde. À ses heures perdues, Ghita peignait quelques toiles dans une cave qu'elle s'était emménagée, et elle gardait soigneu-sement toutes les photos de classe de son fils. Elle préférait celles où il posait avec les cinq premiers de sa classe. À l'école primaire, l'année où ses bonnes notes scolaires lui avaient permis de sauter une classe, il lui était arrivé d'obtenir trente-six sur trente en Mathématiques. 
Un mois auparavant, il avait réussi son baccalauréat avec la mention très bien et intégré le prestigieux institut des scien-ces politiques de Paris, sans même passer le concours. Il pen-sait naïvement que son avenir était tout tracé en France… 
Soudain, un policier lui fit signe de s'arrêter. 
- Oh non ! Pas ça ! s'exclama-t-il. 
Il ralentit et se mit sur le côté, obéissant aux injonctions du policier. En refusant de payer le rituel bakchich, il se vit contraint de laisser son scooter à l'agent corrompu. Remon-té, il marcha jusqu'au café " Le Crépuscule ". Il s'agissait d'un établissement moderne, un de ces cafés branchés au style " Lounge ". Situé en bord de mer, ce café dominait l'océan, offrant une vue panoramique sur la plage de Casa-blanca. Mehdi aimait l'ambiance cosy de ce lieu. Il pénétra à l'intérieur du café jusqu'au fond de la salle. Il s'était remis à sourire, la joie d'un Marocain qui allait bientôt quitter ce pays maudit pour étudier à Paris.  
Il prolongea son regard, tourna sa tête à droite puis à gau-che, mais ne vit personne qu'il connaissait. Puis, il remonta l'escalier menant vers l'étage supérieur. Mehdi aperçut Lou-lou qui fumait et rêvassait en regardant le plafond. Son sou-rire s'élargit davantage et il prit un malin plaisir à la regarder sans qu'elle s'en aperçoive. Trente secondes furent nécessai-res à Loulou avant de se rendre compte de la présence de son ami.  
" Elle a fait des cauchemars une fois de plus ", pensa-t-il intérieurement.  
Mehdi était fort en déductions. Il s'intéressait aux autres et détectait leur moindre contrariété.  
Dix-huit ans, de taille moyenne, assez mignonne malgré quelques rondeurs, Loulou se caractérisait par un look dé-contracté. Ce jour-là, elle portait un jean délavé, un chemisier blanc et des baskets New Balance. Sur la table, elle avait posé son sac au symbole Peace & Love. Un joli piercing ornait son arcade sourcilière, tandis qu'un de ces indémodables keffiehs lui donnait un air rebelle. 
- Fais chier, déjà vingt minutes que je t'attends ! râla la jeune fille dont le vrai nom était Levana Cohen. Allez ! Viens t'asseoir, tu m'énerves avec ton gloussement de débile !  
Mehdi s'avança vers elle en ricanant. 
Il y eut une petite secousse sur la table quand Loulou repo-sa ses mains. Elle ne put s'empêcher d'en sourire. Affalée sur son confortable siège, elle changea peu à peu d'expression. Elle n'avait jamais réussi à en vouloir à Mehdi. Le mégot de cigarette se consumait entre ses doigts. Mehdi pensa aux kilo-grammes de goudron et autres substances toxiques, que sa meilleure amie avait dû ingurgiter depuis qu'elle s'était mise à fumer à l'âge de douze ans. 
Mehdi se sentit inquiet. Son père disait souvent : " Être accro à la cigarette, c'est brûler à petit feu ses organes vi-taux ". Ça ne l'empêchait pas de fumer comme un pompier. 
Loulou regardait le jeune homme avec admiration, ses yeux brillaient d'affection pour lui. Déjà jaunies à cause de cette foutue cigarette, ses mains s'étaient asséchées préco-cement. En outre, cette odeur caractéristique des fumeurs se dégageait d'elle, Mehdi trouvait cela dommage. 
Loulou ressemblait à Eliette Abecassis, une femme de let-tres et philosophe d'origine juive marocaine. Mais, là encore il n'y avait que Mehdi pour connaître Eliette Abecassis. À vrai dire, elle avait surtout l'air d'une de ces " junkies " qui squattaient les cafés huppés et les salles de billard des quar-tiers résidentiels pour échapper à la morosité du quotidien. 
Assis côte à côte, les deux jeunes gens restaient silen-cieux, tel un vieux couple qui n'avait plus grand-chose à se dire. 
" Bien sûr ", se dit-il.  
Mehdi l'avait déjà vu plusieurs fois fondre en larmes ces dernières semaines, mais il avait pris la précaution de ne pas chercher à comprendre ce qu'elle avait. Loulou détestait qu'on lui demande ce qui n'allait pas et se mettait dans une colère noire quand ça arrivait. Comme quand elle déprimait suite à une nième rupture avec Myriam.  
Oui, elle était homosexuelle, et seul Mehdi le savait. Elle n'avait pourtant pas de raisons cohérentes pour ne pas aller étudier, elle aussi, à Paris. Issue d'un milieu aisé et sans at-taches particulières par rapport à sa famille, elle avait donc tout à gagner à s'expatrier, elle aussi. 
- Sacré Midounet ! bafouilla-t-elle d'une voix endormie.  
Mehdi eut la déception de constater qu'elle n'avait pas mis le pendentif représentant une colombe qu'il lui avait of-fert pour ses dix-huit ans. Elle préférait garder son étoile de David. Un comble pour une fille qui se disait athée jusqu'à la moelle. 
Saïd, le garçon du café, la trentaine, petit de taille, à la démarche efféminée, s'approcha d'eux. Mehdi et Loulou prenaient souvent la même chose : un jus panaché, mélange de fraises, d'oranges, d'avocats et d'amandes, avec une épaisse couche de crème Chantilly. Une de ces innovations culinaires qu'on ne trouvait qu'à Casablanca. 
- Alors, tu es toujours là, toi ? remarqua Saïd.  
Mehdi fit une grimace qui se conclut par son habituel clin d'œil. 
- Pas pour longtemps. 
- Il faut que tu profites de ta chance, mon ami. Tout le monde ne peut pas se permettre d'aller habiter à Paris. Et même si ça me donne des frissons de te dire ça, ne reviens jamais ! N'oublie pas ce qui s'est passé l'an dernier, ajouta Saïd. 
Loulou et Mehdi se regardèrent complices. Pour la pre-mière fois depuis son arrivée au café, le visage de Mehdi se referma, ses traits prirent une expression grave. Comment aurait-il pu oublier ? À vrai dire, l'euphorie de Mehdi s'expliquait uniquement par son départ en France, il s'apprêtait à réaliser son rêve le plus cher en s'y installant. 
Mais revenons à ces événements qui avaient marqué un tournant dans la vie de Mehdi. 
Une année plus tôt, et précisément le 17 mars 2003, plu-sieurs de ses amis avaient été arrêtés dans le cadre de la tris-tement célèbre " affaire des 14 jeunes musiciens ". Ils étaient accusés de satanisme, d'ébranlement de la foi musulmane et d'atteinte à la sûreté de l'état. Leur tort ? Jouer de la musique Hard Rock. 
Le lendemain de ce jour funeste, Mehdi marchait en com-pagnie de Loulou, Karim et João. Tous les trois, membres de la fédération des œuvres laïques de Casablanca, fréquentaient le lycée Lyautey. Ils avançaient silencieusement, évitaient de par-ler de leurs camarades, par pudeur sans doute, par peur aussi. Karim semblait toutefois le plus serein, le plus optimiste et le plus naïf. Il cheminait en chantant à tue-tête quelques classiques de " Death Metal ". 
Il s'arrêta et scruta ses copains dont les yeux transpiraient l'inquiétude.  
- De toute façon, ils ne peuvent rien contre nous. C'est juste pour calmer les barbus, hein ? 
Loulou le dévisagea, hésita à lui répondre, puis se tut. Mehdi serra ses poings pour ne pas pleurer et avança tête basse, évitant de croiser le regard de ses amis. Ne plus voir Bachir le batteur, Samir la guitariste ou Pedro le chanteur le terrorisait. Il savait que les années de plomb au Maroc avaient engendré la disparition et la liquidation de centaines de jeunes opposants. Mais là, il n'était même pas question de politique, c'était uniquement un groupe de musique qui répétait dans les locaux de la fédération.  
" Ébranlement de la foi musulmane ? C'est qu'elle doit être vachement fragile leur foi ! " pensa-t-il. 
D'habitude, il n'avait pas sa langue dans sa poche, mais à ce moment précis, Mehdi ne disait pas un mot. Il pressentait qu'il allait leur arriver quelque chose de terrible, que la poli-ce des moeurs viendrait les arrêter eux aussi. Après tout, c'était leur association qui leur prêtait le local pour répéter. Ils étaient par conséquent au moins complices de ces satanis-tes, ces pourfendeurs de la croyance des musulmans, ces mangeurs d'enfants ! Il espérait de la part de Karim, un peu d'appréhension, du doute, n'importe quoi qui puisse ressem-bler à de la compassion envers leurs camarades… en vain. Joyeux et insouciant, Karim ne voyait aucun inconvénient à ce que la réunion se tienne à l'endroit habituel. 
Le siège de la fédération des œuvres laïques se situait dans le luxueux quartier Gauthier. Il s'agissait d'une petite villa défraîchie en duplex. Ils se réunissaient toujours dans l'étage du dessus, la salle y étant plus spacieuse. 
Alors qu'il s'apprêtait à prendre la parole, Mehdi sursauta en entendant une forte déflagration. Loulou et lui se regardè-rent avec inquiétude. Paniquée, elle se mit à hurler. Mehdi la serra dans ses bras pour essayer de la calmer. 
Ce fut Léa, professeur de français au lycée Lyautey et tré-sorière de la fédération qui prit l'initiative d'aller voir ce qui s'était passé. Elle était la seule adulte ce soir-là. Mehdi la suivit. Les hurlements de Loulou reprirent de plus belle. Mehdi lui fit un clin d'œil pour la rassurer. 
- Il faut qu'on soit très prudents ! ordonna Léa. 
Ni Léa, ni Mehdi, ni leurs copains n'avaient compris ce qui se tramait. 
Les traits de Karim se métamorphosèrent. 
- Pourquoi c'est vous deux qui…. ? s'inquiéta-t-il, blanc comme un cierge.  
- N'aie pas peur, Karim. Reste ici et ne bouge pas ! trancha Léa. 
Mehdi ne se souvint plus comment Léa et lui avaient at-teint le rez-de-chaussée. Les flammes avaient déjà ravagé la moitié du local. Paniqués, ils remontèrent pour prévenir les autres.  
L'unique solution : sauter de l'étage supérieur, le bas étant condamné. Mehdi et Loulou se jetèrent en premier malgré leur peur du vide.  
- C'est à coup sûr les islamistes qui sont derrière les cocktails Molotov ! leur affirma Léa qui les raccompagnait chez Loulou. 
Arrivé devant chez son amie, Mehdi la serra très fort dans ses bras. Puis, il courut jusqu'à sa maison qui se situait à deux cents mètres de là. Son Maroc venait de s'écrouler. 
Mehdi et ses copains découvrirent le pire le lendemain : Karim était mort, brûlé. Il n'avait pas sauté avec ses camara-des et, dans la panique générale, personne ne s'en était aper-çu. Pour Mehdi et Loulou, le sujet de Karim devint un tabou. Et comme les malheurs n'arrivent jamais seuls, leurs amis musiciens furent condamnés à de la prison ferme. Quant à l'attentat dont ils avaient été les cibles et qui causa la mort de Karim, la justice décida qu'il s'agissait d'un non-lieu. Comme s'ils ne l'avaient pas vécu ou que Karim n'avait ja-mais existé. 
Deux mois plus tard, Casablanca connut les attentats les plus sanglants de son histoire récente. Soixante-dix morts, victimes de la barbarie aveugle de l'islamisme radical. Pour Mehdi, ce tournant représentait la fin de son insouciance. Il avait décidé que son avenir ne se déroulerait plus au Maroc. Il rompait ses liens avec cette terre qui avait vu naître ses ancêtres. 
- Pourquoi tu refuses de parler de ce qui s'est passé ? demanda Loulou après avoir bu une gorgée de ce fameux jus panaché. 
- C'est ainsi…ça ne sort pas, répondit Mehdi. 
Loulou posa le verre sur la table avec violence. Mehdi la regarda brusquement. Elle baissa les yeux. 
- C'est dommage, on pourrait pourtant. On ferait peut-être moins de cauchemars si on en discutait, non ? murmura-t-elle. 
Mehdi changea de sujet. Il parla aussi vite que ces com-merciaux qui essaient de vous vendre des produits dont vous n'avez pas besoin. 
- Sérieux, tu pourrais venir en France, toi aussi ! Ce se-rait bien, tu sais, il y a des perspectives très intéressantes là-bas. 
Loulou sourit. Elle connaissait ce côté démagogique chez Mehdi. Quand il désirait une chose, il pouvait devenir mal-honnête.  
Le visage légèrement bronzé de Mehdi resta suspendu devant Loulou qui ne réagissait pas devant les arguments fragiles de son ami. Le jeune homme sourit quand il se ren-dit compte que sa copine n'était pas dupe. 
- Mehdi, c'est gentil, le problème est que je suis à nou-veau amoureuse de Myriam et je n'irai nulle part sans elle. De toute façon, si je vais quelque part, ça ne sera pas en France. L'Ukraine ou l'Ouzbékistan, ça me tente plus. 
- T'es complètement fêlée !  
Son doigt fit des mouvements circulaires autour du côté droit de son crâne. Mais ses yeux ne pouvaient dissimuler son émotion. 
Plus tard, Mehdi rentra chez lui. Il habitait un quartier ré-sidentiel, calme et bourgeois. La villa de ses parents était entourée de palmiers et de haies fleuries de différentes cou-leurs : l'Escallonia et le Weigélia pour les fleurs rouges, la Céanothe avec son exceptionnelle coloration violette, l'Arbousier et le Seringat pour le blanc et le Forsythia avec son jaune étincelant, presque or. À l'intérieur, une somp-tueuse fontaine en marbre se dressait au milieu d'un spa-cieux salon. En amatrice d'art, sa mère collectionnait quel-ques tableaux, dont une belle copie de " Bal du moulin ", le fameux tableau de Renoir. De beaux canapés en cuir se trouvaient juste devant une véranda donnant une vue impre-nable sur le jardin et la gigantesque piscine. 
La maison sentait encore le produit de nettoyage. Sa mère allait recevoir des invités et elle se montrait intransigeante avec Safia, la bonne, en matière de propreté dans ces cas-là. Aveuglée par la vive lumière du lustre, elle vint rejoindre son fils. Mal coiffée, Ghita avait la peau flasque et un peu fripée. Mehdi fut surpris de la voir dans cet état, elle qui se distinguait d'habitude par son élégance. Il eut soudain le sentiment qu'elle avait des soucis ou peut-être que son état s'expliquait simplement par son départ. 
- As-tu faim ? Veux-tu que Safia te prépare quelque chose ? 
Ghita le dépassa en traînant ses pieds et s'installa sur le canapé. Mehdi agita sa main, puis hocha négativement sa tête. 
Quand il s'assit à côté d'elle, ses craintes s'amplifièrent en voyant sa mère dans cette condition lamentable. Il ne s'était pas imaginé qu'elle était affectée à ce point par l'imminence de son envol vers Paris. Mais la situation s'arrangerait. Après quelques semaines, elle s'habituerait. Sans doute. Comme c'est souvent le cas quand un enfant part à l'étranger. 
- Tu dois tout faire pour t'intégrer là-bas, l'implora Ghita. On aurait dû y rester avec ton père. Mais de toute fa-çon, il n'écoute jamais celui-là ! réagit soudain sa mère d'une voix émue. 
Mehdi acquiesça. 
Quelques minutes plus tard, la porte claqua. Son père, Kamal fit irruption dans le salon, une mallette à la main. Cet homme svelte de cinquante-cinq ans aux cheveux grison-nants et à la moustache taillée à la façon de Georges Bras-sens possédait un charisme indéniable. Sans dire un mot, il s'installa sur le sofa et posa sa valise à ses pieds. 
Inquiet, Mehdi se rongeait les ongles. Il désespérait de voir ses parents aussi tristes. 
- Arrête ça ! hurla Kamal. 
Mehdi sursauta. 
- Tu te ronges les ongles à ton âge ? Grandis un peu, Mehdi… Et puis c'est quoi cette histoire de scooter encore ? poursuivit Kamal. 
Ghita écarquilla les yeux. 
- Ce n'est pas de ma faute ! Ce flic a exigé deux cents dir-hams alors que je n'avais commis aucune infraction ! Je n'allais tout de même pas participer à la corruption générali-sée ! 
- Corruption généralisée ? Tu te prends pour un révolu-tionnaire, fiston ? (En hurlant) je n'ai pas assez de problè-mes en ce moment ? 
- Tu t'attendais à ce que je lui donne du bakchich ?  
- Oui. Peut-être que ça aurait été plus simple ! 
Excédé, Kamal fit signe à Mehdi de se taire. Ghita se tint la tête entre ses mains. On aurait pensé que ses yeux allaient tomber par terre, tellement ils étaient écarquillés. 
- Si j'ai bien compris, il faut accepter les choses telles qu'elles existent sans jamais rien remettre en question, ironi-sa Mehdi. 
- Arrête avec ta rhétorique politique à deux balles ! Toutes ces conneries ne vont t'attirer que des soucis ! tran-cha son père. 
Ghita se redressa soudainement. 
- Il a raison ton père, Mehdi ! Je ne veux pas que tu te mêles de politique en France. C'est clair ? intervint Ghita avec fermeté. 
- On ne peut pas faire Sciences Po sans s'intéresser à la politique, maman ! 
- Tu peux étudier la politique sans pour autant t'engager ! Avec des idées comme les tiennes, ton oncle a passé dix ans en prison, ne l'oublie pas ! 
- La France est différente du Maroc. 
- Peut-être. N'empêche que la politique ne va te causer que des problèmes… As-tu eu la réponse de monsieur Ro-che pour le studio ? 
- Oui. On doit lui envoyer un mandat international pour les frais. 
- Le loyer coûte combien ? demanda Kamal 
- Mille cinq cents, répondit Mehdi le plus naturellement du monde. 
- Hein ? Tu cherches à me rendre fou ? Tu as loué un palace ou quoi ?  
- Ben…un cinquante mètres carrés dans le VIe… 
- Et pourquoi le VIe ? Tu ne pouvais pas trouver un quartier moins cher ? 
- Enfin Kamal ! On ne peut pas laisser notre fils vivre en banlieue. Avec les voitures qui brûlent et les trafics de drogue, tempéra Ghita. 
- D'accord. Mais entre les banlieues et le VIe, il y a tout de même un juste milieu, non ? 
- Kamal ! Tu exagères. Ce n'est pas comme si on ne pouvait pas se le permettre. 
- Ah bon ? Si tu le dis ! s'offusqua Kamal. 
Mehdi regarda ses parents avec une expression intriguée. Il ne les avait jamais vus aussi tendus. Son départ les avait sans doute beaucoup affectés.