Marseille, le 20 Novembre, 21h50.
Quelque part dans les années 2000
Vêtue d’un jean noir et d’un manteau rouge, coiffée d’un petit bonnet assorti, Clara marchait sur l’avenue du Prado. Le froid vif semblait accentué par l’obscurité, trouée çà et là, par la lueur des lampadaires. À cette heure avancée de la soirée, les véhicules se faisaient plus rares et les passants avaient quasiment disparu. Son immeuble ne se trouvant plus très loin, elle pressa le pas.
Brune aux cheveux mi-longs, de taille moyenne, et à l’allure filiforme, la jeune femme était une sportive, qui préférait plutôt se déplacer à pied pour les courts trajets, que de prendre sa voiture. De plus, elle se disait qu’elle protégeait la planète. Mais ce soir, une raison impérieuse supplémentaire justifiait son accélération. Elle devait mettre « quelque chose » en lieu sûr et ne pouvait se permettre de perdre du temps.
D’un pas alerte, Clara traversa la contre-allée. Se retournant, elle ne vit aucune menace. Néanmoins, elle prit dans sa poche une bombe de gaz lacrymogène et se sentit immédiatement plus rassurée.
– Tout de même, pensa-t-elle, je ne dois pas tomber dans la paranoïa. L’appartement est proche.
Accélérant sa progression, elle ne perçut pas l’arrivée de la moto sur laquelle se tenaient deux silhouettes sombres. En effet, le conducteur avait coupé son moteur et l’engin avait continué sur sa lancée. Ce fut vraiment une coïncidence si Clara tourna la tête à ce moment.
– Non, cria-t-elle !
Puis, tout sembla se dérouler au ralenti. Le deux-roues s’arrêta à sa hauteur et le passager la visa avec un curieux petit pistolet. La jeune femme n’entendit rien, et comme elle avait eu le réflexe de se baisser, elle saisit son téléphone portable et appuya rapidement sur une touche. Le système s’enclencha et composa le numéro de téléphone programmé.
– Capoudan !
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. Une décharge électrique la secoua. Les dards du pistolet à impulsion électronique délivrèrent une forte secousse. Et ce fut la chute. L’un des individus s’approcha. Il lui administra une piqûre au bras droit et Clara s’endormit presque immédiatement. Un fourgon arriva. Trois nouveaux hommes sautèrent à terre, empoignèrent la jeune femme. Clara fut embarquée sans autre forme de cérémonie. Le passager de la moto ramassa le téléphone et remonta en selle. Enfin, les deux véhicules repartirent. L’enlèvement n’avait duré que dix secondes.
*
Marseille, le même jour.
Perchée sur le vélo d’appartement, au fond de la salle de sport, Maud Kieffer jeta un œil sur l’horloge digitale qui marquait le temps restant à décompter. Transpirant à grosses gouttes, elle fut soulagée de voir que son « calvaire » allait bientôt se terminer, car dans moins d’une demi-minute, la sonnerie retentirait, indiquant que le « supplice » serait écoulé.
Autour d’elle, en cette fin de journée, des femmes et des hommes sculptaient leurs lignes ou leurs musculatures. Un jeune homme, qui soulevait une barre copieusement garnie de rondelles de fonte lui lança un sourire de complicité. Elle répondit de la même manière. Soudain, le « bip-bip » salvateur se fit entendre. Maud arrêta de pédaler et descendit de sa « monture ». Elle but quelques gorgées d’eau et se dirigea vers les douches. Se déshabillant entièrement pour gagner les cabines individuelles, elle se regarda dans un miroir, qui lui renvoya l’image d’une femme encore belle, mais dont les signes avant-coureurs de la maturité commençaient à être visibles.
À trente-quatre ans, divorcée et sans enfant, la jeune femme avait une ligne digne d’admiration. De taille au-dessus de la moyenne et naturellement sculpturale, elle entretenait son corps par des séances de sport quasi quotidiennes. Ses yeux verts et ses cheveux réellement auburn lui donnaient une certaine classe qui éveillait l’intérêt de la gent masculine.
– Hélas, pour l’instant, ils doivent tous dormir, pensa-t-elle avec une pointe d’humour.
Il est vrai que son travail de directrice de la revue archéologique « Les Cahiers du Passé », lui laissait peu de temps pour bénéficier de la compagnie des hommes qui passaient à sa portée, lorsqu’elle en trouvait un à son goût. C’était pour cette raison que son mariage avec un propriétaire de cave viticole champenoise avait mal tourné.
– C’est la vie, se dit-elle, philosophe, en se savonnant. Et quelque part, il n’a peut-être pas eu tort de partir.
Chassant ces pensées pessimistes, elle se rinça, se sécha et se rhabilla très vite. Après avoir pris congé du propriétaire du club, qui la regardait avec admiration, elle sortit et récupéra sa voiture.
Maud avait prévu une soirée tranquille devant la télé avec un plateau-repas « équilibré ». À cette heure, la circulation était assez fluide dans la cité phocéenne. Se glissant dans le trafic, elle regagna rapidement son logement, rue de la République.
Après son divorce, elle n’avait pas voulu emménager dans une banlieue moderne et avait préféré cette avenue, « dont les immeubles possédaient un certain cachet », disait-elle.
La jeune femme monta les marches et entra dans son appartement, décoré avec beaucoup de goût. Le salon, meublé en Louis XVI, représentait pour elle un havre de paix et de repos. Après avoir troqué ses vêtements contre une belle robe de chambre d’intérieur, elle se prépara une boisson énergétique et se dirigea vers le répondeur téléphonique. Appuyant sur la touche « écoute », il y eut d’abord un message de son avocat réclamant la dernière partie de ses émoluments pour le divorce. Ensuite, un type qui la draguait et qui lui demandait si elle était libre cette fin de semaine. Elle se souvenait vaguement d’avoir discuté avec lui dans une exposition de peinture, mais ne souhaitait pas poursuivre.
– Comment a-t-il eu mon numéro de téléphone ? bougonna-t-elle.
Ce fut le troisième message qui attira son attention. Elle crut reconnaître un cri bizarre, puis le contact fut brusquement interrompu. Elle écouta plusieurs fois les paroles et dit :
– Qui donc m’appelle ?
Elle eut l’idée de pianoter sur Internet. Son abon-nement comprenait les communications télé-phoniques. En quelques « clics » de souris, elle se brancha sur son fournisseur d’accès et vit le dernier numéro ayant appelé. Vérifiant dans son calepin, elle découvrit avec stupeur qu’il s'agissait de Clara, une camarade de classe perdue de vue, et retrouvée récemment sur « Copainsdavant ».
– Que s’est-il passé ?
La jeune femme, prof d’histoire, partageait la même passion qu’elle pour les temps anciens. Il lui arrivait même de collaborer pour la revue en écrivant quelque-fois un article.
– Est-ce une plaisanterie ? Non, ce n’est pas son genre !
Maud décida de lui téléphoner, seulement il n’y eut pas de réponse. Elle repassa alors le cri bizarre enregistré dans le répondeur et put identifier « Capoudan », ce qui ne signifiait rien de particulier pour elle.
– Est-ce un code ? Un mot de passe ?
Sachant que son amie menait une vie sans attache (comme elle !), elle ne s’inquiéta pas outre mesure. Néanmoins, par un de ces phénomènes pas vraiment expliqués, une sourde angoisse monta en elle. Un élément irrationnel n’arrivait pas à prendre sa place dans ce puzzle. Que faire dans ce cas ? Finalement, Maud pensa lui rendre visite le jour suivant. Elle retarderait son arrivée au journal. Bah, en tant que patronne, c’était parfaitement possible, n’ayant de compte à rendre à personne. Elle finit par aller se coucher, mais eut du mal à s’endormir.