Lorsque j’étais enfant, je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. »
(1 Corinthiens 13.11)
Depuis le matin, de lourds flocons tombaient sans cesse et fondaient aussitôt qu’ils touchaient le sol. Même à l’approche de la nuit, ils ne faiblissaient pas. Assis dans sa voiture, David Darcy les regardait apparaître en haut d’un cône de lumière jaune, puis disparaître tout autour. David, un père de taille moyenne, d’âge moyen et de la classe moyenne, passait pour un travailleur attentionné et malha-bile avec les mots. Il préférait dix fois se taire plutôt que de parler et ses discours commençaient souvent comme s’il reprenait une précédente conversation inachevée. À l’heure dont on parle, il allait chercher à l’école son fils, Zachary. Le feu passa au vert. David enclencha la première et tourna à droite. Il vit une place de parking, en prit possession et continua à pied le reste du chemin. Les mains dans les poches, il s’étonna que le calendrier affichât fin décembre. Par où douze mois se fussent-ils déjà écoulés ? Il se rappela les préparations d’un an auparavant pour le même voyage qu’il faisait chaque Noël et se demanda quelles surprises il lui réservait cette fois-ci.
Quand sa mère était tombée malade et presque aveugle, elle avait accepté de s’installer dans une maison de retraite si David lui jurait de venir la voir tous les quatre dimanches. Il n’avait tenu que trois mois. Les allers et retours étaient devenus ensuite de plus en plus rares, pour s’établir à deux par an : pour Noël et pour son anniversaire, en juin. Elle n’avait jamais osé lui reprocher ce faux pas, car elle aimait trop son fils. David, à son tour, avait trouvé une parade pour éviter de se sentir coupable. Il se cachait derrière l’emploi du temps d’un parent qui élevait son enfant seul. « Non, maman, je ne peux pas, j’ai eu une semaine d’enfer et demain je dois me reposer. », « Non, maman, à la Toussaint ça sera difficile, j’ai promis à Zachary de l’emmener au spectacle. Je t’appellerai de nouveau, d’accord ? ».
Dernièrement une nouvelle donne était venue accabler David de plus belle dans son rôle de père : Zachary n’allait plus à l’école comme ses camarades. Les difficultés avaient commencé pendant des vacances chez les cousins : le jeune Darcy les avait persuadés de noyer leur canari dans l’aquarium. Les bambins, repentis, avaient beaucoup pleuré, tandis que Zachary avait déguisé ses agissements avec de bonnes intentions : l’oiseau avait besoin de se baigner.
— As-tu déjà entendu parler d’un oiseau qui prend son bain ? lui avait demandé son père, au comble de la colère.
— Bien sûr, regarde les manchots, avait répondu le fils juste avant de recevoir une gifle.
Le coup lui avait fait mal, mais il avait survécu et, pire encore, la douleur lui avait donné confiance : le jeu en valait la chandelle. Par la suite, il avait continué dans cette veine, se réjouissant de la souffrance des autres, qu’il aidait ou qu’il créait lui-même. Il avait réussi à naviguer entre maints blâmes et punitions pendant l’année de CE1, qu’il devait cependant redoubler.
En septembre dernier, malgré toute attente, la rentrée s’était bien passée, sauf que le deuxième jour, Zachary ne voulait plus retourner à l’école. Déjà, en quittant la maison, il était devenu très pâle, il tremblait de partout et dans la cour de recréation il avait commencé à pleurer. Sans moyen de le calmer, de le consoler, David le ramena chez lui. Le lendemain, le même scénario se reproduisit. Lorsqu’ils tentèrent une troisième fois, le garçon se sentit si mal qu’il fallut le porter jusqu’à l’infirmerie. Ils étaient restés plus d’une demi-heure dans la pièce froide où flottait une odeur d’alcool. Le quatrième jour, Zachary ne parvint pas au delà du portillon : il courut à la voiture et supplia son père de ne pas l’abandonner à l’école. Les essais furent alors suspendus pendant deux semaines.
La situation s’améliora peu à peu. Zachary réussit à tenir la première et la dernière heure de cours, presque chaque jour. Quand il n’était pas en classe, il accompagnait son père, ou il l’attendait à l’étude, ou bien il parlait de lui dans le bureau d’une psychologue.
Cette organisation, qui malmenait David depuis des mois, le poussait à présent vers l’école.
Il retrouva le garçon penché sur un livre de bandes dessinées et lui embrassa la nuque. Chatouilleux, l’enfant se mit à rire, puis sa joie se flétrit à l’approche de madame Lainé.
— Zachary s’est brouillé avec Paul cet après-midi. J’ai dû appeler monsieur Pontier pour les séparer, annonça la maîtresse. Il s’est quand même excusé et il se tient tranquille depuis.
— Bon, je vois qu’on aura des choses à se dire, jeune homme, répliqua le père.
— Je sais.
— Je vous souhaite un joyeux Noël, et je te reverrai après les vacances, Zachary.
— Joyeux Noël à vous aussi, madame Lainé, bredouilla le garçon avec la moitié de sa voix.
Les altercations étaient monnaie courante, tout comme les cris lorsque David cherchait à en discuter, alors il évita d’ouvrir le sujet sur le trottoir devant l’école et attendit jusqu’à la voiture.
— Que s’est-il passé là ?
— Où ?
— De quoi parlait la maîtresse ?
— Ce n’est pas moi, c’est Paul qui a commencé… Je ne me rappelle même plus pourquoi, pesta le fils.
— Alors pourquoi tu t’énerves ainsi ?
— À cause du cochon Pontier, continua Zachary, versant enfin les larmes qu’il avait retenues dans la classe. C’est un animal. Il sent l’animal et il se comporte comme un animal… Il est venu nous séparer et il a tiré sur moi tellement fort que ça a craqué dans mon épaule. Au début, ça m’a fait un peu mal, ensuite il n’y avait plus de douleur, il n’y avait plus rien du tout, je ne sentais plus mon bras. Je le voyais, mais on aurait dit qu’il n’était plus à moi. Je ne pouvais plus bouger les doigts… J’ai eu peur, papa. Je croyais que j’allais mourir.
Ils s’arrêtèrent un moment sous la cascade de flocons qui glissaient sur eux.
— Et maintenant, comment est-il, ton bras ? se renseigna le père.
— Il va bien. Ça n’a duré qu’une minute, répondit Zachary, s’essuyant le visage.
Durant la nuit, la terre avait gelé et quand ils se réveillèrent, la ville était couverte de neige fraîche, aussi épaisse qu’un matelas. Ils prirent la route en fin de matinée, sous un ciel dégagé, dont le bleu fragile ressemblait à un lac glacé. Zachary pensa qu’il serait marrant de le briser en tessons, si seulement il pouvait quitter sa banquette et trouver une bonne pierre à lancer.
— Elle n’aime pas le fait de répondre, commença David.
— Mamie, tu veux dire ?
— Oui.
— Je n’ai pas de question à lui poser.
— Non, il ne s’agit pas de ça. Elle désapprouve qu’on lui réponde. Elle ne veut pas qu’on la contredise.
— Tant pis, ricana le garçon.
— Moi, j’apprécierais si tu ne joues pas à ça, Zack. Je l’apprécierais beaucoup.
Il n’y eut pas de réponse, pas d’engagement de la part de l’enfant. Trois minutes d’inertie passèrent. Trois minutes à écouter le vrombissement du moteur.
— J’ai faim. Quand est-ce qu’on mange ? demanda le fils.
— On mange quand on arrive.
— Quand est-ce qu’on arrive ?
— Dans une heure et demie… Peut-être une heure et quart.
— Y aura-t-il du monde ?
— Il y aura beaucoup de monde. Il y a beaucoup de petits-enfants qui viennent voir leurs grands-parents, comme toi.
Zachary grogna en guise de réponse et se mit à secouer les genoux. Il ne savait presque rien de sa mamie, qu’il n’avait pas rencontrée depuis l’enterrement de sa mère, et il ne comprenait pas la raison pour laquelle des meutes de petits-enfants voyageraient de si loin à cet asile de vieillards, même le jour de Noël. Surtout le jour de Noël.
— Oh, papa, faut-il vraiment qu’on aille là-bas ?
— Une promesse est une promesse.
Le garçon marmonna quelques gros mots au sujet des promesses et continua le mouvement saccadé de ses jambes. Dix minutes s’écoulèrent encore, avec rien dedans.
— Il est temps que je nourrisse mes vaches, décida Zachary.
D’une poche, il tira quatre animaux, et de l’autre, il sortit une motte de foin. Les jouets en plastique entamèrent un rituel que seul le garçon arrivait à comprendre, et quand l’algorithme s’acheva, il les jeta de toutes ses forces par-dessus le siège de devant, les faisant claquer contre le parebrise. Ils disparurent, à l’exception d’une vache armoricaine qui atterrit sur le tableau de bord.
— Zack, qu’est-ce qui te prend ? interrogea David, essayant de garder son calme et levant les sourcils dans le rétroviseur.
— Tu peux me les redonner, papa ?
— Je ne peux pas. Je conduis.
— S’il te plaît, papa.
— Non.
Ils passèrent les prochains soixante kilomètres sans dire un mot, puis la voiture quitta l’autoroute et s’arrêta en dessous d’une grande flèche émeraude. Au-delà, le chemin coupait à travers des champs ennuyeux, recouverts de neige propre, vierge de pas. Ce fut David qui brisa le silence.
— Colza, annonça-t-il. On cultive du colza ici, tu sais, la plante dont on fait l’huile et le fourrage pour le bétail… On a déjà planté les semences, elles sont dans la terre, et ça sera si joli quand elles fleuriront ! Peut-être qu’on reviendra les voir au mois de juin. Imagine-toi tout autour du jaune et du vert, ondoyant avec le vent sous un ciel bleu comme aujourd’hui !
Pour Zachary, qui n’avait vu ce paysage qu’en hiver, nulle façon de se représenter les feuilles, ni les fleurs, ni le vent. Il n’apercevait que le reflet du soleil sur la neige, tellement blanche qu’elle faisait mal aux yeux.
La route traversa un hameau, un amas de maisons muettes et ternies, ensuite elle descendit en pente douce et sauta par-dessus un ruisseau gelé, dont la surface avait emprisonné des bulles d’air. De l’autre côté, ils gravirent la côte et tournèrent à gauche, longeant un muret de pierres. Pour le garçonnet, toujours taraudé par la faim, cette clôture ressemblait à un interminable pain d’épice recouvert de glaçage sucré. La voiture ralentit, vira à droite sur un chemin pavé et franchit une lourde porte grillagée. Noire jadis, la peinture avait laissé place à une rouille foncée, couleur chocolat aux yeux de l’enfant. L’allée, bordée de peupliers en forme de sucettes, débouchait sur un énorme gâteau à la vanille.
Le bâtiment, que tout le monde appelait le Château, se perchait un peu au dessus des arbres les plus proches. Il s’agissait d’un vieux bâtiment décoré de statuettes, petits balcons, hautes fenêtres et marches en pierre qui s’étalaient devant les entrées telles des ondes dans un bassin. Construit plus de deux siècles auparavant, au bénéfice d’un conseiller du roi, le manoir avait changé de mains entre ses succes-seurs pour finir en tant que maison de retraite. Les activités de jour se déroulaient au rez-de-chaussée, les chambres privatives occupaient le premier et le second étage, tandis que les combles abritaient l’administration.
À côté de ce bâtiment, se nichait l’ancienne résidence des domestiques. Plus près du portail rouillé, jouxtant l’allée principale, se trouvaient les écuries d’autrefois : des cons-tructions trapues aux minuscules fenêtres et toits bas. À l’origine, on ne savait plus pourquoi, cet endroit avait reçu le nom de Mère Denis, et c’était là qu’à présent le linge était lessivé, lavé et séché pour les quatre-vingts occupants de l’établissement.
Devant le Château, s’étendait une pelouse dont la taille rivalisait avec la moitié d’un terrain de football. Le reste du domaine était envahi de châtaigniers, de bouleaux, de frênes, de peupliers et de chênes, dont les plus épais s’étaient installés il y avait plus d’un siècle. Ce parc était grand et mal entretenu. Les allées de gravier s’effilaient vite vers des sentiers, le sous-bois avait poussé sauvagement, il manquait des bancs pour s’asseoir et des sources de lumière après le coucher du soleil. La propriété ne comptait qu’un seul mu-ret, celui que David et Zachary avaient contemplé en arrivant. Faute d’autres frontières visibles, personne ne savait avec précision où finissait le parc et où commençait la forêt. On employait aussi bien l’un ou l’autre de ces mots pour désigner la population d’arbres. Chacun choisissait en fonction de ses goûts, de son humeur et de l’interlocuteur. En tout cas, la faune s’y déplaçait en liberté et il était aisé de repérer des écureuils, des grenouilles, des lézards, des oiseaux, des lièvres, des renards et même des sangliers. Les chasseurs l’avaient appris depuis longtemps et le dimanche, on entendait leurs charges au loin. Parfois, les jours sans fusils, des chevreuils apparaissaient à la lisière. Ils restaient là longuement, immobiles, à l’exception de leurs oreilles tressaillantes et leurs museaux noirs et humides, se deman-dant sans doute ce que les créatures à deux jambes et leur grande tanière faisaient sur leur territoire. Et ensuite, sans bruit, ils disparaissaient parmi les troncs. Le soir, des chau-ves-souris accomplissaient une danse erratique, semblables à des hirondelles de nuit, muettes et aveugles. Dieu seul savait où elles dormaient le jour.
Quand Zachary et son père quittèrent leur voiture, ils aperçurent un monsieur qui avait traîné une lourde branche, tombée sous la neige. Il s’agissait d’un jeune costaud qui aurait paru encore plus robuste s’il n’avait pas enlevé son anorak, pendu à un rameau. Il tenait le bois mort sous son pied gauche et il choisissait avec soin les endroits où il allait le frapper avec sa hache. Son effort transparaissait dans la rougeur de sa nuque, dans la buée qui s’échappait de sa bouche et dans les coups secs qui retentissaient autour du Château.
Le hall d’entrée bruissait aussi, rempli d’incessants allers et retours. David et Zachary se présentèrent au bureau d’accueil, derrière lequel une femme écrivait en bleu sur un grand cahier. Elle leva les yeux et sourit aux arrivants.
— Bonjour. Vous devez être là pour visiter Jeanne Darcy…