Le grain de sable
EDITION
Introduction : le Bac à sable
Enfant, il m’arrivait de jouer dans le bac à sable situé dans le jardin de ma grand-mère. L’espace ne permettait pas de grandes constructions, deux mètres sur deux à peine. Pourtant j’y passais des heures, avec ma pelle et mon râteau. Les châteaux forts avaient ma préférence. J’accumulais une masse importante de sable que je tassais en le frappant très fort de la paume des mains. Plus la base était solide, plus il était facile de déposer sur le dessus des tourelles crénelées en préparant avec attention des seaux bien compacts qu’il s’agissait de renverser d’un coup sec. Il suffisait alors de faire remonter le récipient avec délicatesse pour qu’apparaisse la tour, impeccable, majestueuse. La solidité du socle conditionnait la capacité de creuser des entrées, voire des passages souterrains. J’actionnais mes doigts avec la persévérance et la vaillance d’une pelleteuse. Il en fallait du courage, au risque de me déchirer un ongle contre un caillou. Le passage ainsi créé, quelle joie de voir apparaître mes phalanges de l’autre côté du pont et de les agiter en signe de victoire ! Quel plaisir d’introduire dans le fourreau consolidé mes petits personnages en plomb, chevaliers magnifiques, chevaux hennissants, carrioles bancales. L’esprit partait en gamberge et des armées entières s’entrechoquaient sur ce terrain de bataille qui mugissait des clameurs de mes livres d’aventure. Aux cavaliers moyenâgeux se mêlaient des cow-boys au pistolet ardent, des monstres aux visages hideux, des cyclistes égarés du dernier Tour de France que j’introduisais sans aucune honte dans le carnaval de mes personnages. Chacun prenait place dans les épopées qui se déroulaient devant mes yeux et dont j’étais le créateur naturel et le commentateur intarissable, renversant les destins, décidant arbitrairement des vainqueurs et des vaincus, épargnant un matin le camp du lancier noir, sacrifiant le lendemain l’homme à l’étendard blanc et aux fleurs de lys. Chaque jour, je reconstruisais sans états d’âme les destins détruits la veille, ressuscitais mes héros trucidés, inventais de nouvelles déflagrations, brassais les vies avec allégresse. J’accompagnais le choc des empires de musiques tonitruantes, entonnant des airs de guimbarde de mes lèvres pincées. Je me redressais, debout, les mains sur les hanches, et je contemplais avec un sourire impérial les chefs d’œuvre de mes aventures. Il fallait que maman revienne dix fois à la charge pour me faire quitter mon domaine. Je rechignais à délaisser mes héros. J’abandonnais contraint mes territoires en maugréant et en intimant à toutes mes créatures l’ordre de ne pas bouger. Le monde reprendrait vie après le déjeuner, dans la situation où je l’avais laissé, suspendu à mes caprices. 
Grandir nous fait quitter le bac à sable où nous régnions en maîtres absolus. Nul espace pour livrer le monde à nos désirs d’adulte, à nos fantaisies biscornues, à nos rêveries inconsolables. La loi nous limite, nous met en demeure d’agir dans le bon sens, pour le bien de tous, nous racornit, nous réfrigère. Hors la loi pourtant, point de salut. Elle cadre nos exubérances, dirige notre impatience, canalise notre vitalité, organise la coexistence avec nos partenaires de jeu ou nos adversaires de vie. La règle libère, me disait un jour un ami rempli de sagesse. Nous reste l’imagination, l’art inattendu de dessiner un autre univers, d’y faire cohabiter êtres de chair et songes intemporels, regrets vermoulus filtrés par la nostalgie, espoirs vains transfigurés par l’incroyable croyance en un futur toujours repoussé. Et de projeter des vies improbables, de lancer des paris audacieux qui nous effraient, de nous aventurer seul et valeureux sur des fils tendus au-dessus d’abîmes où nous n’oserions jamais nous risquer. Voyager ailleurs, rencontrer des créatures sublimes ou affligeantes, tournoyer tels des derviches dans les aspirations du temps, bouleverser l’ordre du monde en intervertissant l’alphabet et le spectre des couleurs, rêver notre vie ou, mieux encore, vivre nos rêves. L’imagination… 

Enfant, accroupi dans le bac à sable que papa avait aménagé pour moi dans le bas du jardin de ma grand-mère, je rêvais peut-être ma vie d’adulte et j’agençais dans le secret de mes après-midi solitaires les audaces que j’envisageais pour mes 20 ans. Papa ne m’avait-il pas pris un jour à témoin, quand je partais à l’école, au moment de quitter notre appartement, en me serrant très fort contre lui et en m’intimant, d’une voix que je ne lui connaissais pas et dans une émotion qui m’avait transi, d’être un grand homme ! Je m’étais échappé en larmes, dévalant l’escalier, bouleversé par cette admonestation dont je ne saurai jamais si c’était une question ou un ordre, un regret qu’il se formulait pour lui-même, une exigence qu’il me posait ou une exhortation qui m’ouvrait l’avenir. De ces phrases qui, sans vous hanter, ne vous quitte jamais vraiment et se rappellent à vous à l’improviste dans les méandres de votre vie.  

Je jouais dans le bac à sable. J’aimais déjà cette rigueur qui conduit à creuser avec régularité le long d’un cercle virtuel en balançant vers le centre des pelletées homogènes. La masse s’accroissait rapidement, le bloc tendre devenait montagne, le sommet se dressait en pointe. Délaissant la pelle, je frappais méthodiquement des paumes le tas que j’avais amassé et je me concentrais sur le chapeau, écrasant de mes muscles enfantins la souplesse du sable pour en faire une coupole résistante. Puis, utilisant le tranchant de la main, j’incisais le côté du volcan et dessinais sur sa pente une rigole. Elle dévalait dans une ligne régulière jusqu’à une fosse que je creusais de mes doigts. Je tapotais avec délicatesse le lit de la faille et suscitais un léger renflement qui valait rambarde. Du gras du pouce, je peaufinais le parcours afin qu’il fût lisse et limpide. Je n’avais plus qu’à aplatir le dôme et à y poser quelques billes translucides. Je m’écartais et contemplais l’ouvrage. La scène était prête. Les acteurs en position. Rien n’avait été laissé au hasard et les calots pouvaient être lancés pour jaillir quelques secondes plus tard dans le piège qui les attendait. Je m’approchais et, d’une pichenette ajustée, je déclenchais la débandade des billes qui se mettaient à dévaler la sente, prenaient de la vitesse et se ruaient en bon ordre à cet endroit précis que je leur avais destiné.  

Une bille s’est échappée. Sa trajectoire a été déviée d’un imperceptible écart par un grain de sable. La voilà qui sort de la trace qui s’imposait à elle, à peine un cheveu. Rien ne se décèle encore mais les forces à l’ouvrage travaillent à pervertir le cheminement prévu. La bille a quitté son orbite. Elle prend davantage de vitesse, grimpe dans le corridor qui lui est affectée à la manière d’un vélo de course lancé à vive allure sur la piste d’un vélodrome. Elle franchit le mince renflement de sable chargé de la canaliser, elle s’éjecte. Les trois billes suivent la même trajectoire, se projettent en désordre dans le nomens land poudreux qui entoure la forteresse et s’y entassent en désordre.  

Ainsi en est-il des nouvelles qui composent ce récit. Luka aurait-il imaginé son destin ? Viviane n’avait pas prévu que ce banal stage professionnel la pousserait dans ses retranchements. Madeleine et Colette auraient-elles imaginé se lancer un jour dans un tour du monde, à leur âge ? Que serait devenue la communauté paroissiale de Sainte Marguerite sans la détermination d’un fonctionnaire consciencieux ? Gaëtan se serait-il posé tant de questions sur sa vie sans la réplique matinale de son chef ? Qu’aurait pensé le grand-père si on lui avait dit qu’il aurait besoin de son petit-fils ? Et moi, pauvre de moi, aurais-je souscrit à ce produit financier sans intérêt si le prénom de ma conseillère n’avait pas éveillé des ondes aussi vibrantes qu'inattendues au tréfonds de ma sensibilité ? 

Enfant, je jouais des heures dans un bac à sable aux dimensions de l’univers. Je ne le savais pas.