EDITION
Les éperons
Extrait du 1er chapitre 
À l'aube de mes 10 ans, ma mère me réveilla et me dit de me lever ; mon père m’attendait dans la pièce principale. J’enfilai une veste sur mes épaules, le sol était gelé et un frisson me parcourut. Mon regard balaya la chambre, mes frères et ma sœur dormaient à poings fermés. Que me voulait mon père ? C’était la première fois qu’il me faisait réveiller. 
J’entendis sa voix ainsi qu’une autre qui m’était inconnue. Sans plus attendre, je sortis de la chambre. Doucement, j’ouvris la porte et tendis l’oreille.  
— Vous verrez, il n’est pas très grand, ni très costaud, malgré tout, c’est un bon petit, travailleur et poli. 
Je me décidai à entrer. Mon père était installé au bout de la table, une tasse de café fumant entre ses doigts. Ma mère essuyait ses yeux assise devant la cheminée. Elle pleurait. À ma gauche, un homme se tenait debout. Il tourna la tête vers moi. Il avait un regard aussi noir que ses cheveux et sa barbe. Il me tendit la main. Elle était immense et large. J’eus peur qu’il ne me broie les os en serrant la mienne. À ma surprise sa poigne fut douce et légère. Pourquoi cet homme se trouvait-il chez nous ? Que nous voulait-t-il ? Et pourquoi m’avoir réveillé ? J’avais beau réfléchir je ne savais pas. Puis je compris.  
Il y avait deux jours de cela, alors que ma mère nous servait le repas, mon père s’était mis à hurler. Il semblait en colère, mais l’on ne savait pas pourquoi. À la moindre occasion, il s’en prenait à ma mère. Soit en parole, soit en la regardant méchamment. Toute la journée, nous avions trouvé, mes frères et moi, notre mère triste et préoccupée. Alors que je l’avais remercié de m’avoir rempli l’assiette, elle m’avait caressé la joue, le regard embué de larmes. Mon père, assis en bout de table s’était levé en propulsant sa soupe contre le mur et s’était mis à crier : 
— Arrête de le materner, ce n’est plus un bébé. Que tu le veuilles ou non ton garçon partira. Vu ton état, la place va manquer.  
À ces mots, ma mère avait passé sa main sur son ventre déjà bien rond. 
— Je ne vais pas continuer à le nourrir alors qu’il peut se débrouiller. On en a déjà parlé, ma décision est prise.  
Apparemment il était bien décidé à ce que je quitte le foyer familial. Je ne m’en offusquais pas car je pensais avoir encore quelques années devant moi avant qu’il ne mette sa menace à exécution. Mais cela ne lui prit que quarante huit heures ! 
— Va préparer tes affaires, ordonna mon père, tu vas suivre M. Cornwell, et travailler dans l’écurie de son patron près de Denver. La route va être longue.  
Je n’avais pas compris. Pas de suite, pas maintenant. Je restai là, sans bouger, la bouche ouverte et le regard dans le vide. Qu’avait dit mon père ? Que je partais ? Il ne pouvait pas me faire ça ? Ma mère se leva et doucement me dirigea vers la chambre. Elle me fit asseoir sur mon lit et me chuchota : 
— Je m’excuse mon bébé, je n’ai pas pu aller à l’encontre de sa décision. Tu dois suivre ce monsieur.  
Elle prit mon visage entre ses mains et m’embrassa. Ses joues inondées de larmes me mouillaient les cheveux, les yeux, et coulaient sur mon cou.  
— N’oublie jamais combien je t’aime, me murmura t-elle au creux de l’oreille.  
Une fois habillé et mon baluchon rempli du peu d’affaires que je possédais, je fis du regard le tour de ma chambre. Mes frères dormaient à poings fermés. Élise avait pris avec elle le plus petit, et celui-ci lové contre elle suçait son pouce en toute sérénité. Je n’osai pas les réveiller. Sans bruit je rejoignis ma mère. Elle mit dans mon sac un bout de pain et de la viande séchée, et me déposa un baiser sur le front. L’homme posa sa main sur mon épaule, coiffa son chapeau et alors que nous nous dirigions vers l’extérieur, j’entendis ma mère étouffer un sanglot. Je n’avais dit au revoir à personne. Je me retournai pour regarder ma maman, mais elle baissa les yeux tout en mettant un mouchoir contre sa bouche.  
Ce jour-là, je passai pour la dernière fois la porte de notre maison, complètement terrifié.