EDITION
Pardonnez nos vésanies
Chaque jour, lorsque je parcours l'hospice, je vois la misère qui gagne mes locaux, qui gangrène mes murs et qui suinte de mes plafonds. La voix me hante, elle me désigne les dégradations qui s'accélèrent, la chaux qui se craquelle et qu'il faut déjà repasser. Pourtant, le bâtiment a été restauré à peine quinze ans auparavant. Quelle honte de voir planifier tant de gabegies dehors, tandis qu'ici le besoin est si pressant.  
 
Aujourd'hui, notre groupe se réunit dans le petit réduit que j'ai aménagé pour l'occasion à l'asile. Émile Legrand, Germain Renard, Louis et Antoine Millot, Charles de Latour et moi. Leur jeunesse me ravit et me terrifie, étudiants insouciants, ils me rappellent d'autres hommes, d'autres lieux, le passé lointain et plus sombre de ma propre adolescence.  
 
Nous sommes assis sur des caisses vermoulues au milieu d'objets hétéroclites, destinés au rebut pour la plupart : ce qui a fait dire à Charles, adepte des commentaires acerbes, que commencer dans la fange présageait rarement d'un avenir brillant. Je n'aime pas Latour, il est pédant et déjà arrogant alors même qu'il n'est pas tout à fait médecin. Je me demande où résident ses motivations à rallier notre cause ? Le désœuvrement peut-être ? Il appartient à cette classe sociale qui est née privilégiée et qui ne s'en rendra jamais compte : ses parents possèdent trop d'argent pour qu'il prenne la vie au sérieux et lui n'en a pas assez pour être vraiment utile à notre mouvement. Je me tais pour ne pas décourager les autres, mais à la première occasion, je me débarrasserai de lui.