Évolution du recrutement
TEXTES DIVERS
© Jean-François COUBAU
 
 
Si depuis le commencement de la civilisation, l'entité militaire a toujours fait partie du paysage politique, sa déclinaison en termes de recrutement a relativement peu varié. On peut dire qu'à cet égard, il existe deux tendances de fond, généralement antagonistes, les recrutés et l'armée de métier. 
 
Les tentatives de troisième voie ou voie médiane existent, mais ont dû finalement être abandonnées devant les difficultés et le manque d'efficacité, et finalement, on a dû repasser à l'un des deux systèmes susnommés. 
 
Négligeant le néolithique, dont les approches militaires nous sont complètement étrangères, on peut dire que depuis la plus haute Antiquité, la caste militaire est globalement " de métier ". En effet, il est plus facile pour le dirigeant politique quelle que soit sa forme ( roi, république, etc ), de maîtriser son armée si elle est composée de soldats professionnels, qui s'engagent pour un temps convenu à l'avance, et qui ayant très peu de contact sociaux avec le reste du peuple, ne peuvent être perméables à des mouvements séditieux. D'ailleurs, le chef d'état était souvent lui-même " patron " des soldats ou des gens qui recevaient une parcelle d'autorité pour faire régner l'ordre, que ce soit en dedans ou en dehors des frontières. C'est un avantage non négligeable. 
 
L'autre avantage d'avoir une armée professionnelle, est que sa relative petite taille permet de mieux la manœuvrer. Dans un contexte technologique très peu développé, au plus l'armée est grande, au plus il est compliqué d'obtenir un déploiement optimal et de transmettre les ordres. La transmission de ces derniers se faisant par courrier ou par trompettes, on n'avait pas intérêt à avoir une armée pléthorique. 
 
Pour illustrer la prépondérance des soldats professionnels sur les " amateurs ", on peut dire que les armées antiques étaient globalement composées des premiers. Seuls les Athéniens et les Romains de la République avaient leurs recrutés. Les Spartiates étaient des professionnels, ce qui leur faisait mépriser ( parfois à tort ) l'amateurisme relatif des Athéniens. Quant aux Romains, la longueur de la conscription était tellement longue, que les recrutés finissaient par devenir des professionnels à part entière. 
 
Que ce soit les Francs qui vont succéder aux Romains, ou les Chinois et Mongols de l'autre côté du monde connu, les soldats seront toujours " volontaires " pour accomplir le service militaire. Pendant tout le Moyen-Age européen, la Renaissance et le Grand siècle, il ne peut en être autrement. Le soldat fait allégeance au souverain et combat jusqu'à la mort. De plus, les armées de mercenaires obligatoirement professionnels ( Grandes compagnies de la guerre de cent ans, de la Renaissance, de la guerre de Trente ans, de Sept ans ), vont foisonner jusqu'à leur extinction à la fin du XVIII ème siècle. 
 
La Révolution Française va changer complètement la donne. Suite à la déchéance du roi, la France va se retrouver agressée et quasi sans armée. Les officiers, dans leur plus grand nombre, sont passés du côté des émigrés, à savoir les Royalistes qui en dehors de France, veulent revenir à l'Ancien Régime, emportant avec eux le " savoir-faire " inhérent à leur état. La Convention va donc devoir faire appel à la conscription, seule manière pour elle d'avoir une armée nombreuse pour faire pièce aux armées professionnelles des souverains européens, ligués contre elle. Au surplus, ce n'est pas seulement la masse de manœuvre que cherchent les dirigeants de Paris en mettant tout le monde sous l'uniforme, mais plutôt le changement de concept politico-militaire. À la notion d'armée, on lui substitue l'expression de " nation en arme ", ce qui a une connotation quelque peu " philosophique ". Cette contorsion intellectuelle a pour but de montrer aux adversaires qu'ils n'affrontent pas seulement une armée, mais un peuple, ce qui est censé être plus contraignant et donc éventuellement les faires plier le plus tôt possible. La pseudo-bataille de Valmy, où les protagonistes ont fait semblant de se tirer dessus, est l'illustration de cette " démission " des coalisés. Ce sera aussi l'acte militaire fondateur de la République. 
 
Napoléon va donc poursuivre cette tendance, d'une part parce qu'il devra affronter presque tout l'Europe coalisée, entre autre la très nombreuse armée russe. Et d'autre part parce-que cela lui permet de maintenir intact le lien armée-nation auquel tient l'Empereur, lui qui a mis tout le monde sous l'uniforme, y compris les caissiers de la Banque de France et les Académiciens, ces derniers avec une épée ! 
 
Avec la défaite de Waterloo en 1815, la France " rentre dans le rang " et pour faire oublier les mauvais souvenirs du recrutement, elle va mettre en place un système intermédiaire, dite " loi Gouvion-Saint-Cyr ". Si cette loi réaffirme le principe révolutionnaire de conscription qui avait été aboli par la Charte de 1814, il est à noter que le recrutement militaire se fait désormais par tirage au sort : il s'agit donc d'une loi égalitaire, bien qu'il soit possible de payer pour "racheter" un remplaçant. Par ailleurs, les nobles n'entrent plus en tant qu'officiers. C'est donc un système " intermédiaire " qui ne veut pas revenir à l'armée de l'Ancien Régime, sans être celle de l'Empire. Cette loi perdurera jusqu'au Second Empire. La défaite militaire à Sedan et les vaines tentatives de la III ème République montreront que fac aux nombreux soldats Prussiens et coalisés qui envahirent le France en 1870, la seule réponse sera l'armée de recrutés que la France mettra en place à la fin du XIX ème siècle. 
 
En Amérique, fidèle à la tradition anglo-saxonne, on en restera à l'armée de métier, même si la guerre d'Indépendance contre l'Angleterre a vu la mise en place des " minutemen ", sorte de soldat-citoyen prêt au combat en " une minute ", ressemblant à ce qui se pratique en Suisse. Mais cela ne durera que le temps de la guerre. Même pendant les guerres indiennes, les effectifs seront squelettiques et seront fournis par des volontaires, ainsi d'ailleurs que pendant la Guerre Sécession. Mais sur le Vieux Continent, petit à petit, on va en arriver au recrutement. En effet, les évènements vont monter qu'une masse de manœuvre importante est nécessaire. Le progrès technologique délivrant des armes de plus en plus meurtrières ( canons à obus et à chargement par la culasse, mitrailleuses, fusils à répétition ), il va falloir disposer de plus de soldats à cause des pertes de plus en plus importantes. Seule l'armée de Sa Très Gracieuse Majesté échappera à cette tendance. Mais il est vrai que la puissance britannique repose sur la flotte de guerre ( l'Angleterre est une île ), elle peut donc se contenter d'une petite armée de métier intervenant sur le continent pour défendre ses intérêts. Quant à l'Empire, ce qu'on nomme le Commonwealth, le recrutement est toujours " de métier " et se fait sur place ( Lanciers du Bengale, Gurkkhas, Penjabis, Sikhs, etc ), le tout appuyé par la flotte pour éventuellement transporter des renforts venus de métropole. Mais c'est l'exception dans un monde qui confie sa sécurité à une armée de recrutés. 
 
Cette lourde tendance sera parfaitement illustrée par la Première guerre Mondiale. Les armées gigantesques qui vont s'affronter seront toujours composées de recrutés, car les petites armées professionnelles, malgré leurs compétences au-dessus des autres, seront " dévorées " par les pertes des premiers combats. Même les Britanniques y viendront devant l'ampleur des pertes. Les nouvelles divisions de Lord Kitchener seront le fer de lance de l'offensive sur la Somme du 15 juillet 1916, sans d'ailleurs parvenir à percer le front allemand. 
 
La Seconde Guerre Mondiale sera du même cru. Il n'y aura plus d'armées professionnelles sur un champ de bataille à l'échelle du globe. Idem pour la Guerre Froide, ou pendant plus de 40 ans, l'OTAN et le Pacte de Varsovie vont se faire face avec des effectifs gigantesques. 
 
Depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et celle de l'URSS en 1991, la tendance s'est de nouveau inversée. Même s'il ne faut pas tomber dans la naïveté la plus béate, même si la guerre n'a pas disparu, l'évolution de la chose géopolitique a montré que la guerre de type " blindé-mécanisé " à peu de chance de revenir. Dès lors, à quoi bon entretenir des effectifs gigantesques ? Cette question a longtemps hanté le politique et les états-majors. Et puis, tout doucement, on est arrivé à la conclusion qu'un monde " interconnecté ", que le " village planétaire " s'il est toujours aussi dangereux, ne doit pas nous faire vivre dans la paranoïa. 
De plus, au combat, le soldat n'est plus un simple élément " jetable " armé et équipé à la hâte, comme pendant la Guerre Froide. Devant l'évolution technologique, il coûte cher à former et à entraîner. L'exemple en France du nouvel équipement de base du fantassin FELIN ( Fantassin à Equipement et Liaisons INtégrées ) montre qu'il n'est pas possible de disposer de ce genre d'équipement par millions vu le prix prohibitif. Dès lors, il faut le réserver à un personnel restreint, trié sur le volet et donc " de métier ". 
 
Enfin les puissances " occidentales " détenant l'arme nucléaire ou s'abritant sous le parapluie atomique étatsunien, ne risquent plus d'être envahies par des nuées de tanks. Envahies par qui d'ailleurs ? La Russie n'a plus mes moyens de ses ambitions et doit faire face à une crise démographique sans précédent dans le monde. Les pays du tiers-monde n'ont ni les chars, ni surtout les capacités de projection de puissance pour faire débarquer " chez nous ", leurs soldats en arme. L'Amérique du sud, malgré les efforts du Brésil ou de l'Argentine, n'ont pas d'armées crédibles à l'échelle " occidentale ". Ne parlons pas de l'Afrique où les soldats servent plus à maintenir l'ordre qu'à combattre, même s'il ne faut négliger certaines de leurs troupes d'élites. La Chine, aura une armée moderne à l'horizon 2020, mais n'a pas d'intérêts à défendre en Europe. Le reste de l'Asie ( Japon, Indonésie ) ne peut faire grand-chose. 
 
La conséquence de tous ces bouleversements géopolitiques, c'est que l'Occident a commencé à professionnaliser ses armées et que la conjoncture ne se retournera pas, tout au moins à moyen terme. Toutes les armées suivront cette voie, y compris celle de la Chine. Ce n'est qu'une question de temps. 
 
La conclusion, c'est que cette avancée ( car c'en est une ) nous montre un monde en pleine mutation, où on n'accepte plus de mourir en masse " pour la Patrie ". La solution est donc le volontariat, avec en corollaire la résurgence du mercenariat déguisé par le terme " Société de sécurité privée " genre " Blackwaters " qui a sévi en Irak dans le sillage de l'invasion US de 2003. Le tout s'entend, bien entendu, en terme de professionnalisation inéluctable et obligatoire.