Le phénomène débuta un beau soir aux Etats-Unis. La finale du Super-Bowl battait son plein, dans l'immense stade de Denver. Des millions de téléspectateurs avaient les yeux fixés sur leurs postes de télévision, lorsque l'image s'éteignit brusquement.
- Ah non alors ! grimaça Joe Bullit, camionneur de son état.
Sa femme Amanda, lui dit :
- Change donc de chaîne.
Prenant la télécommande, il appuya sur les boutons, mais c'était pareil sur les autres canaux.
- Mais qu'est-ce qui se passe, ici ?
Amanda décrocha le téléphone et appela la chaîne de T.V. à laquelle ils étaient abonnés. Après quelques minutes de conversation, elle reposa le combiné. Elle devait faire une tête étonnée car son mari lui demanda :
- Et alors ?
- Ils disent qu'ils ont perdu le satellite.
- Je m'en fous ! Ils n'ont qu'à pointer sur un autre. C'est possible non ?
- Je ne sais pas.
- Je vais leur re-téléphoner en disant que si l'image n'est pas rétablie dans cinq minutes, ils perdent l'abonnement.
Se levant lourdement du fauteuil, il fit deux pas et s'aperçut alors sa femme tétanisée, qui fixait l'écran de télé. Levant le doigt, elle bredouilla :
- Mon dieu, regarde ça !
Se retournant, il vit l'image et resta stupéfait. Au beau milieu de l'écran, s'imprimait un message : " De la part du Minotaure ".
- Si c'est une plaisanterie, je ne la trouve pas drôle.
*
Ce n'était pas une plaisanterie, comme le monde entier allait s'en apercevoir. Toutes les chaînes de TV étaient concernées. Les logiciels de contrôle des satellites devenaient incontrôlables et on ne recevait plus d'images des coûteux engins en orbites. Le problème, c'est que les militaires étaient concernés. Toutes les armées du monde, comptant sur ces appareils ne recevaient plus d'informations !
Aussitôt prévenus, les chefs d'états se téléphonèrent les uns aux autres, de plus en plus affolés. Qui était derrière ceci ? Qui avait détruit les logiciels de contrôles des satellites ? Et surtout, pourquoi ?
Toutes affaires cessantes et après quelques jours de flottement, une réunion des chefs d'états extraordinaire se tint dans l'enceinte de l'O.N.U. Là, les passions se déchaînèrent et les accusations fusèrent :
- C'est un coup des sionistes ! hurla l'Iranien.
- C'est un coup des islamistes, répondit l'Israélien.
Réflexion faite, c'était un coup de personne, car les satellites de ces deux pays étaient en " black-out ", comme les autres d'ailleurs. Quelques minutes plus tard, le calme revint. Et les deux adversaires firent amende honorable. Le représentant du Brésil prit alors la parole, et interrogea directement le Secrétaire Général, le chilien, Alejandro Vigo.
- Certaines informations font état d'une attaque extra-terrestre. Pouvez-vous confirmer ou infirmer la chose ?
- Non, je la rejette, nous n'avons nulle preuve de ceci. Mais je cède la parole au professeur Fletcher, du Massachusset Institute of Technologie. Sa théorie est intéressante et va nous permettre d'y voir plus clair.
L'homme de science monta à la tribune. Il hésita un instant devant tout cet aréopage représentant le monde entier. S'éclaircissant la voix, il attaqua :
- Mesdames, messieurs, après la destruction des logiciels de contrôle des satellites, l'humanité n'est plus en mesure de communiquer avec eux. Ceux-ci sont donc devenus des masses d'électroniques en orbite, sans aucune utilité. En fait, ce qui s'est passé, c'est que quelqu'un s'est introduit SIMULTANEMENT dans tous, je dis bien, TOUS les systèmes informatiques du monde contrôlant les satellites, qu'ils soient militaires ou civils, et a détruit les logiciels de pilotage. Résultat, nos satellites sont inaccessibles. Plus de télévisions, plus de communications, plus de relevés cartographiques, ni de repérage radar, etc.
Il prit un temps et ajouta :
- Il se peut aussi, que dans les jours ou même les heures qui viennent, la même mésaventure arrive aux ordinateurs autres que ceux dédiés aux contrôles des satellites. Ce qui signifie qu'on pourrait détruire les données relatives aux comptes en banques, à la météo ou à tout autre système de sécurité.
À cette annonce, un silence de cathédrale tomba. Les délégués avaient compris que l'humanité allait revenir au Moyen-âge, car la dématérialisation des informations et leurs mises en réseau, avaient rendu les gens tributaires des ordinateurs. Sans ceux-ci, on ne savait plus faire grand-chose. C'était le revers de la médaille de tant de progrès. Des guerres et de gigantesques bouleversements sociaux pouvaient en résulter. Le délégué de la Malaisie demanda la parole :
- Comment une telle chose est-elle possible ? Pirater un ordinateur n'est pas facile car les systèmes de chiffrement sont très difficiles à casser. Tous les états se protègent là-dessus, nous le savons. Mais comment est-il possible de casser tous les codes simultanément ? Une telle éventualité est hors de portée de notre technologie. Ou alors, il y a bien une attaque extra-terrestre en cours.
- Non, répondit le professeur. Cette attaque est très possible, si on utilise des ordinateurs quantiques. La vitesse de calcul des ces machines est phénoménale. Si nous en sommes à peine aux balbutiements de cette technologie, il se peut qu'individu ou plutôt un groupe ait obtenu une percée dans ce domaine. Cette vitesse permet de faire des calculs qui vont " casser " les mots de passe protégeant les logiciels pour les détruire. À cause de ces intrusions, nous avons perdu les contacts avec nos satellites.
- Sait-on qui est derrière tout ceci ?
Le professeur répondit :
- Comme vous le savez, le phénomène s'est accompagné d'un message inscrit sur tous les écrans de télévision du monde, et signé d'un certain " Minotaure ". Qui se cache derrière ce nom ? Nous n'en savons rien. Mais il certain que ce groupe cherche à nuire à l'humanité entière. Il veut déclencher le chaos social et donc politique.
La déléguée de l'Islande demanda la parole et l'obtint :
- Sait-on pourquoi ce groupe lance une telle action criminelle ?
- C'est la seule question à laquelle nous ne pouvons répondre.
Quelques minutes plus tard, la séance fut levée. Dans une salle de conférence à part, le Secrétaire Général reçut les principaux chefs d'états de ce monde avec leurs ministres.
- Mesdames, messieurs, cette réunion va nous permettre de faire le point de la situation. Nous ne sommes pas resté inactifs devant ces attaques. Nous ne pouvons débrancher tous les ordinateurs du monde comme le demande l'homme de la rue. L'économie s'arrêterait, des millions de gens seraient au chômage, ce serait l'écroulement de la société. Nous devons trouver mieux. Je laisse la parole au président des U.S.A.
- Mesdames, messieurs, je ne vous cache pas que la situation est très tendue. Le fait de ne plus avoir de satellites nous handicape lourdement dans notre recherche. Sur le plan militaire, nous nous retrouvons aux années quarante avec l'imprécision relative des radars. Sans chercher à accuser qui que ce soit, nous pourrions être l'objet d'une attaque sans pouvoir désigner clairement l'agresseur. C'est pourquoi nous devons rendre nos satellites opérationnels. Je laisse la parole, à un de nos experts.
Une femme, en uniforme de capitaine de l'U.S. Air Force, se leva, salua et attaqua sans autre circonlocution :
- Il nous faut en effet, retrouver l'usage de nos satellites. Déjà, depuis plusieurs jours que l'attaque a commencé, l'économie mondiale est au ralenti. La situation ne pourrait se prolonger que deux ou trois jours, après, ce serait le chaos. Nous pourrions recharger les logiciels et reprendre le contrôle des satellites, mais nous savons, car nous avons testé le processus, que le piratage serait quasi-immédiat. Avant de recharger les logiciels, il faut d'abord éliminer la menace.
- Avez-vous un plan ? demanda le chancelier de l'Allemagne.
- Oui, nous en avons un. Comme je vous l'ai dit, nous avons tenté un rechargement de logiciel et comme de bien entendu, le piratage est venu le détruire immédiatement. Mais le but, était de repérer d'où venait l'attaque informatique. Le pirate utilise les réseaux ordinaires, pour lancer ses virus. En remontant relais par relais, nous avons pu établir son lieu d'origine.
- Et où est-il ?
- Au pôle nord !
- Quoi ?
- Parfaitement. À un moment donné, le pirate s'introduit par radio dans le système. Il émet depuis une station radio vers le pôle, un récepteur radio positionné en Norvège relaie les virus qui entrent dans les réseaux informatiques du monde entier.
- C'est effarant, dit le Président français. Comptez-vous faire une opération de " nettoyage " ?
- Elle est déjà en cours. Nous n'avons pas détruit le récepteur radio en Norvège pour ne pas donner l'éveil, car nous voulons remonter jusqu'à l'émetteur. Celui-ci fonctionne en permanence, pour déclencher une attaque informatique si nous tentons un rechargement. C'est son point faible et nous l'avons exploité.
- Je vous félicite, répondit le premier ministre japonais. Comptez-vous envoyer une unité militaire ?
- Pas une des nôtres, en tous cas. Nos soldats ne sont pas habitués à combattre à de telles températures. Mais nos alliés norvégiens ont bien voulu nous aider.
Tous les regards se tournèrent vers le premier ministre de ce pays.
- Je confirme que l'opération est en cours, répondit celui-ci.
*
Là-haut, dans l'air glacé, les paras des " Forces Spéciales " norvégiennes, ont sauté du C-130 " Hercules ". Sans l'aide du GPS, car les satellites étant hors service, ils ont trouvé l'objectif, grâce à la triangulation radio effectuée par des unités navales américaines et russes positionnées dans le Grand-Nord. S'il y a une telle coopération internationale, c'est que l'affaire est d'importance !
- Allons, dit le capitaine Johanssen, en avant !
Avec des récepteurs radios, ils avancent dans la blancheur immaculée des glaces. Heureusement qu'il n'y a pas d'aurores boréales, sinon les communications radios seraient coupées.
- Encore une chance, grommelle le lieutenant Lyngstad.
Surnommés " les Soldats du Froid ", ils sont pratiquement les seuls humains à pouvoir combattre en milieu aussi hostile. Mais l'entraînement porte ses fruits. Bientôt, les hommes sont à l'entrée de la " tanière " de l'ennemi. Un simple igloo, manifestement en plastique blanc. Une charge d'explosif défonce la porte. Un long couloir est là. On engage un robot télé piloté et on a raison, car au bout de quelques mètres, une explosion retentit. Le souffle détruit l'engin, mais ne blesse personne.
- On a eu de la chance, dit le capitaine. On continue mais l'ennemi est certainement au courant de notre intrusion, il va falloir redoubler de prudence.
Quelques minutes plus tard, une cloison s'abat derrière eux, puis une autre encore derrière, isolant un petit groupe d'hommes. Le temps de comprendre et de faire sauter à l'explosif un des murs, et un gaz toxique se répand. Un ordre tombe.
- Les masques !
Hélas, il est trop tard, pour les cinq hommes pris au piège dans le sas. Les traits tirés, le capitaine Johanssen fait signe d'avancer. Soudain le soldat qui marche en tête tombe dans un trou au fond duquel il s'empale.
- Dire qu'il y a 3000 ans, les Egyptiens protégeaient déjà les pyramides avec des pièges de ce genre, et qu'on n'est plus capable d'y penser, se dit Lyngstad.
Malgré les lourdes pertes, les hommes continuent sans mot dire. Les couloirs tournent et se recoupent sans cesse.
- C'est vraiment le labyrinthe du Minotaure, se dit Lyngstad.
Après avoir déjoué des pièges de type IED ( Improvised Electronic Device) grâce aux stages effectués auprès des Marines américains de retour d'Irak, ils arrivent dans ce qui leur semble être un centre de contrôle. Un expert informatique de l'armée norvégienne s'assoit au pupitre, tape sur les claviers, pendant que les hommes sécurisent la zone. Il semble qu'il n'y ait plus personne. On a enfin trouvé la tanière du Minotaure !
Bientôt, les hommes démontent le matériel et le remontent à la surface. On signale par radio que la mission est accomplie. Un brise-glace russe arrive, précédant le porte-hélicoptères d'assaut américain " Guadalcanal ". On va pouvoir extraire les norvégiens de cet enfer où six de leurs camarades sont tombés pour toujours. Par contre, personne n'a été trouvé. Où est donc le Minotaure ?
*
Message confidentiel du premier ministre norvégien au Secrétaire Général de l'O.N.U.
" Nous pouvons considérer l'affaire du Minotaure comme close. Nos " Forces Spéciales " sont entrées dans la cachette du groupe portant ce nom. Comme prévu, nous avons bien retrouvé des ordinateurs quantiques, nettement en avance sur ceux que nous possédons à titre expérimental. Il faut croire qu'un ou plusieurs génies ont travaillé ici. Comme vous le savez, dès que l'installation a été sécurisée, dans le monde entier, on a pu recharger les logiciels de contrôle des satellites et ceux-ci sont pleinement opérationnels. Si nous n'avons trouvé personne, les recherches continuent. Les analyses ADN montrant que le ou les gens ayant travaillé ici, sont inconnues dans les fichiers des criminels. Nous ne savons donc pas qui étaient nos ennemis. Il est probable que le Minotaure ne passera plus à l'action.
*
Caché dans son sous-marin de poche sous la glace du Pôle Nord, le Minotaure attend son heure !