- Ça y est, nous y sommes.
Jean et Gérard, les deux amis d'enfance et d'adolescence venaient enfin d'atteindre leur but. Devant eux, s'étendait une plage de Scanie, au sud de la Suède, près de Malmö. Après un voyage éprouvant en train, à travers l'Allemagne et le Danemark, après le passage en ferry du détroit séparant les deux pays scandinaves, ils étaient arrivés à bon port. Les bretelles des sacs au dos tiraient un peu, mais quand on est au début de la vingtaine, c'est moindre mal.
- Il faut trouver le camping, décréta Jean.
Heureusement, le plan remis par le consulat de Suède à Marseille était bon. Ils arrivèrent à l'entrée et le réceptionniste leur souhaita la bienvenue en français. Il leur désigna l'emplacement de tente, louée sur place, et ils commencèrent à s'installer. Autour d'eux, le charme tranquille de la Suède, avec les arbres bien taillés, peu de bruit et une propreté . . .
- Ça change de chez nous, ironisa Gérard.
Très vite, ils allèrent prendre une douche. Malgré les quinze degrés de la température matinale, les douches étaient pleines de gens se lavant dans une joyeuse ambiance. Les deux latins eurent du mal à se déshabiller.
- C'est qu'ici, ils sont habitués au froid, constata Jean.
Bref, après les ablutions, les deux compères s'en allèrent prendre un petit déjeuner bien mérité.
- Et maintenant, quel est le programme ? questionna malicieusement Jean.
- Visites bien sûr, et puis, on verra bien.
- Commençons par louer un vélo,
- Excellente idée.
Le propriétaire du camping, un solide " viking " des plus sympathiques vint à eux et dans un excellent anglais leur indique comment faire. Et une demi-heure plus tard, les voilà partis sur la route, où les automobilistes respectueux, ralentissaient en les voyant.
- Ah, je revis, lança Jean. Cet air doux, ce calme...
- Oh, ici, les gens ne sont pas stressés.
La route s'étalait devant eux, large et droite. Il n'y avait pas besoin de faire beaucoup d'efforts physiques pour avancer. Et bientôt, les deux amis, dotés d'une excellente vue, virent un groupe de cycliste arrêtés sur le bas-côté.
- Et si on faisait la course contre eux ? proposa Gérard.
Mais Jean avait vu la chose.
- J'ai une meilleure idée, dit-il.
Ils arrivèrent près du groupe, et quelle ne fut pas leur surprise de voir que les quatre cyclistes se déclinaient . . . au féminin. Le temps de s'approcher et de mettre pied à terre, Jean lança un timide " God Dag ", traditionnel " bonjour " en suédois. Les filles se mirent à sourire car manifestement le garçon était étranger. Elles répondirent de même et la conversation s'engagea dans un anglais correct de part et d'autre. Elles étaient vraiment charmantes ces filles, plus blondes les unes que les autres, comme seule savent l'être les filles de la Scandinavie. Puis, une d'entre elles expliqua qu'elle avait crevé. Il y avait bien une trousse d'outils, mais les demoiselles ne maitrisaient pas la mécanique vélo. Ce qui n'était pas le cas des deux amis, qui réparèrent la chambre à air en un clin d'œil. Et ce fut les présentations. En réponses aux prénoms " bien de chez nous ", elles déclinèrent les leurs en Ingeborg, Ebba, Solveig et Lovisa. Les consonances inhabituelles enchantèrent les deux amis et le groupe se reforma, avec cette fois six membres.
- Ça commence bien, se dit Gérard, on aurait pu tomber sur des " vikings ", certes, fort sympa, mais quand même, je préfère le genre féminin !
Un coup d'œil à Jean lui montra que son ami était sur la même longueur d'onde ! Bref, tout ce petit monde arriva à un point de vue magnifique où se trouvait une belle plage. Les vélos garés et attachés, la baignade vint à point. Les filles étaient d'excellentes nageuses et donnèrent quelques conseils aux garçons pour plonger. Et sur les coups de midi, on se retrouva au petit snack, qui servait de bons " Rarakor med Graslok ", ou crêpes de dentelles aux pommes de terre, le tout arrosé de coca pour les français et de bière " Pripps Blä ".
- Alors, proposa Lovisa, on continue ?
La proposition fut acceptée et l'escapade cycliste continua jusqu'en milieu d'après-midi. Puis ce fut le retour au camp, où deux des filles, Ingeborg et Solveig logeaient. Les autres habitaient non loin de là. Déjà, l'animation du soir se préparait. Au milieu des rires et des cris de joie, des campeurs avaient improvisés une espèce de défilé de carnaval, mettant en scène diverses professions. On voyait un dentiste, essayer d'arracher une dent avec une énorme pince en carton à un campeur jouant le rôle du patient. Puis, un faux mécanicien tapait avec un gros marteau en papier sur une pièce mécanique. Puis, d'autres suivirent.
- Viens Jean, chuchota Solveig doucement.
Sans plus de cérémonie, elle le prit par la main et l'attira.
- On verra mieux ici, dit-elle.
Le garçon apprécia cette franchise et ce sourire délicat. Elle était aussi grande que lui et ses yeux au bleu " des lacs nordiques " enchantèrent le méditerranéen qu'il était. Dans un éclair, il vit que Gérard avait été " happé " par Ingeborg.
- Bon, se dit-il. Je sens que je vais aimer, " les plages de Scanie ".
En arrière de la foule, Jean ne vit plus le spectacle, mais le doux visage délicieusement ciselé, avec ça et là, des tâche de rousseur du plus bel effet. Et le sourire . . . Jean se sentit fondre !
- Allez, on y va, dit la jeune fille.
Après le défilé, on se rendit au petit restaurant du camping. Puis, après une petit tour sur la plage, où " il ne se passa toujours rien ", les deux Français se retrouvèrent sur la piste de danse. Dans un slow langoureux, Jean fut " enseveli " sous deux bras chauds et doux. La tête lui tournait en enchainant les danses. Le tendre dialogue s'engagea, mais la magie prit fin lorsque la sono s'arrêta. Et là, ils allèrent s'assoir sur des bancs. Parlant de choses et d'autres, ils retrouvèrent Ingeborg et Gérard. La soirée s'avançant, il fallut se dire " bonsoir ". Et tout le monde partit se coucher.
Le lendemain matin, ils eurent la surprise de se voir réveiller par les filles. Après les ablutions tout le monde se retrouva sur la plage et Lovisa proposa une randonnée autour du rivage. Ce qui inquiétait passablement les garçons, c'est qu'elle bavardait parfois entre elles en suédois, puis les regardaient en riant.
- Elles doivent se moquer de nous, lança Jean à Gérard, lorsqu'ils eurent une minute hors leur présence.
- Je ne sais que penser, répondit Gérard.
Mais la bonne humeur reprit rapidement le dessus et la journée se passa sans problème. Mais le soir, malgré les regards énamourés des garçons, les filles leur souhaitèrent le bonsoir. Et Gérard lança, dépité :
- Par ma foi, comme on disait au Moyen-Âge, elles ne semblent guère nous apprécier. Qu'avons-nous fait ?
- Ma foi, je ne sais pas. Et je crois que je suis trop fatigué pour penser.
- Alors, bonsoir.
Et le lendemain, on recommença ainsi. Les relations semblaient bloquées mais chaleureuses. Les deux garçons ne savaient pas s'ils plaisaient aux filles ou non. À cet âge, ça a de l'importance ! Et le soir, sous la tente, les discussions allaient bon train.
- " Tu crois que je lui plais ? ", était la question qui revenait sans cesse.
- " C'est difficile à dire ! ", était l'invariable réponse.
Ce fut le dernier jour que tout se décanta. La journée avait été exceptionnelle pour Gérard, qui enfin avait entamé un flirt avec la belle Ingeborg, la plus grande du groupe. Jean, au contraire, était toujours au même stade avec la jolie Solveig, et le temps pressait ! La dernière soirée allait être décisive !
Aussi, dès vingt heures, le " Disc Jokey " lança les premiers morceaux de musiques et toute cette jeunesse internationale se donnait rendez-vous, dans un esprit aussi sympathique que festif et bon enfant. Les couples se formaient dans les sourires et les cris de joie. Mais . . . Mais il y avait un problème !
- Et ça tombe juste sur moi !
Ces paroles, c'était Jean qui les ruminaient. En effet, la jolie Solveig n'était pas là. Lorsqu'il avait interrogé Ebba, elle avait répondu qu'elle ne savait. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il écoutait la musique pensivement et prit le parti d'aller finalement se coucher. Et soudain, ce fut le choc ! Solveig arrivait.
- Enfin, se dit Jean, je crois que . . .
Mais il ne " crut " pas longtemps. Elle arrivait avec un garçon, qui dépassait tout le monde d'une tête blonde comme les blés ! Manifestement, il était du " pays ". Elle se mit à danser sur la piste, au son de " Dancing Queen ", d'ABBA. Par geste, elle invita Jean, mais celui-ci désespéré, fin un signe de dénégation. Il partit donc se coucher. En partant, il avait vu Gérard " au mieux " avec Ingeborg.
- Bon, se dit-il, fin du match, j'ai perdu.
Il rejoignit la tente et s'y allongea. Il n'y était pas depuis un quart d'heure, qu'on secoua la porte. Il ouvrit et tomba nez-à-nez avec . . . Solveig. Charmé, il sortit, vit le " géant " blond qui lui souriait en compagnie d'une fille du même style.
- Je te présente mon frère Anders et sa petite amie Majken.
À ses mots, Jean se sentit transporté et ce d'autant plus que le couple prenait congé.
- C'est ma chance, se dit Jean.
Il n'eut pas le temps de se demander comment agir que Solveig lui mettait les bras au tour du cou et l'entrainait sous la tente.
*
Le lendemain, lorsque la jeune fille dormait encore, il ouvrit la porte, se coula dehors. Dans son cœur, brulait encore le feu de cette nuit de passion, qui avait abouti à ce merveilleux moment de fusion et ce, après bien des interrogations et des vicissitudes. Il respira un grand coup et admira le paysage matinal. L'heure était à la poésie. Un goéland passa dans le plus grand silence. L'air était frais et doux.
- Je suis heureux, pensa Jean.
Il sentit une légère pression sur son épaule et se retourna. La jolie Solveig venait de s'assoir à côté de lui et lui souriait tendrement.
- I am happy, souffla-t-il.
- Me too.
À l'image de leur bonheur naissant, le soleil nouveau montait et illuminait de ses rayons les plages de Scanie.