Le soleil brille au-dessus de nos têtes. Il n'y a pas de vent.
Dans la cour du palais de l'Elysée, on attend le Président de la République. Nous sommes tous alignés en rang. Nous sommes les vétérans du conflit afghan, éternels oubliés de Dieu et de la Patrie. Cette guerre, que j'ai livré dans ma jeunesse était " politiquement incorrecte ".
En cette matinée de juillet, on nous a réunis pour nous remettre la médaille militaire. Elle a pour but de mettre sur un pied d'égalité un maréchal et un simple soldat. De toute façon, il n'y a plus de maréchaux. Mais il reste encore de simples soldats pour faire le boulot. Dont moi ! Enfin, quand j'étais jeune. C'était il n'y a pas si longtemps.
Donc, nous voici alignés au garde-à-vous. Je suis un ancien commando-marine et porte le béret vert, incliné " à l'anglaise ", c'est-à-dire vers la droite, alors que l'armée française porte ses couvre-chefs inclinés sur la gauche. Décidément, les Brits et nous, faisons toujours le contraire les uns des autres. Et dire qu'on est amis et alliés depuis si longtemps. Mais ça nous permet de nous différencier des Légionnaires-Parachutistes, qui eux portent le béret vert, mais incliné à gauche.
Alors, me direz-vous, pourquoi des fusiliers-marins, là-bas au " pays de l'insolence ", où la plupart des gens n'ont jamais vu la mer et quittent rarement leur vallée ?
Eh bien, nous, le commando de Penfentenyo, sommes spécialisés entre autre dans la reconnaissance tactique en vue d'une attaque. Nous sommes les rois de camouflage et on peut passer à côté de nous à trois mètres sans nous voir.
Des pertes, on en a eu. Mais en face, ils sont tombés aussi. Peu importe, tout cela est terminé. Officiellement, " on " a gagné en Afghanistan, défense de rire !
Bon, revenons à la cérémonie. La Garde Républicaine est là, superbe dans ses costumes d'un autre âge. Les jeunes soldats ont l'air de s'ennuyer terriblement.
Enfin, le Président de la République arrive. Il est de taille moyenne, de corpulence moyenne, de visage moyen, de coupe de cheveux moyenne et moyennement efficace en politique. Bref, c'est l'image du président français qui ne déparerait pas dans les actualités de la Troisième République. Or, nous sommes presque cent ans plus tard. Ce pays ne changera jamais . . . sauf à coup de pied dans le derche ! Demandez aux rares de 1940 qui sont encore là, quand les Panzers ont déboulé des Ardennes !
La cérémonie commence. La musique joue la " Marseillaise " bien entendu, puis le " Chant du Départ ". J'en ai vu des dizaines à la TV depuis que je suis petit. C'est un peu ça d'ailleurs qui m'a incité à m'engager. Une scolarité ennuyeuse au possible, avec un niveau de CM2 en troisième. Des profs semblables à des clones, pleins de bonne volonté pour certains, mais trop souvent blasés par les insultes et la paresse des élèves. Le sport fut la seule matière qui me plaisait avec la science, la biologie et la géologie. Premier en lancer de poids, second en natation, le sport devait être toute ma vie.
Et puis, le web, et le site internet des fusiliers-marins, et les images, et le rêve . . .
Alors, j'y suis allé. Un dur entrainement, du physique mais aussi de l'intelligence. Champion de la compagnie en close-combat, second au tir de précision, dans les premiers pour le jogging matinal. Le sport, toujours le sport. Bref, le parcours idéal et la remise du fameux béret vert. Comme j'étais fier ce jour-là !
Ensuite, les missions en Afrique, où la France n'a toujours pas renoncé à son défunt empire colonial. J'en ai vu des choses, comme protéger des types " bizarres " qui transportaient des valises de billets, la " Françafrique " ou la France à fric, comme on veut. Bon, passons. Heureusement qu'il y avait le sport, et les petits " décrassages " matinaux à l'heure où le soleil se lève sur la merveilleuse terre africaine.
Et puis, un jour, deux tours qui s'écroulent en plein New-York. Alors, il faut y aller. Les Ricains sont nos copains, on les a aidés à faire leur révolution et ils sont venus en 1917 et 1944. Et comme le chante Michel, " Si les Ricains n'étaient pas là " !
Des coups durs, des coups bas, des coups de couteaux dans le dos. Mes qualités sportives me sont bien utiles à 3000 mètres d'altitude. Et des paysages ! La vallée de la Kapisa, des peuples orgueilleux et ombrageux, c'est le pays de l'insolence, jadis traversé par Alexandre la Grand, toujours envahi, jamais conquis. Demandez aux vétérans ex-soviétiques, les " Afghansty ". Là aussi, le sport m'a aidé à tenir. Quand le matin à six heures, la section part en courant, rangers aux pieds, eh bien . . . c'est beau, même si c'est banal de le dire.
Je reviens au présent. Le Président commence à décorer mes semblables. À chaque fois, il prononce son nom, récite le petit " compliment " épingle la décoration et serre la main.
Ça va être mon tour. Alors, je suis fier. Oui, le but de ma vie a été atteint. Pas tellement de recevoir la décoration, non, mais d'avoir l'hommage de la Nation. Pour moi, la Patrie c'est sacré. C'est l'enveloppe sociale dans laquelle au-delà de nos différences de culture, de religion ou de couleur de peau, nous vivons tous en paix et en accord. Je ne me considère pas comme un nationaliste, car le mot a trop été galvaudé par des " intellectuels ", plutôt auto-proclamés qui n'ont jamais levé le cul de leur chaise, à pérorer devant les caméras de télé.
Le Président arrive. C'est mon jour de gloire. Ça y est, la Nation me regarde. Je suis un de ses serviteurs. Quelle fierté m'habite ! La décoration est accrochée et le Président me tend la main. Je lève la mienne. Le contact est établi. Les deux bras se balancent pendant un bref instant.
J'y suis. Quel honneur, je serre la main du chef de l'état. Je devrais ressentir une joie profonde. Mais non, ce n'est pas le cas !
Pourquoi ? Eh bien car le sport est terminé pour moi . . . Parce-que j'ai juste oublié que je ne ressens aucun contact car ma main électromécanique n'a pas de nerf, tout comme mes jambes artificielles. La mine anti personnel n'avait pas été détectée à temps.