La fillette
NOUVELLES
© Virgnie COROT
Il est environ quatorze heures, lorsque Antonio Fernandez cogne à la porte d'une jolie maisonnette où habite son ex-compagne Véronique qu'il n'a pas revue depuis au moins huit ans. Il vient pour prendre de ses nouvelles. 
 
L'été est chaud cette année. Il vient juste de rentrer d'Espagne où il a revu sa famille. C'est un jeune homme de trente-quatre ans, une allure assez androgyne, de taille moyenne, très mince, de grands yeux aussi noirs que ses longs cheveux qui lui descendent entre les omoplates, le teint halé, des lèvres fines et un visage émacié sur lequel on ne voyait que ce regard immense et ténébreux. 
Il est habillé d'une chemise blanche, légère et d'un pantalon rose. 
 
Depuis sa séparation d'avec Véronique il y a huit ans, il a collectionné les conquêtes. Il les a aimés passionnément mais toujours de courte durée. 
A chaque amourette, il a fini par se sentir étouffé et a éprouvé le besoin de fuir.  
Actuellement sa tête et son cœur sont libres, personne ne partage sa vie. 
Il attend quelques secondes. 
On vient ouvrir. 
 
Une silhouette pâle, aux traits tirés apparaît dans le chambranle de la porte. 
L'image que lui envoie cette femme l'intrigue au plus haut point. Il se reflète dans les yeux de la jeune femme une profonde angoisse, presque de la panique. 
Antonio s'interroge et éprouve une certaine inquiétude. 
La Véronique qu'il a connue était courageuse, souriante et drôle. 
Qu'a t'il bien pu lui arriver ? 
 
Véronique se ressaisit et lui adresse un sourire terne. 
"Antonio ? Quelle surprise ? Entre donc ! 
Elle le fait entrer avec une certaine hésitation, mais malgré tout avec l'envie qu'il lui tienne compagnie. 
Se sent-elle seule ? 
 
Pourtant, elle a de quoi faire dans cette grande maison ! C'est une belle propriété, bien aménagée, décorée avec soin et beaucoup de goût.  
Pourquoi Véronique est-elle devenue aussi pathétique alors ? 
 
Cette question ne cesse de turlupiner le bel hidalgo. 
Il reconsidère à nouveau cette femme pétillante et élégante qu'il a follement aimée pour son entrain, son humour et sa drôlerie. 
Elle n'est plus que l'ombre de la belle femme qu'il a connue... 
 
Une vieille robe délavée et usée, trouée à la manche, les cheveux gras et luisants, un visage émacié d'une pâleur cadavérique qu'aucune émotion n'anime. Son regard est éteint et d'énormes cernes encadrent ses yeux. Antonio est mortifié, il ne parvient pas à reconnaître dans cette femme, la jolie Véronique si pimpante qu'il a connue y a huit ans. 
 
Elle l'invite à s'asseoir. Sa voix ne gazouille plus comme un chant joyeux. Ce n'est plus qu'un son à peine audible qu'elle émet faiblement entre ses lèvres décharnées. Lui ne sait plus que faire. Il se sent de plus en plus mal a l'aise. 
Cette maison qui devrait être accueillante et chaleureuse lui donne froid dans le dos. Pour détendre l'atmosphère, il tente une plaisanterie. 
" Je t'ai manqué à ce point ?" 
 
Il espérait un sourire, mais rien. Un sourire, ce n'est pas grand chose ?  
Il a voulu tester l'étincelle qui était censée rallumer la "dynamite". 
Rien ! Sa blague a fait l'effet d'un pétard mouillé. Rien ne fait tressaillir ce visage fermé à double tour. Il reste un long instant silencieux, paralysé devant un tel mur de glace. 
 
Finalement, c'est Véronique qui prend la parole. 
" Tu veux quelque chose ? Un café ? 
Antonio sourit, il est ravi, bien sûr qu'il en veut. Il pense même que ce café va réchauffer l'ambiance et aussi le cœur de la jeune femme. 
" Avec plaisir ! " 
 
Sans un sourire, Véronique se dirige vers la cuisine toute droite avec des gestes saccadés et raides. 
 
Jusqu'à présent jamais Antonio n'avait vu quelqu'un changer à ce point. Lorsque quelqu'un rétrograde de cette façon, il doit rester au plus profond de lui quelque chose d'avant ! Mais chez Véronique, c'est comme si tout ce qu'elle était avait été effacé pour faire d'elle une personne totalement différente et pas agréable à voir. 
 
Antonio s'installe alors dans le beau divan beige sans cesser de penser à cette Véronique nouvelle qui ne lui inspire plus rien. Il est venu pour renouer des contacts qui se veulent amicaux avec elle mais il est déçu. Il n'a plus envie de lui pardonner cette fameuse nuit. La nuit de leur rupture. Il y a huit ans, il était allé boire pour oublier l'énième affront que lui avait fait subir la jeune femme. Elle était pétillante certes, mais impulsive et se mettait vite en colère et ce soir là, en lui annonçant sa décision de rompre leur relation, il avait failli se recevoir le vase en cristal offert pour leur anniversaire en pleine figure. Il s'était alors enfui au bar pour noyer dans l'alcool sa colère et les deux années de vie commune. Ces années avaient commencé comme un conte de fées entrecoupées des nombreuses colères de Véronique. Antonio en avait eu assez de ces scènes de ménage à répétition et se sentait prisonnier du joug de la vie en couple. Cet amoureux de la liberté avait décidé de rompre. Il était revenu au domicile conjugal sans s'en rendre compte tant il était saoul. Véronique, alors, en manque d'amour l'avait attiré dans son lit et avait éteint le feu des sens qui torturait son ventre. Le lendemain il s'était réveillé en colère et pestait contre Véronique qui avait lâchement abusé de lui. Il avait bouclé ses bagages et s'était envolé pour ne plus jamais revenir. 
 
Et là, huit ans plus tard, il se retrouve devant une pâle réplique de la fougueuse Véronique. 
 
Soudain, un bruit précipité le sort de ses souvenirs. C'est Véronique qui revient de la cuisine avec les tasses de café renversées à moitié sur le sol. Antonio se lève et la débarrasse du plateau. Le visage de la jeune femme est à présent animé par une présence, pas des plus appréciables. Ses yeux sont agrandis, ses lèvres pincées et son visage contracté. La peur transpire de tous ses pores et même plus de la terreur qui semble avoir pris racine dans son pauvre corps. 
" Mais que t'arrive t'il ?  
- Assied toi Antonio ! Et bois ton café ! " 
 
Elle lui a lancé ça d'un ton sec. Malgré sa peur, elle parait secrète comme si elle voulait dissimuler la source de ses frayeurs. Antonio n'insiste pas et se rassoit. Véronique s'installe à ses côtés et le regarde de ses grands yeux bleus terrorisés. Antonio ouvre le dialogue. 
" Cela fait huit ans que tu habite ici ? " 
Il jette un regard circulaire. 
" C'est très joli ! " 
 
Véronique baisse la tête et pince ses lèvres. 
" Non ! Antonio ! Cela ne fait que deux mois que je suis ici ! 
Avant, j'habitais sur Argenteuil ! " 
 
Antonio opine du chef en silence et boit une gorgée de café. 
" Quels sont tes projets Antonio ? "  
" Mes projets ? " 
 
La question le fait sourire, c'est bien la première fois que Véronique s'intéresse à sa vie professionnelle. Elle qui lui a toujours reproché ses nombreuses absences. 
" Oui ? Pourquoi ? Ma question t'étonne ? " 
 
Antonio la regarde encore plus intrigué. Mais qu'est-ce qui a opéré en elle une transformation aussi radicale ? Elle le fixe avec un intérêt évident et il répond à sa question. 
" Eh bien ! Dans deux heures, je dois être à Paris pour... " 
Elle le coupe. 
" Alors tu dois repartir bientôt ? " 
" Dans une heure oui ! " 
 
La jeune femme blêmit, prend son visage dans ses mains et se met à pleurer, son corps est secoué de sanglots violents. Antonio est désemparé, il tente de la calmer de sa voix doucereuse, en lui embrassant les mains. 
" Qu'est-ce qui t'arrive Véro ? Je ne te reconnais plus. " 
 
Véronique, sans écouter ce qu'il lui demande se jette sur lui. Ses mains agrippent sa chemise blanche et se crispent dessus. Antonio en éprouve une sueur froide. Qu'arrive-t-il à Véronique? 
" Ne pars pas! Je t'en prie, reste avec moi ! " 
 
Antonio, devant ce cri de détresse change d'opinion. Elle ne peut pas avoir perdu de mari. Peut-être alors quelqu'un la harcèle et elle lui demande de l'aide.  
" Véro! Calme-toi ! Quelqu'un te veut du mal ? " 
 
Sur ces mots, Véronique semble se calmer et se ressaisir. 
" Excuse-moi. " 
 
Antonio comprend de moins en moins. Il ne la reconnait plus. Ce n'est pas Véronique. Elle lui ressemble encore vaguement mais c'est bien une autre personne. 
" Tu veux reprendre du café ? " 
" Non ! Merci. " 
 
Il se lève mal à l'aise et va regarder par la fenêtre. Il aimerait s'en aller mais il ne le peut pas.  
" Véronique. Je suis ton ami et … " 
 
Il ne peut finir sa phrase. Un bruit étrange se fait entendre dans la maison. Plus particulièrement au premier étage. Véronique porte sa main à sa bouche pour étouffer un cri. 
 
Antonio écoute attentivement ce bruit.  
Ce sont des pas.  
Quelqu'un marche là-haut. Antonio pourrait penser à des rats mais non. Ces bruits sont trop forts, trop précis mais en même temps légers et rapprochés comme les pas d'un enfant. 
" Où est l'escalier ? " 
 
Véronique le regarde terrorisée. 
" N'y va pas, non! Il n'y a rien au premier. 
- Mais alors qui court là haut ? 
- Je n'en sais rien " 
 
Antonio, sans en écouter plus, bondit dans le salon et trouve l'escalier par lequel il monte à l'étage. Quand il arrive, les bruits cessent d'eux mêmes. Il avance dans le couloir au bout duquel se tient un grand miroir. 
 
Il fait à peine quelques pas qu'il entend soudain des sanglots. C'est ceux d'un enfant qui ne pleure pas loin mais le son se répand si vaguement qu'il ne peut en déceler la provenance. Ce sont des sanglots déchirants et poignants. Antonio parcourt le long couloir. Il y a trois portes fermées. Le son ne vient pas de ces pièces. 
 
Il arrive au bout où le grand miroir se présente. Il y jette un coup d'œil hâtif et alors, c'est l'horreur. 
 
Il voit dans le miroir qui se tient derrière lui à sa droite une créature épouvantable.  
Il s'agit d'un enfant, d'une petite fille d'une dizaine d'années à peu près, les cheveux et les yeux noirs contrastant formidablement avec la pâleur morbide de son teint. Antonio se trouve en présence d'un spectre, d'une créature de l'au-delà, d'un fantôme. La fillette le regarde dans le miroir les yeux larmoyants et la bouche affreusement contorsionnée. Sa main maigre se pose sur sa robe blanche, maculée de sang provenant de sa gorge délicate fendue. Elle fixe encore le miroir et d'un seul coup, elle plisse les paupières jusqu'à les fermer et de sa bouche s'échappe un cri d'outre tombe. 
"Papa ! Sauve-moi ! Maman m'a tuée !" 
 
Ce cri raisonne dans le couloir en un écho grinçant qui se cogne contre les murs. Antonio se retourne étouffant d'une angoisse subite. Il n'y a plus personne dans le couloir. Il ne reste que ce vague murmure. Il préfère alors s'enfuir les mains sur les oreilles et les tempes palpitantes. Quand il descend, Véronique prend peur devant son visage décomposé.  
" Antonio!" 
 
Antonio se retourne sur elle les yeux exorbités. 
" Pourquoi ne pas m'avoir dit que ta maison était... hantée ? " 
Antonio vient à elle et la prend dans ses bras. 
" Ma pauvre ! Tu dois être terrifiée ! " 
 
Il la tient quelques instants s'en voulant de l'avoir mal jugée dès son arrivée. 
" Ecoute Véro. Je ne vais pas te laisser ainsi. Je vais annuler mon rendez-vous et rester quelques temps ici. Tu es d'accord ? 
- Qu'est-ce que tu vas faire ? 
- Je ne sais pas. Trouver une solution. " 
Antonio disparait dans la salle de séjour. 
Véronique reste près de l'escalier, imaginant Antonio trouvant une solution, la débarrassant définitivement de ce fantôme indésirable et peut-être .... 
 
Pendant la semaine qui suit, le fantôme semble se calmer. Véronique en est soulagée. Antonio, lui, étonné. Il a pourtant entendu Véronique raconter des choses affreuses sur cette fillette. Qu'elle hurle parfois comme une damnée, qu'elle casse des objets dans la maison, qu'elle laisse des traces de sang sur les murs, qu'elle fait claquer les volets ou bien qu'elle apparait parfois dans sa chambre les yeux noirs de haine et de colère. 
 
Pourtant, durant ces deux jours, le fantôme semble faire une trève.  
Peut-être a-t-il décidé de faire la grève durant le séjour d'Antonio pour revenir à la charge après. Cela effraie d'ailleurs Véronique. 
" Si tu t'en va, elle reviendra et peut-être me tuera-t-elle. " 
 
Antonio voit bien que ce fantôme traumatise Véronique à un point qu'elle en devient paranoïaque.  
 
Pourtant, deux jours après, la situation change. 
 
Le soir, ils discutent autour d'une table bien garnie. Véronique, depuis le retour d'Antonio semble se sentir mieux.  
- J'espère que cette idée de fantôme ne t'effraie pas. 
- J'ai peur des fantômes, certes, Véro. Pourtant, J'ai toujours pensé qu'au lieu de s'effrayer bêtement, il faut au contraire déceler l'origine de leur présence et trouver la solution pour les libérer. 
- Les libérer ? De quoi ? dit Véronique brusquement inquiète. 
- De ce qui les retient sur Terre. 
- Il faut les tuer, tout simplement, répond-elle fermement. 
- Les tuer ? Mais tu oublies que les fantômes sont des gens morts. Seulement leur âme n'a pas trouvé le repos et erre jusqu'au jour où quelqu'un ou quelque chose leur permet de trouver la paix.  
- Mais pourquoi nous torturent-ils ? 
- Je pense que ce sont les hommes qui se croient torturés par les fantômes. Vois-tu ? Je crois que ce n'est pas dans leur but de nous effrayer sauf les esprits maléfiques. 
- C'est à dire ? 
- Oui, le fantôme de quelqu'un de décédé ne veut pas nous effrayer. S'il se manifeste ainsi, je verrais plutôt ça comme un geste désespéré. Un fantôme qui souhaite le repos éternel doit absolument faire savoir qu'il existe même s'il doit faire peur. Si justement il effraie les gens, ceux ci voudront s'en débarrasser le plus vite possible et trouveront une solution. 
- Me reprocherais-tu de ne rien avoir fait pour libérer cet enfant ? 
- Il est vrai que tu n'as rien fait d'autre que t'effrayer toi-même. 
 
Véronique baisse la tête déconfite. Antonio lui prend les mains 
- Ne fais pas cette tête. On va aider cet enfant à s'en sortir. 
- C'est peut-être un esprit maléfique. 
- Pas dans ce cas. Cet enfant réclame vengeance. Quand justice sera faite, elle pourra reposer. 
- Réclamer vengeance ? fait Véronique de plus en plus agitée. 
- Oui. Elle réclame vengeance contre sa mère. Elle l'a tuée. Tu ne le savais pas ? 
- Non. Enfin... 
- Peut-être cet enfant vivait-elle avant toi ici. Sa mère l'a sûrement tuée et à présent, quelque chose la retient sur Terre. 
- Mais que peut être ce quelque chose ? 
- Je ne sais pas. Peut-être quelque chose de la mère. Quand elle l'aura, elle pourra être libérée. 
 
A ces mots, Véronique devient plus blanche que son pullover.  
- Antonio! Je n'en peux plus de tout ça. Je... 
 
Soudain, Véronique se lève précipitamment en hurlant. Antonio s'éjecte de sa chaise aussi. Tous deux regardent avec horreur la nappe blanche sous les couverts se couvrir d'une tâche écarlate qui ne fait que grandir. 
 
Antonio, voyant Véronique proche de la syncope accourt la prendre dans ses bras. 
- C'est fini ! 
Il la regarde tendrement. Véronique pleure et le supplie. 
- Il faut que tu fasses quelque chose Antonio ! 
- Je vais agir Véro. On va s'en sortir. " 
Il la serre contre lui et observe, effrayé, cette tâche sanglante, sortie de nulle part et qui s'écoule doucement sur le parquet. 
 
La nuit qui suit est agitée pour Antonio. Lui qui pourtant dort si bien dans cette paisible maison, son sommeil est habité par des songes affreux.  
Quelqu'un dans l'ombre le fixe, l'observe et il peut distinguer dans l'obscurité des yeux injectés de sang. Pas n'importe lesquels. Il s'agit des yeux d'un enfant. 
 
Il se réveille alors transpirant fortement et haletant. 
 
Après quelques secondes, il se rend compte que le cauchemar continue.  
Cette impression d'être regardé pèse toujours et gagne en intensité chaque minute. Pourtant, tout est calme dans la chambre obscure.  
Il est seul. 
 
Mais non. Quelqu'un l'observe dans l'obscurité. Une présence invisible mais certaine se tient près de lui. 
Il se lève alors, se précipite vers la porte et allume l'interrupteur.  
Non. Il n'y a vraiment personne. Les meubles se tiennent sagement contre le mur. Rien ne bouge. Il tourne la tête vers le mur à la gauche de son lit et ses yeux s'arrêtent sur le cadre accroché sur la tapisserie rose pâle.  
C'est une peinture. 
Le portrait d'une fillette souriante aux longs cheveux blonds, au teint laiteux et au regard clair et perçant. 
 
Antonio est prostré devant cette peinture car il comprend comme une évidence que c'est de là que vient ce regard qui pèse sur lui.  
C'est lui, et lui seul que cette fillette regarde. 
 
Durant cette nuit où il loge dans cette chambre, le tableau vit et les yeux bleus de la fillette, emplis d'une douceur enfantine le scrutent intensément.  
Un frisson glacé lui parcourt la colonne vertébrale.  
Il ne peut croire qu'elle le regarde ainsi. Aussi, pour en être sûr, il se dirige vers sa droite près du meuble. Ce qu'il voit alors l'horrifie. Les yeux de la fillette sur la peinture se déplacent lentement vers lui pour le fixer à nouveau. 
 
Tremblant de tous ses membres, le cœur battant chamade, Antonio reste un instant indécis puis, poussé par une impulsion soudaine, il court vers le tableau, le décroche du clou qui le supporte et le sort de la chambre pour le poser contre le mur du couloir près de sa porte. Il regarde un long moment le dos du cadre tentant de se calmer. La vue de l'objet l'en empêche pourtant. Il s'enferme alors à clefs dans sa chambre et plonge dans son lit après avoir éteint la lumière puis, essaie de se rendormir sans penser à cette oeuvre d'art terrifiante. 
 
 
Un soleil radieux pénètre malgré l'épaisseur des rideaux dans la petite chambre coquette de Véronique. Dans ses draps fins et joliment brodés, elle se tient là, détendue et sereine. Sa chevelure dorée s'étale sur l'oreiller moelleux. Ce matin là, Véronique se sent bien pour la première fois depuis deux mois qu'elle vit dans ce coin tranquille. Sachant Antonio avec elle, elle se sent en sécurité et est persuadée que tout finira bien finalement. Quand elle se réveille et qu'elle ouvre les yeux, elle voit la lumière du jour danser sur le plafond blanc.  
Elle les referme pour inspirer profondément l'odeur chaude de cette saison enivrante. 
 
A cette odeur vient s'y mêler soudain celle du sang. 
 
Elle rouvre les yeux et s'assoit précipitamment le regard terrifié.  
Cette sensation de bien-être n'a pas duré.  
Devant elle, la cause de cette rupture brutale.  
Le spectre est là. Celui qu'elle voit régulièrement depuis deux mois. Debout, la tête baissée, les yeux gorgés de haine fixés sur elle, un visage pâle horriblement contorsionné, une robe tâchée de sang provenant de sa gorge béante.  
La fillette est là et la dévisage sans relâche. 
 
Véronique, tétanisée d'horreur ne sait que faire. Le cri qu'elle veut pousser est trop vaste dans sa gorge sèche et nouée pour pouvoir sortir. Elle fixe, elle aussi, tremblante, le visage contracté du fantôme.  
Celui ci, ne cessant de la scruter hurle soudain d'une voix caverneuse un refrain qu'elle ne connaît que trop bien. 
"Je veux du sang ! TON SANG !" 
Sur ces mots, l'enfant disparait et le cri peut alors sortir. Cri qui réveille Antonio dans la pièce voisine. 
 
Il se lève et accourt dans la chambre de Véronique. Il la retrouve sanglotant dans son lit, les mains sur le visage. Il s'installe près d'elle et tente de savoir ce qui s'est passé. Véronique ne veut d'abord rien dire. L'image de ce spectre revenu après cette semaine de trêve et qu'elle croyait oublier la hante trop à présent pour trouver le courage d'en parler. 
 
Puis, voyant en Antonio un confident affectueux, les mots lui parviennent un peu désarticulés, brefs mais précis.  
" Elle était là Antonio. Devant moi. Elle me regardait. C'était horrible. " 
 
Antonio ne préfère pas lui parler du portrait qui l'a observé une bonne partie de la nuit. Il la réconforte dans ses bras en la berçant comme une enfant. 
- Ecoute Véro. On va s'habiller et on ira faire un tour de l'autre côté de la rivière Nord. Il va falloir que tu y trouves un autre logement. 
- Un logement ? 
- Je t'aiderai. Je ne te laisserai pas tomber." 
Sur ce, il se lève et s'apprête à sortir de la chambre. 
 
Véronique pourrait être soulagée de savoir que peut-être sa vie va s'améliorer mais un secret qui la hante depuis deux mois est à présent trop lourd et même si elle vit ailleurs, elle sera peut-être débarrassée du fantôme mais pas de sa conscience. Il faut qu'elle perce l'abcès. D'ailleurs Antonio ne lui a-t-il pas dit qu'une fois que le fantôme aurait ce qu'il voulait, il disparaîtrait ? Elle ne veut pas penser au sacrifice qui lui en coûtera. Tout ce qu'elle souhaite, c'est d'être débarrassée de tout ça.  
" Antonio! " 
 
Antonio se retourne intrigué devant la voix calme mais grave de Véronique. Son regard est à présent lucide et le fixe intensément. 
" Quoi ? 
- Il faut que je te dise quelque chose. 
- Bien ! Suis-moi. Je vais dans ma chambre. " 
 
Véronique se lève alors et le rejoint. Elle se sent soudain légère. Après tout, ce ne sera peut-être pas si terrible que ça !  
Elle remarque tout de suite le portrait posé à terre dans le couloir. 
" Que fais ce portrait au sol ? 
 
Antonio sent sa gorge se serrer mais préfère le cacher derrière un semblant d'humour. 
- Tu parles sans doute de celui qui m'a observé toute la nuit ? 
- Antonio! Remets ce tableau à sa place. " 
 
Antonio s'exécute sans rien dire. Il prend le portrait, tremblant de voir de nouveau les yeux bleus de la fillette le regarder, et le retourne pour aller l'accrocher au mur mais il le laisse tomber et bondit en arrière en poussant un cri strident et bref. Véronique porte de nouveau ses mains à sa bouche mais ne peut empêcher un nouveau hurlement. 
 
Sur le tableau, ce n'est plus la douce enfant blonde. Le spectre s'y présente de nouveau avec sa gorge ouverte d'où dégoulinent des flots de sang se répandant sur sa robe blanche, son visage grimaçant et ses yeux noirs de haine posés sur Véronique. Puis, de nouveau, sa voix gronde comme le tonnerre: 
" Je veux du sang ! " 
 
Elle lève alors la tête et un morceau important de sa gorge tombe sur le sol en un amas visqueux. Elle pointe son index squelettique sur Véronique et d'une voix plus tranchante cette fois ci qu'une lame aiguisée elle hurle: 
"TON SANG !" 
 
Antonio se retourne vers Véronique l'air consterné et interrogateur. Elle le fixe tremblante de terreur. Il se lève et essaie de l'enlacer mais elle se débat furieusement en proie à des sanglots convulsifs. 
"Pourquoi Véronique ? Pourquoi cet enfant t'en veut autant ? C'est qui ? 
 
Avec beaucoup de mal à parler, Véronique réussit à s'écrier avec désespoir. 
- Antonio! C'était... C'était notre fille ! 
 
Antonio a l'horrible impression de recevoir une gifle en pleine figure. 
- Quoi ? Mais... Qu'est-ce que tu racontes ? 
Il ne peut en croire ses oreilles. Il refuse d'accepter cette soudaine et tragique réalité. 
- C'était notre fille! 
- Mais enfin! bafouille-t-il incrédule. Comment... 
- Souviens-toi cette fameuse nuit, il y a huit ans. Quand tu es rentré à la maison ! Tu étais complètement saoul et... J'ai profité de toi. Le lendemain, tu es parti en colère et on ne s'est plus revu jusqu'à ce jour. Ce que tu ignores, c'est... que je suis tombée enceinte et j'ai eu Cornelia. Je l'ai vue grandir mais je ne l'ai jamais aimée. J'avais trop de regrets. Je t'aimais comme une folle et je n'ai jamais accepté notre rupture. Je lui en ai voulu et cette année, j'ai voulu changer de vie. J'ai déménagé voilà deux mois et... Pour effacer vraiment le passé, je... Je l'ai tuée, Antonio. Je l'ai égorgée pendant son sommeil et l'ai enterrée dans le jardin. 
 
Elle sanglote longtemps sous les yeux d'un Antonio pétrifié. Il y a deux mois de cela, il était encore père sans le savoir. Sans même le soupçonner. Après la stupéfaction, il monte en lui une colère incontrôlable. Il empoigne Véronique qui hurle de frayeur et la secoue violemment. 
"Pourquoi ? Pourquoi ? 
- Je voulais effacer les fautes du passé. 
- Et tu crois vraiment que ça t'a servi à quelque chose de tuer une enfant innocente ?  
- Non tu penses. Cela fait deux mois qu'elle me hante et qu'elle réclame mon sang. 
 
Antonio n'arrive pas toujours pas à y croire. 
- Où est sa tombe ? 
- Non, je refuse. 
- Emmène-moi ! hurle Antonio d'une voix terrible. 
 
Il lui prend le bras et l'éjecte dans le jardin. Véronique doit céder malgré elle et ils se trouvent bientôt devant un terrain plat et herbeux où l'on distingue bien une légère bosse assez large. 
- Elle est là dessous. 
 
Antonio bout de fureur. Il ne veut toujours pas croire que son enfant qu'il n'a jamais connue repose à présent dans ce jardin de terre sèche.  
Il regarde longtemps la tombe avec un désarroi infini. Voilà ce qui reste à présent de sa petite fille. De cette pauvre enfant innocente qu'il a vue dans le couloir devant le miroir. 
" Papa sauve-moi ! Maman m'a tuée ! " 
 
C'est lui qu'elle appelait avec tant de désespoir. Lui dont il a tout ignoré jusqu'à son existence pendant huit ans et ce jour là, il la retrouve morte, tuée injustement par une mère névrosée, enterrée comme un chien. Il se sent coupable car s'il l'avait connue, elle serait peut-être toujours en vie. Mais là, il la voit pour la première fois rongée par le temps mais aussi pour la dernière fois et pourtant... 
 
Antonio, alors, se tourne vers son ex-compagne avec un regard dégoûté et méprisant. Il se trouve face à une meurtrière. Celle de son enfant qu'il aurait tant voulu connaître, aimer et protéger. 
" Je suppose que tu es fière de toi. Tu as fait du beau travail. " 
 
Sur ces mots, un vent froid et soudain vient balayer les fleurs tombées des arbres et secoue les branches feuillues du noyer. Il apporte de plus dans son souffle le son lointain des cloches de l'église du village qui tintent lugubrement dans l'air, comme annonçant un mauvais présage. Tout va se jouer maintenant. 
 
De nouveau, Antonio et Véronique éprouvent la sensation d'être observés. Le fantôme est là, près d'eux. Ils peuvent entendre son souffle haletant et son gémissement d'outre tombe. Ils se retournent alors tremblants d'angoisse. Oui. Elle est là. Sa robe blanche et tâchée, sa gorge béante, ses yeux noirs, fixés sur Véronique, gorgés de haine sur son visage blanc contorsionné et sa voix comme un écho déchirant qui hurle toujours : 
"Je veux ton sang ! MAINTENANT ! 
 
Véronique, de nouveau terrorisée, tente de se ressaisir. Elle comprend dans son esprit torturé que c'est le moment crucial. Qu'il va se passer quelque chose et il lui faut réagir vite ! Alors, elle lance au fantôme de sa fille un regard méprisant et lui dit avec colère : 
- Jamais !  
Le spectre agrandit plus ses yeux. Ils sont à présent injectés de sang et disproportionnés sur son petit visage, comme dans les cauchemars d'Antonio qui regarde la scène tétanisé. 
- MAINTENANT ! hurle la fillette de sa voix gargouillante. 
 
Le vent souffle plus fort encore et gémit furieusement comme une âme agonisante à travers les branches des arbres. 
- Non. Je veux connaître le bonheur. Pars de cette maison ! Je ne veux plus jamais te voir. 
- TON SANG ! 
 
Antonio ne sait que faire devant ce tableau dramatique. D'une part, Véronique qui crache sa haine comme un venin acide et de l'autre, cette petite fille sanguinolente qui réclame justice. 
- Tu n'auras jamais mon sang ! s'écrie Véronique avec une colère hystérique. Tu resteras ainsi car tu as ruiné ma vie. Je suis heureuse que tu sois morte ! 
 
Ces derniers mots font réagir Antonio. Devant cette cruauté sans nom, il est saisi à son tour d'une fureur soudaine. 
- Comment peux-tu dire des choses pareilles ? hurle-t-il. 
 
Sans écouter ce qu'il dit, Véronique continue d'extraire par ses paroles le mépris qu'elle a toujours eu pour sa fille. 
- Je souhaite que jamais personne ne te libère. Tu erreras comme une âme en peine pour toujours et tu ne peux savoir à quel point cette idée me réjouit. 
- Arrête! crie Antonio. Tais-toi donc. 
 
Véronique se retourne vers Antonio avec dans ses yeux clairs, une lueur malsaine. Un sourire franc et démoniaque se dessine sur ses lèvres pâles. Un rire diabolique s'échappe de sa poitrine frêle. On dirait qu'elle est possédée. Peut-être l'est-elle d'ailleurs. 
- Pourquoi j'arrêterais Antonio ? Cette enfant mérite le tourment éternel. 
- C'EST TOI QUI LE MERITE ! s'écrie Antonio en brandissant sa pelle. 
- Qu'est-ce que tu vas faire avec cette pelle ? Me tuer pour libérer cette bâtarde ? 
- TAIS TOI ! Je ne veux plus rien entendre ! 
- Vas-y Antonio. Qu'est-ce que t'attends ? Tue-moi ! 
- ARRÊTE ! NE ME TENTE PAS ! 
 
Antonio recule alors que Véronique avance vers lui avec une démarche chancelante. Le pauvre homme ne sait que faire et fait tout son possible pour se maîtriser mais la colère semble être bien plus forte. 
- Vas-y Antonio. Tue-moi. Tu en crève d'envie. Regarde ta fille. Elle n'attend que ça. 
Devant l'hésitation d'Antonio, elle rit de nouveau et se tourne vers le fantôme. 
- Tu vois, petite effrontée. Même ton père ne veut pas te libérer. Il n'en a pas les couilles ! Ma pauvre fille ! TU NE TROUVERAS JAMAIS LE REPOS !" 
 
Cela en est trop pour Antonio. Aveuglé par une fureur terrible et une soudaine envie de meurtre, il abat violemment sa pelle sur le crâne de Véronique qui vole en éclat. Un sang rouge et chaud gicle et la jeune femme tombe à terre suivie d'Antonio qui s'effondre à genoux sous le poids de l'émotion. Une dernière bourrasque plus violente que les autres fait tomber quelque noix de l'arbre. Le fantôme, lui, n'est déjà plus là. 
 
Antonio, toujours à genoux, s'efforce de reprendre ses esprits en fixant son oeuvre, horrifié. Le sang, s'échappe du crâne fracassé de Véronique et laisse sur l'herbe un mince filet rouge qui coule dans le trou sur le cadavre. Le liquide de la vie coule sur la mort. C'est comme un équilibre naturel qui se rétablit. Le sang de la mère qui apporte la vie à l'enfant. 
 
Il observe longtemps ce funeste tableau puis se relève les jambes un peu flageolantes. Il s'avance vers le corps de Véronique sur lequel il crache sans honte. 
" Tu ne mérites même pas un bel enterrement. Les fleurs se flétriraient tout de suite sur ta tombe. " 
 
Sur ces mots, il reprend sa pelle ensanglantée qu'il a lâchée en se jetant à genoux après l'assaut final, recouvre sa pauvre enfant de terre puis creuse un nouveau trou à côté. Quand il est assez profond, il y jette Véronique comme un vulgaire paquet du bout de son outil puis il la recouvre à son tour de terre dure et sèche comme l'était le cœur de la défunte. Après quoi, il retourne dans la cuisine, prend un des deux chandeliers en bronze sur la cheminée. Il le place sur la table basse du salon, y plante trois bougies blanches qu'il prend dans un tiroir et les allume afin que l'âme de sa fille trouve son chemin pour avoir le repos éternel. C'est ainsi qu'il a appris à libérer les âmes dans sa famille. C'est une tradition. Enfin, épuisé et désemparé par cette épreuve, il y pleure longtemps en priant pour le salut de son enfant mort. 
 
 
Trois jours ont passé. Antonio doit retourner à Paris pour affaires. Nous sommes à deux heures de son départ. Mais Antonio veut aller une dernière fois se recueillir sur la tombe de sa fille.  
Ce jour là, quand il pénètre dans la propriété déserte, il regarde la maison en repensant à ce séjour qu'il n'oubliera jamais. Ce séjour où le passé l'a rattrapé. Puis, il sort dans le jardin arrière et arrive près des deux tombes qu'il a refermées comme les blessures dans son cœur qui mettront plus de temps à cicatriser. Il s'agenouille près de sa fille sans même regarder l'endroit où Véronique est enterrée et y prie longtemps. Puis, quand sa prière est finie, il rouvre les yeux la tête et se lève brusquement. 
Au fond du jardin, devant lui, sa fille Cornelia lui apparait dans une robe toute blanche. Son cou délicat est intact et ne présente plus aucune blessure. Sur son visage, au lieu d'une grimace et d'un regard haineux, un sourire céleste erre à présent sur ses lèvres et ses yeux brillent de bonheur et de sérénité. De sa petite main dodue, elle lui fait signe au revoir, se retourne et disparait en s'enfonçant dans le jardin.  
Antonio peut à présent partir en paix. Il se sent le cœur léger et en éprouve un grand soulagement. Il sait désormais que grâce à lui, sa fille est enfin libérée.