La petite voiture ralentit sur la route de campagne et s'arrêta sur le bas-côté. Un couple de sexagénaires en descendit et l'homme referma la porte à clef. Puis, il prit la main de la femme et tous deux se mirent à marcher dans le pré.
Le soleil de ce mois de mai les réchauffait et les oiseaux perchés dans de rares arbres, faisaient entendre leurs doux chants. Pas un nuage dans le ciel ne venait assombrir la clarté du jour. Nul bruit intempestif ne venait perturber l'espèce de sérénité du couple.
Ils marchèrent quelques minutes, puis l'homme s'immobilisa. Le pré s'étendait à perte de vue et tous deux semblaient figés au milieu de rien.
- Voilà, c'est ici, murmura l'homme.
- En est-tu sûr ? répondit-elle.
Il se tourna vers sa compagne et lui lança un regard à la fois tendre et ému.
- Oh oui, c'est bien ici. Je m'en souviens à cause de la position des arbres.
Il se baissa et examina le sol.
- Il n'y a plus rien, dit-elle. Que cherches-tu donc. " Ils " ont tout enlevé, et c'est tant mieux !
L'homme regardait toujours le sol. Mais il eut beau examiner la terre, il ne vit que des herbes. La femme se pencha sur lui et dit d'une voix douce :
- On n'aurait jamais dû revenir ici.
- Non, je voulais revoir ce lieu, car c'est ici que tout a commencé.
- Pourquoi donc ? Ceci est fini depuis longtemps.
L'homme ne répondit pas. Il se releva, jeta un coup d'œil circulaire et ferma soudain les yeux. Une nuée d'image vint le frapper durement et le flot des souvenirs l'envahit . . .
Il se revit, lui, Helmut, quarante ans plus tôt, à cet endroit, par cette nuit froide de février . . .
Transis dans son uniforme de la National Volks Armee, autrement dit l'armée de l'Allemagne de l'Est, il effectue une patrouille nocturne, le long de la frontière avec l'Ouest. De l'autre côté des barbelés, c'est la zone britannique.
Soudain, les cris, l'alerte, les aboiements des chiens, les projecteurs dont les faisceaux blanchâtres trouent la nuit . . .
Les officiers qui hurlent les ordres . . .
- Allez, plus vite, tas de crétins, ils essayent de passer à l'Ouest !
Dans la nuit glaciale, on court, on glisse, on s'égare . . .
Soudain, les chiens sont lâchés. Ils ont trouvé leur cible. Sous l'impulsion des officiers, on arrive vers les fuyards.
- Halt ! Halt !
Les premiers coups de feu claquent. Les balles ont-elles atteint leurs cibles ? Nul ne le sait.
Et soudain, on s'arrête.
Elle est là . . .
Une jeune fille, a maladroitement essayé de mettre une longue planche sur les barbelés pour passer à l'Ouest. Mais le morceau de bois est trop court. Elle espérait marcher dessus et ensuite . . .
Mais elle est tombée, ou plutôt, le chien l'a faite chuter. Elle est là au sol, pantelante, l'animal menaçant de lui sauter à la gorge. Le maître-chien a rattrapé la bête pour l'empêcher de se jeter sur sa proie.
Et alors, l'inimaginable . . .
Un sergent, abruti de chez abruti, qui lève son fusil et lâche une rafale sur la jeune fille.
Heureusement, l'officier de liaison soviétique qui est avec eux, le jette au sol d'une bourrade en criant :
- Marzaviet ! ( Connard ! )
La fille est blessée à la jambe, elle est évacuée.
De l'autre côté des barbelés, des soldats de Sa Très Gracieuse Majesté sont arrivés, mais n'ont rien pu faire, la jeune fille n'étant pas encore à l'Ouest.
Helmut est presque sûr d'avoir vu un soldat britannique vomir, au vu de la scène...
La patrouille est-allemande retourne en caserne. Par la suite, Helmut apprend que la fugitive restera amputée de la jambe droite . . .
Plus tard, à la chute du mur de Berlin, c'est la fin d'un monde. Un monde de terreur et de délation.
Helmut est là, dans cette République Démocratique Allemande qui n'a plus de raison d'être. Il se souvient . . .
Les soldats soviétiques plient bagage, ils sont affamés et en guenille, ils se moquent de tout, alors ils vendent tout, y compris du matériel de guerre.
Helmut a récupéré une grenade . . .
Il a su par la suite où habitait le sergent de cette terrifiante nuit.
Il a sonné à la porte de la maison du sergent. Celui-ci a ouvert mais il n'y avait personne.
Le crétin s'est baissé et à vu une grosse boite d'allumette. Il l'a ouverte et la goupille de la grenade est tombée à ses pieds avec un petit bruit métallique.
À cent mètres de là, Helmut a vu l'explosion . . .
Il ouvre soudain les yeux et il est là avec sa femme, au milieu du pré, là où tout a basculé. Autrefois la frontière était là et c'est ici que cette jeune fille . . .
Soudain une petite fille passe près d'eux. Elle leur sourit au passage et ne se doute pas qu'elle emprunte le même chemin qu'autrefois une jeune fille a essayé de prendre. Mais aujourd'hui, il n'y a plus rien pour l'empêcher de passer.
- C'est mieux ainsi, se dit Helmut.
Avec son épouse, ils reviennent vers la voiture. Une fois à l'intérieur, elle lui dit :
- Ca t'a fait du bien de revoir ce lieu.
- Oui, car c'est là que tout a commencé.
Elle ne répond rien, car à ce moment, elle relève son pantalon pour retirer la prothèse de sa jambe droite . . .