Louisa, de bonne volonté
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© Cathy ESPOSITO
La Châtelet rouge métallisée remonte la pente à vive allure, enfin, à l'allure la plus vive que peut produire une voiture électrique. Hugo porte sa main à la bouche pour éviter qu'un rot s'échappe de ses lèvres. Il a trop mangé. Ces derniers temps il digère difficilement. Ou bien est-ce la conduite sportive de Louisa qui l'incommode ? Avec ses cent vingt kilos et son mètre quatre vingt, Hugo a bien du mal à se trouver confortable dans la Châtelet. Il est engoncé là comme un Chamalllow enfoncé dans un dé à coudre. 
 
Ils vont être en retard. Rien de bien grave, ils ne sont pas rémunérés pour être à l'heure. Ils ne sont pas rémunérés du tout. Louisa et Hugo sont bénévoles. Surtout Louisa, Hugo quant à lui travaille à mi-temps pour une société d'imprimerie dans laquelle il est embauché comme livreur. Le reste du temps il aide donc son prochain. Il a connu Louisa au Restos du Cœur et depuis, elle passe trois après-midi par semaine devant l'imprimerie, il s'engouffre, comme il peut, dans la Châtelet et ils roulent jusqu'au dépôt où tout un après-midi dans la fraîcheur des jours d'hiver, ils dépotent, rangent, comptent, etc… 
 
Hugo essaie d'oublier que son fessier déborde du siège, il ne dit pas à Louisa que s'il devait faire dix kilomètres de plus dans cette position, il ne sentirait plus le sang circuler dans ses jambes, il n'avoue pas non plus qu'il ne sait pas où mettre ses bras, croisés sur son ventre rebondi, ou la main droite accrochée à la poignée haute et que faire de la gauche ? Hugo s'accommode de la situation parce qu'il n'a pas envie de pendre le bus. 
 
Ils se disent bonjour, il s'assoit tant bien que mal, Louisa redémarre et on n'en parle plus. 
 
C'est une jeune femme, à contrario, très mince que cette Louisa, frêle même et ceci n'est pas la simple opinion d'un homme gros qui aurait tendance à juger relativement à sa propre personne. Ceci est l'avis de tout le monde. Là-bas au Restos, les autres se demandent comment cette jeune femme peut soulever des cartons aussi lourds avec son physique à la limite de la maigreur. 
 
Hugo lui jette un coup d'œil, elle porte toujours sa paire de jean usé, son pull à col roulé trop ample, ses lunettes ronde à la John Lenon au bout d'un nez pointu et fin. Ses cheveux noirs et lisses, partagés au milieu du crâne par une raie blanche. Hugo n'a jamais osé le dire parce qu'il ne voudrait pas lui faire de la peine mais la première fois qu'il l'a rencontrée il a songé à un oiseau de proie. Lui qui a tant subi les moqueries depuis sa plus tendre enfance. Il en connaît les effets et ne voudrait pas que Louisa en souffre. 
 
Il la regarde à nouveau, Louisa ne souffre pas. C'est bizarre, le sentiment qu'il a à son sujet. Fine et forte à la fois, comme la moutarde. Louisa et trop solide pour avoir mal d'une petite réflexion idiote, telle que : " Tiens, tu me fais penser à un Faucon ! " Et puis cette impression est passée très vite. Hugo a oublié depuis longtemps de la comparer à un rapace. 
 
Pourquoi ? Parce qu'elle a ce regard. Lorsqu'elle se tourne vers lui et le fixe droit dans les yeux, Hugo perd ses moyens, il est anéanti. Une petite souris alors ? Parce que son regard est si tendre et gentil mais aussi sévère, droit, fixe qui sonde les tréfonds des pensées obscures de son vis à vis. Elle vous cloue sur place, Louisa, par sa détermination, sa vérité, son entièreté. 
 
Quatre heures plus tard, Louisa dépose de ses lèvres minces un baiser sur la joue ronde d'Hugo et lui dit à demain en l'extirpant devant chez lui. Elle va donner des cours du soir pour des enfants qui vivent en ZEP. Demain matin, elle ira faire un peu de ménage chez quelques mémés. La squelettique Louisa armée d'un balai, d'une serpière, d'un chiffon. Louisa sur tous les fronts. Elle est née pour aider, se plaît-elle à claironner et en anglais s'il vous plaît. À la Bruce Springsteen " Born to Help ". ça fait rire tout le monde, on plaisante et on travaille. 
 
Hugo préfère ses trois demi journées non payées au Restos du Cœur que ces cinq demi journées payées à l'imprimerie. Les lundi, mardi et jeudi, il rentre chez lui le cœur léger, enfin aussi léger qu'on puisse être avec cent vingt kilos de graisse autour. 
 
Il s'endort en pensant à de jolies choses et souvent Louisa en fait partie, non pas qu'il la trouve à son goût, elle est beaucoup trop maigre, sans forme. Lui a toujours regardé les femmes qui ont de la poitrine. C'est là-dessus qu'il laisse traîner ses yeux le plus souvent, son critère de sélection. Sélection de quoi ? Hugo vit seul depuis de nombreuses années. Il a renoncé à tenter de trouver une âme sœur. Il ne sait pas s'y prendre. Il faut dire aussi que les femmes ne se bousculent pas au portillon. Louisa est plate sous son pull à col roulé. 
 
Pourtant il pense à elle. C'est parce qu'elle est la seule femme qu'il connaisse. Non, faux, il y a la nouvelle Sérigraphe qui fait partie d'un grand nombre de ses rêves érotiques. Elle est jeune, fraîche, avec un décolleté de tous les malheurs. Hugo sent ses mains devenir moites quant elle se hisse sur la point des pieds pour lui faire la bise le matin. Il doit devenir tout rouge et ça l'énerve. Mais bon. Louisa est certainement plus accessible se dit-il souvent. 
 
Accessible à quoi ? Le verrait-on lui, énorme qui remplit l'habitacle de la Châtelet avec une brindille coincée sous son ventre ? 
 
Hugo s'endort, il rêve du corps de la Sérigraphe avec les yeux de Louisa. Elle est souriante, chaleureuse, sensuelle, elle est nue, belle, disponible….Hugo se réveille d'un bond. Il faut qu'il arrête l'oignon le soir. Pourtant c'était doux comme rêve. Il se rallonge, les bras croisés sous sa tête. 
 
Pourquoi songer à Louisa ? A part ses yeux… ? Elle l'appelle mon bon gros Hugo parce que ça rime dit-elle. Il n'a pas pris la mouche, c'est affectueux comme appellation. Pourtant, bon gros ? ? 
 
Dans la bouche de Louisa tout passe bien, elle si enjouée, positive, pleine d'énergie, joueuse. Ah, si elle était jolie comme la Sérigraphe…Hugo sommeille, il entend la vieille horloge de sa grand-mère marquer onze heures. Il faut qu'il dorme sinon… il n'arrivera pas à se réveiller demain matin à six heures. 
 
Mon bon gros Hugo laisse planer son esprit au-dessus des choses et des gens, il veut à tout prix songer à autre chose qu'à Louisa. Il pense à ses parents, à son copain Gilbert, à ses voisins, au Président de la République pourquoi pas ? Bien que la politique ne l'intéresse guère. Louisa, elle, commente l'actualité comme si elle était journaliste. Encore elle ! 
 
Il va faire beau demain, la température remonte mais Louisa portera tout de même son pull à col roulé. Hugo quitte son lit par dépit. Il rejoint la seconde pièce de son appartement riquiqui, s'assoit à table après avoir récupéré une bière dans le frigo. Cette vieille pendule héritée de sa grand-mère toque les minutes inlassablement, elle sonne une fois à la demi-heure, et ensuite selon le nombre de fois qu'il faut pour marquer l'heure. Hugo entend onze heure et demi. Encore une nuit d'insomnie. 
Louisa comble les vides des autres et lui que pourrait-il lui donner ? 
 
Son ventre est creux, non pas le sien mais celui de Louisa. Cela forme un arc de cercle quand elle se penche en avant. Elle lui a donné son numéro de téléphone portable pour le cas où un jour, il ne pourrait pas venir. Du coup, elle ne s'arrêterait pas devant l'imprimerie pour le prendre dans sa Châtelet. Ils ne sont pas intimes, ni amis. Louisa aime tout le monde pareil, personne en particulier. Pourtant, il aimerait bien qu'elle l'aime un peu plus lui. 
 
Pourquoi ? Onze heure quarante cinq. Si lui Hugo l'attrapait par la taille, il la casserait. Elle est incassable Louisa. Et s'il lui téléphonait, juste comme ça. Non, elle lui demanderait ce qui ne va pas et il ne saurait quoi répondre. La Sérigraphe se moquerait de lui s'il lui avouait qu'il la trouve jolie, que dirait Louisa ? Il pense qu'elle rirait haut et fort, avec ses cheveux fins, plat et luisant qui encadrent ce visage émacié. 
 
La beauté qui vient de l'intérieur, Hugo en a déjà entendu parler. On ne peut pas aimer une âme sans être attiré par le corps qui l'entoure ! Il déplie le bout de papier sur lequel figure le numéro de téléphone. On n'appelle pas les gens à minuit. Louisa, c'est pas pareil, elle ne dort jamais. Elle doit à peine rentrer chez elle de cette heure-ci après une journée de don de sa personne. C'est un petit dieu Louisa. Une déesse. Il rit en secouant ses épaules. 
 
Louisa compare souvent la vie à une journée type, le matin quand on est embué de sommeil, c'est comme l'enfance innocente, on hésite, on démarre, à midi, c'est l'adolescence en pleine forme, on est prêt à tout casser, l'après-midi, on est à l'âge adulte qui domine la situation et se dit que la journée est presque finie. La soirée, c'est la vieillesse qui n'aspire qu'à se reposer. 
 
À partir de là, Hugo s'est mis à songer que sa rencontre avec Louisa avait un début et une fin comme toute choses en ce monde. Un matin, un après-midi, un soir. Elle disparaîtrait donc un jour, il ne la verrait plus, ni ne l'entendrait plus. Les minutes sont comptées, tout est rythmé, pas de retour en arrière possible. Minuit marque la fin. 
 
Lui reste-t-il un peu d'amour pour lui ? 
 
Il compose le numéro sur son téléphone portable sans appuyer sur " Appel ". Il attend, que va-t-il dire ? " Tu ne dors pas ? " " J'avais envie de parler " " Je suis tombé amoureux de toi ". Hugo lâche le téléphone et reboit au goulot sa bière chaude. Sa journée est finie, qu'attend-il ? De n'avoir plus le choix ? 
 
La vieille horloge résonne du premier coup de minuit, puis du second, Hugo reprend le téléphone en main, quatre, il appuie sur la touche verte en se disant qu'il est un homme, six, ça sonne, huit… 
 
" Allo " 
" Allo, Louisa, c'est Hugo " 
" Qu'est-ce qui se passe ? " 
" Je pensais à toi " 
 
dix. 
 
Hugo se dit qu'il n'est pas trop tard. Il faut qu'il parle avant la fin de cette journée. 
 
Onze 
 
" Louisa, te resterait-il un peu d'amour pour moi ? "