Le renouvellement de sa carte de séjour en poche, Nadia marchait d’un pas rapide et heureux. Elle allait rejoindre Mathilde - sa bonne étoile comme elle l’appelait - qui était venue vers elle un soir de déprime alors qu’elle traînait sa peine et sa vie sur un banc de solitude où personne ne s’arrêtait. Seuls, quelques regards furtifs, qui glissaient très vite sur son visage - comme si l’angoisse des autres pouvait les contaminer - essuyaient au passage, les quelques larmes qui coulaient sur ses joues.
Mathilde, elle, avait comme freiné, ralenti son pas, puis posé avec interrogation son regard curieux sur ce cas désespéré :
- « On peut vous aider ?… Ça ne va pas ?… Vous semblez perdue, qu’est-ce qui se passe ?…Vous ne voulez pas me répondre ?
- Mes ennuis vous intéressent ?
- Si vous avez l’intention de rester sur ce banc toute la nuit, oui !…dormir ici c’est dangereux. Qu’est-ce que vous faites là ? Personne ne vous attend ?
- Je n’ai plus personne à qui me raccrocher, plus d’endroit où dormir, plus de travail et plus d’argent, ça vous va comme explication ?
- Oui et en plus, avec votre accent…vous venez d’où ? Enfin, peu importe. Si personne ne peut vous aider, moi, je ne peux pas vous laisser là. Écoutez, pour ce soir, je veux bien vous héberger et puis demain…eh bien demain, on verra ; et surtout, ne vous inquiétez pas, vous ne dérangerez personne, je vis seule avec mon chat. »
Mathilde habitait un petit appartement confortablement installé, aux couleurs chaudes, où régnait une atmosphère de calme et d’harmonie. En passant la porte, on s’y sentait bien.
- « Vous allez prendre un bon bain, manger quelque chose et dormir. Demain, vous y verrez plus clair et moi aussi. Pendant ce temps, je vais aller ouvrir mon canapé et préparer votre lit.
- Je vous remercie…sans vous…
-Vous pouvez m’appeler Mathilde, vous c’est Nadia n’est-ce pas, Nadia comment ? Bon… pour l’instant, on s’en fout ! Pas vrai ?
- Merci Mathilde. »
En ce début d’automne, l’été s’alanguissait encore sous de belles journées ensoleillées. Une odeur de café et de pain grillé effleura ses narines, Nadia ouvrit les yeux. Une douce lumière filtrait déjà à travers les persiennes qu’elle s’empressa d’aller ouvrir. Il faisait beau, très beau. Elle leva alors la tête et regarda le ciel : Et le ciel était bleu !
Avant de s’endormir, elle avait essayé de mettre un peu d’ordre dans sa tête. Trouver le meilleur moyen de s’en sortir sans faire de vagues. Tous ces derniers mois, elle avait eu la chance de vivre tranquille et à l’abri grâce au docteur Alain ; maintenant, il était temps qu’elle prenne sa vie en main. Elle s’habilla et alla vers la cuisine où déjà Mathilde l’attendait.
- « Rien ne vaut un bon petit déjeuner pour commencer la journée…allez, venez vous asseoir près de moi. Je ne travaille pas aujourd’hui. J’ai quelques courses à faire mais vous pouvez rester ici, après, si vous le voulez, on pourra parler : Qu’est-ce que vous en dites ?
- Je veux bien oui.
- Bon eh bien, je vais me préparer…faites comme chez vous.
Elles allaient parler, oui. Elle allait tout lui expliquer. Mathilde méritait bien ça. Elle lui raconterait son histoire, comme elle l’avait racontée au docteur Alain. Elle lui dirait comment et surtout pourquoi, elles avaient succombées, elle et Sonia, aux propositions alléchantes de cette filière - à la tête de laquelle cette grand’mère adorable se portait garante - qui recrutait des jeunes filles au physique agréable, parlant quelque peu le français, pour une agence de mannequin avec la promesse d’un contrat en bonne et due forme à leur arrivée en France : un stage de formation accéléré…un salaire assuré…un avenir quoi ! Tout ce qu’elles n’espéraient plus au fin fond de leur petit village.
L’arrivée en France et le rêve qui s’écroule…le piège, le cauchemar. L’agence de mannequin n’était qu’un leurre. La réalité : un réseau bien organisé de call-girls à domicile. Au bout d’une semaine, nous n’avions plus d’identité, plus de papiers, plus d’argent, car il fallait avant tout, rembourser tous les frais que notre venue avait occasionnés.
Nous avions rejoint d’autres filles qui semblaient déjà résignées, le regard absent et qui ne disaient mot. À chacun ses problèmes : « fais ce qu’on te dit, souris et tais-toi ! La menace, la punition, l’humiliation et la honte, il ne manquait rien, la peur était là ! »
Sonia pleurait…
- « Mais comment on a pu se laisser avoir comme ça. Tout ça, c’est de ta faute Nadia, pourquoi je t’ai écoutée !…
- Je te garantie qu’on va sortir d’ici.
-Tu rêves encore Nadia. Ils nous ont à l’oeil.
- Je vais trouver un moyen, t’inquiète !
- Tes solutions pour s’améliorer la vie, je m’en souviendrai, regarde où on en est !
- On va les avoir aussi, t’en fais pas. Cette vieille peau va me le payer ! Avec ses airs de grande dame !
- On aurait du se méfier d’elle, toutes ses belles paroles, ses promesses, c’était trop beau !
- Je t’ai dit que je trouverai un moyen de sortir d’ici et une fois dehors, en sécurité, je pourrai prévenir la police. Fais-moi confiance..
- Fais ce que tu veux, mais laisse-moi tranquille ! Et surtout ne me parle plus français !
Toute la nuit, Nadia avait échafaudé un plan d’évasion…elle pourrait sauter par la fenêtre : mais il lui fallait trouver quelque chose qui diminue la hauteur de ce premier étage où était sa chambre.
Il n’y avait pas de drap dans son lit, mais le dessus de lit en coton qui le recouvrait, une fois bien noué, ferait certainement l’affaire. La fenêtre, de ce côté de la maison, donnait dans une impasse fermée aux voitures, sans vis-à-vis. On atterrissait sur le gravier : tant pis pour les écorchures. Elle allait devoir bien calculer sa chute - et comme disait Anton, le champion du saut périlleux : - « garde tes chevilles bien souples Nadia ! ». Maintenant, il fallait trouver comment attacher ce dessus de lit au rebord de la fenêtre, enjamber celle-ci pour pouvoir s’y accrocher et se laisser glisser tout le long du mur avant de sauter.
Une chaise ! Voilà ce qu’il lui fallait. Elle se servirait du dossier de la chaise posé contre le rebord de la fenêtre pour attacher son dessus de lit et pour faire le contrepoids : un futur et stupide gogo bien lourd !…
Et le plan avait fonctionné. Tout s’était passé, déroulé en film continu. Sa conscience avait tout programmé. Elle ne pensait plus, elle agissait ; elle avançait pas à pas vers sa délivrance. Elle avait eu la chance, dans l’assistance des grands soirs, de repérer sans trop de mal son gentil jobard qui, déjà à moitié ivre, l’avait suivie, se laissant griser par la douce voix qui lui susurrait à l’oreille tous les bienfaits des « Mille et une nuits du jardin des roses. » Tout était en place.
…
Une fois délesté de ses chaussures et de ses vêtements, elle l’avait assis, comme prévu, sur la chaise collée au rebord de la fenêtre…- « ferme les yeux, et surtout, mon gros loulou, ne les ouvre que lorsque je te le dirai. »
À la souplesse d’un chat, elle avait enjambé le rebord de la fenêtre, s’était laissée glisser le long du dessus de lit, avait sauté sur le sol plus bas, puis rebondi…une seule idée en tête : Fuir ! Traverser à toute vitesse le parking un peu plus loin en zigzagant à travers les voitures pour ne pas se faire remarquer…atteindre la rue, mettre de la distance entre elle et son lieu d’évasion…ajuster sa foulée avec une seule pensée : courir droit devant et s’éloigner au plus vite !
C’est-ce qu’elle fit, lorsqu’une voiture, qui allait lui couper la route, freina brusquement afin de l’éviter, déséquilibrant sa course ; son élan brisé, elle bascula et se retrouva un peu groggy sur le pavé mouillé.
Elle reprit très vite ses esprits. Elle pouvait bouger, elle n‘avait rien de cassé, juste son épaule gauche qui lui faisait un peu mal…Un visage se penchait sur elle…
- « Ne craignez rien, je suis médecin
- Je crois que je vais bien, ça va …
- Vous en êtes sûre ? Vous avez déboulé devant moi, j‘aurais pu vous heurter, heureusement j‘ai pu freiner à temps.
- Vous pouvez bouger, vous lever ? Je vais vous aider, venez, accrochez-vous à moi.
- Oui, partir, vite !
- Vous allez où comme ça ? Il commence à pleuvoir, vous voulez que je vous dépose quelque part ?
Nadia, le regard inquiet, scrutait avec insistance le chemin qu‘elle venait de parcourir.
- « S‘il vous plaît…partir vite !
- J‘ai compris, oui, partir vite. Montez à l‘arrière de la voiture vous y serez mieux.
Le docteur Alain, car c‘était lui, fouilla rapidement du regard les alentours : personne en vue, les rues étaient désertes. Il se précipita derrière son volant et démarra…
- « Dans quelle histoire vous me faites entrer mademoiselle, quel est votre nom déjà ?
- Nadia.
- Je suis le docteur Alain…où couriez-vous comme ça ? Où voulez-vous aller ?
- Je n‘ai nulle part où aller, je me suis enfuie…
- De mieux en mieux !
- Vous devriez peut-être aller voir la police ?
- Non, surtout pas la police !
- Si je comprends bien, vous n‘êtes pas d‘ici…étrangère en situation irrégulière…c‘est ça ?
- C‘est pire ! Je ne suis plus personne, je n‘ai plus d‘identité, plus de papiers, plus d‘argent ! On m‘a trompée et on m‘a tout pris !
- Vous savez quoi, je ne sais pas ce que je vais faire de vous, mais pour cette nuit, je vais vous emmener chez moi. J’habite à une vingtaine de Kms d‘ici et dans mon petit village, personne ne viendra vous chercher.
Une semaine après cette nuit mémorable, Nadia, toujours hébergée par le docteur Alain, était restée discrète quant à sa présence au premier étage de la petite maison : domicile du docteur, dont le cabinet se trouvait au rez-de-chaussée.
- « Tu peux sortir maintenant, Nadia. Tu n’as plus rien à craindre. La maison de rendez-vous en question a été vidée de toutes ses locataires et sa soi-disant propriétaire disparue à l’étranger. Les enquêteurs n’ont rien pu découvrir. Et la bonne nouvelle, c’est que l’on m’a promis que tu aurais de nouveaux papiers. Tu vois, tout va s’arranger, bientôt, tu pourras retourner chez toi. Eh bien, souris un peu …
- Je ne peux pas m ‘empêcher de penser à Sonia…je croyais pouvoir la retrouver et maintenant, qui sait où elle peut être …
- L’enquête n’est pas terminée, la police continue à chercher ; on ne peut pas effacer toutes les traces comme ça. Il reste toujours quelque chose, t’en fais pas !
Au bout d’un mois, j’avais obtenu une carte de séjour comme étudiante au pair venue perfectionner son français. Le docteur Alain m’avait prise sous son aile. Je notais tous ses rendez-vous et réceptionnais la clientèle. Il m’avait installé une petite chambre au premier étage dans un ancien bureau inoccupé ; je reprenais confiance.
J’appris plus tard, que la filière avait été démantelée Sonia et d’autres filles avaient été rapatriées. Je me sentis moins coupable.
Quant à moi, je n’étais pas encore prête à rentrer chez moi. Je voulais d’abord me refaire une santé morale et surtout, ramener avec moi, quelque chose de positif.
Le docteur Alain s’occupait aussi de vieilles dames seules, qui avaient besoin d’être aidées pour des petits soins à domicile : parfois même une présence, quelques moments de conversation suffisaient J’allais les voir, et elles me racontaient leurs petites histoires, leur jeunesse, les évènements heureux qui avaient jalonné leur vie. Mamy Louise elle, était passionnée de cuisine, je notais sur un petit carnet toutes les recettes qui faisaient son bonheur .J’étais devenue à son école, la reine des crêpes Suzette.
Mathilde, qui l’écoutait religieusement depuis un bon moment en silence, réagit à cette déclaration par un éclat de rire…
- « Pourquoi vous riez ?…vous trouvez ça drôle ?
- Non, mais c’est la meilleure ! T’inquiète pas, j’adore les crêpes ; Et en plus, je trouve que tu t’exprimes vraiment très bien en français…
- Nous avons toujours parlé le français dans ma famille, ma grand-mère avait des origines bretonnes.
- C’est pour cette raison que tu as atterri ici ?
- Un peu Quoi qu‘il en soit, pour continuer mon histoire, un jour le docteur Alain est arrivé en me disant qu‘un de ses confrères en déplacement, lui avait donné les coordonnés d‘une patiente légèrement handicapée et qui, seule dans sa grande maison depuis que son fils était parti, avait besoin d‘une aide, surtout pour la nuit, que ce ne serait que pour quelques jours. J‘acceptais donc de l‘accompagner pour la rencontrer. Nous avions les clefs pour rentrer dans la maison. C‘est ce que nous fîmes.
L‘entrée donnait sur un immense salon dont les baies vitrées s‘ouvraient sur un magnifique jardin. Le docteur signala notre présence :
- « Madame Olga vous êtes là ?
- Venez docteur, venez, je suis dans le jardin !
À l‘écoute de cette voix, mon sang se glaça Un courant froid me parcourut tout le corps Je restais paralysée sur place les yeux fixés sur le docteur qui m’interrogeait du regard. En une seconde, je tournais les talons et m’enfuis.
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Quelques minutes après qu’il m’ait rejoint sur la route, je lui expliquais que cette voix, que j‘aurais reconnue entre mille, était celle de notre entremetteuse. C‘était un signe, il était temps que je parte. J‘avais quelques économies. Il me fit promettre qu’en cas de difficultés, je l’appellerai.
À mon tour, je lui fis promettre d’oublier cette femme et toute cette histoire, je ne voulais pas qu‘il ait des ennuis à cause de moi.
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Malheureusement, après deux mois de ma vie à errer, toutes mes économies y étaient passées. Ensuite, les petits boulots par ci, par là, ne m’ont pas renflouée…Et me voilà devant vous, Mathilde, vous connaissez toute mon histoire …
- « Oui, et je ne vais pas te laisser tomber, soit tranquille. Je vais m’occuper de toi enfin, si tu veux bien. Et pour commencer : le « passé » est passé. Il est derrière toi. Et comme le dit un proverbe chinois : - « Toutes les fleurs de l’avenir, sont dans les semences d‘aujourd’hui » Alors, à partir de ce jour, tu commences une nouvelle vie. Je possède une petite crêperie, en bas de l‘immeuble, juste au coin de la rue, qui marche bien…
- Ah !
- Tu souris…tu comprends pourquoi, quand tu m‘as dit que tu étais la reine des crêpes Suzette…
- Je vous ai amusée …
- Non, mais nous étions peut-être destinées à nous rencontrer. Alors, quoi qu‘il en soit, si tu veux bien, je t’embauche comme crêpière en second. Tu pourras loger ici, comme chez toi, seulement pour dormir, il faudra te contenter du canapé. Je crois qu’il est assez confortable…qu’est-ce que tu en dis ?
- Vous savez, je me serais contentée d‘un simple matelas. Comment vous remercier, vous me faîtes beaucoup de bien…
- Ne me remercie pas, c’est à moi que tu fais du bien. Il y a tellement longtemps que je vis toute seule, que pour une fois, j‘ai l‘impression d‘être utile à quelqu’un. Fais seulement ton boulot parce que tu sais, au travail, la Mathilde, crois-moi, il faut se la farcir !
Alors, comme aujourd’hui, c‘est relâche pour la crêpe…on va aller fêter notre nouvelle association dans un bon restaurant de la ville…tu es d‘accord ? Oui ? Alors, c‘est parti !
Et les choses allèrent de mieux en mieux pour Nadia. À ce jour, c‘est Mathilde qui attend que Nadia revienne avec le renouvellement de sa carte de séjour en poche. Les clients se faisant rares à cette heure de l‘après-midi, elle est déjà sortie plusieurs fois sur le pas de sa porte pour la guetter. Quand elle la voit enfin apparaître au coin de la rue, arborant un grand sourire, elle est soulagée et lui fait un signe de la main.
- Alors, Nadia ?
- Tout va bien, Mathilde, tout est clair, je suis clean !
- Alors, on peut continuer ?
- On continue.
- Va donc remettre ton tablier ma fille !
Un soir que Mathilde et Nadia finissaient la fermeture de la petite crêperie, une main se posa sur l‘épaule de Nadia…surprise elle se retourna et, écarquillant les yeux :
- « ANTON ! C‘est toi ! Mais qu‘est-ce que tu fais là ? Comment tu m‘as retrouvée ?
Un solide garçon au regard éclatant l‘enveloppait de toute sa joie.
- Ne dit-on pas : - « cherche et tu trouveras ! »
Je suis venue te chercher Nadia, il est temps de rentrer chez nous…chez toi.
Mathilde qui s‘était approchée, regarda Nadia puis Anton : - « Je crois qu‘il a raison Nadia. Il est temps de me poser ce tablier et de préparer ton balluchon. Et puis ton apprentissage de crêpière est terminé. Personne ne sait mieux que toi faire sauter les crêpes … Et tu verras Anton, elle te les fera sauter à toutes les sauces ! »