J'habite un petit village de trois mille âmes. Il y a une boulangerie, une boucherie et une superette. Nous sommes entourés de collines et notre bourg n'est traversé que par une route secondaire. Nous ne possédons pas de point d'eau, pas d'attraction particulière dans le paysage et pas d'artisanat local.
Les touristes passent mais ne s'arrêtent pas.
Mon mari et moi sommes retraités, nous sommes venus chercher dans ce havre de paix, le calme et la sérénité. Finis la grande ville et son brouhaha incessant, sa dangerosité et sa pollution.
Ici, nous sommes au paradis.
Nous avons mis deux ans à nous faire connaître de tout le monde et à présent nous sommes, dans les rues du village, un peu comme chez nous. Chacun nous apprécie. Notre statut de hauts fonctionnaires à la retraite nous confère une sorte d'aura. Personne ne m'appelle Lucette mais Madame, avec respect. Je n'ai jamais voulu dissuader les villageois de garder cette distance. Monsieur le maire nous demande notre avis sur les décisions à prendre et nous sommes très fiers de participer au bien-être de ce coin enchanteur.
Nous sommes les notables de ce village.
Il y a cependant une ombre au tableau. Un grain de sable dans le rouage. Un ver dans le fruit. Je ne sais pas comment qualifier autrement ces gens : nos voisins d'à côté.
Que Dieu me vienne en aide pour les supporter !
Depuis leur arrivée, leur demeure part en lambeau. Mme Plon, qui en est la propriétaire, était une femme agréable. Elle venait me voir de temps en temps. Nous bavardions ensemble. Elle ne tarissait pas d'éloges sur ma culture générale et sur mes connaissances du monde juridique.
Je me demande ce qui lui a pris de partir et de louer sa maison à cette famille.
Dès le premier jour, ma nouvelle voisine m'a déplu. Elle a un physique ingrat et se fagote comme une clocharde. J'ai songé qu'elle n'avait pas d'argent pour s'acheter des vêtements neufs. En fait, j'ai ensuite compris qu'elle ne portait que des hardes, négociées au plus bas prix. Elle a un regard méfiant et ne me dit jamais bonjour, comme si un simple mot lui coûtait cher.
Elle ne sait pas qui nous sommes.
On dit souvent que dans un couple, les opposés s'attirent. Je ne vois pas en quoi son mari est différent d'elle. Il est tout aussi mal habillé et malpoli. Je l'observe à travers ma fenêtre, lorsqu'il fait beau temps, il s'affale sur sa chaise longue et cuve sa bière au soleil. Il n'a pas d'emploi.
Mais de quoi vit cette famille ?
Surtout que ces deux lascars se sont reproduits. Ils ont trois enfants et pas des moindres. L'aînée, une adolescente, a la même lascivité que son père au fond des yeux. Mais elle ne se contente pas de flemmarder au soleil. Ses vêtements voyants et à peine décents attirent tous les jeunes garçons des environs. Ils viennent avec leurs mobylettes se pâmer devant cette gamine.
Notre rue, si calme, fait les frais de cette aguicheuse.
Son frère jumeau ressemble, quant à lui, à sa mère. Surtout lorsqu'il cherche à m'épier depuis son jardin. J'avais l'habitude, l'après-midi, de m'installer dans mon Rocking Chair sur la terrasse, pour lire. Depuis qu'ils sont là, je ne peux plus. Je sens, en permanence, le regard de ce garçon peser sur moi. Il admire notre voiture, une grosse berline que mon mari chouchoute. Il caresse nos fleurs en tendant sa main à travers la barrière. J'ai peur qu'un jour, il en arrache une. Il ne sort jamais. Il fuit les jeunes gens qui viennent voir sa sœur. Je l'ai surpris, une fois, à observer le ballet des engins à deux roues dans notre rue.
Peut-être aimerait-il posséder une de ces machines ?
Quant au petit dernier, un autre garçon. Je ne sais ce que m'inspire vraiment ce gamin. De la pitié ou du dégoût. J'oscille entre les deux quand je le vois se traîner misérablement devant mon portail, son cartable sur le dos. Il ressemble à un ballon de baudruche. Gavé de gâteaux et de hamburgers, il a du mal à se rendre jusqu'à l'école à pied.
Je le soupçonne d'y renoncer bien souvent en cours de route.
Je ne suis pas la seule à critiquer cette famille. Mon mari, j'en suis sûre, est dans le même état d'esprit que moi. Il les déteste, mais il ne dit rien. Comme j'ai la sensation qu'il ne remarque pas tous leurs défauts, je les lui répète. Le plus souvent, cela l'agace et il part regarder la télévision. Je le suis jusque dans le salon et je lui redis le fond de ma pensée au sujet de cette famille qu'il faudrait expulser de notre commune.
Nous méritons de meilleurs voisins.
Je soulève un coin du rideau de la fenêtre et je vois le gamin qui vient d'arracher une de mes fleurs, ça y est, je l'ai pris en flagrant délit. Au moment où je sors pour le réprimander, mon mari descend de l'étage très vite, me bouscule et sort devant moi sur le perron.
J'attends qu'il parle à ma place sans voir ce qu'il tient dans sa main.
Puis, un bruit claque à mes oreilles, je ferme les yeux, un second retentit, mon mari est sorti de notre propriété, il est passé à côté, un troisième…un quatrième et j'entends le cinquième après un long silence. Pétrifiée, je n'ai pas bougée. Maintenant, il revient. Ses yeux sont exorbités. Ce n'est plus mon mari que je contemple mais un fou. Qu'a-t-il fait ? Mon Dieu, qu'a-t-il fait avec ce fusil ? Et…que va-t-il faire… à présent ?
Six et sept. C'est fini.