— Edouard, mon ami, en huit lettres, célèbre garde-barrière musicale ? La troisième est un c. Vous n’auriez pas une idée, par hasard ?
Pélagie, la cinquantaine triomphante, tailleur chic, collants chair, ballerines or, collier de perles et chignon haut, adore terminer les mots croisés entamés des revues qui encombrent les tables basses des salles d'attente de ses médecins, coiffeurs, esthéticiennes, kinés, manucures, ostéopathes et autres praticiens dont elle fait grande consommation. A chaque fois qu’elle achève une grille, elle se réjouit de constater qu'elle est bien plus fine et cultivée que la majorité des clients ou des patients qui ont commencé les jeux mais ont très vite séché lamentablement, inscrivant n'importe quoi avec un stylo-bille baveux qui ne s'efface pas. Pour elle, la supériorité intellectuelle a infiniment plus de valeur que l’argent, mal nécessaire qui ne lui fait pas défaut, loin de là, mais dont elle méprise l’exhibition… chez les autres. Ses proches, médisants et jaloux, chuchotent dans son dos qu’elle est légèrement prétentieuse sur les bords.
Lorsque Pélagie a terminé une grille, elle ne repose pas immédiatement le magazine people mais en profite pour parfaire sa culture générale en parcourant les articles : elle se gausse alors intérieurement des centres d'intérêt si différents et si vils de tous ces gens qui se repaissent sottement de cette presse bas de gamme consacrée aux stars de la télé, aux milliardaires, aux princesses étrangères, à l’automobile, à la cuisine minceur, à la mode, aux crimes extraordinaires ou, summum du vulgaire, au football.
Cependant, malgré le regard ironique qu'elle porte sur toutes ces lectures, Pélagie s'est tout de même bien régalée hier, chez sa manucure, en dévorant un fait divers étonnant et horrible de détails, le récit croustillant d’une maîtresse trompée par son amant et qui avait assassiné ce dernier à grands coups de paire de ciseaux avant de le découper à la scie circulaire et d’en jeter les morceaux à la mer. Elle en a rêvé toute la nuit…
Hélas, ce matin, en patientant chez le dentiste qui va lui arracher une dent de sagesse dans quelques minutes, Pélagie la surdouée sèche de manière lamentable sur cette grille de mots croisés. Edouard, son mari, assis à ses côtés, est plongé dans la lecture d’une revue féminine, se délectant en douce du courrier des lectrices consacré ce mois-ci aux plaisirs charnels. Lui, l’érudit, l’homme si brillant d'habitude, brusquement interpellé par son épouse, ne parvient pas à lui venir en aide. Cela les contrarie tous les deux. Peut-être sont-ils préoccupés par la perspective peu réjouissante de l’extraction qui les attend ? — Allons, Edouard, réfléchissez, voyons… célèbre garde-barrière musicale… Huit lettres… Tenez, petit indice, c’est au féminin, il y a un e à musicale.
— Heu... ben... désolé, ma très chère, honnêtement, je ne vois pas... Ne pourriez-vous pas nous trouver une ou deux autres lettres afin de nous mettre sur la voie ?
— Victoire, Madame, s’exclame alors fièrement un vieil homme jaunâtre et bedonnant, veste élimée et constellée de taches de gras, mandibules édentées, assis en face d'eux et qui répand dans la pièce une épouvantable odeur de pipe froide. C'est simple, poursuit-il, pensez à un hymne révolutionnaire...
Edouard et son épouse relèvent ensemble les yeux vers le malodorant ancêtre. Pélagie fronce les sourcils.
— Je suis désolée, Monsieur, mais je ne comprends pas ce que...
— Mais si, voyons, Madame ! Victoire… Vous savez bien, « le Chant du Départ » :
La Victoire, en chantant
Nous ouvre la barrière
La liberté, guide nos pas…
Le barbon entonne l’hymne, le poing droit levé, les chicots entartrés largement découverts, les yeux pétillants de malice ; il est manifestement heureux de trouver pour une fois des gens sensibles à sa culture hors d’âge. Les relents de pipe froide remontés du plus profond de ses alvéoles pulmonaires au moment où il a entamé sa prestation sont devenus insupportables.
— Ah, mais oui ! Bien sûr, il fallait y penser, réplique Pélagie, intérieurement très vexée de constater que parmi la patientèle ici présente se trouve une personne plus brillante qu'elle. Merci beaucoup, cher Monsieur. C’était fort subtil ! Et que vous avez une belle voix ! Sans mentir, si votre ramage se rapporte…
… Mais Pélagie n’a pas le loisir de poursuivre sa tirade ; la porte du cabinet s'ouvre au même instant et l'assistante du dentiste, une grande et belle blonde d’une quarantaine d’années, invite Pélagie à la suivre. Edouard hésite à emboîter le pas à son épouse, il décolle légèrement son postérieur de son siège. Mais celle-ci lui déconseille de l’accompagner.
— Attendez-moi donc ici, mon cher ami, il serait fâcheux que vous tombiez dans les pommes comme pour la naissance de Valentine ! Le docteur a déjà assez de travail comme ça !
Edouard, homme sensible et émotif, mais d’un courage plus que mesuré, est intérieurement soulagé de se voir ainsi dispensé d’assister à l’opération, et il ne remarque pas les regards amusés et pleins de sous-entendus des autres patients. Peut-être se réjouit-il également de pouvoir continuer à se délecter du courrier des lectrices sans être dérangé.
Pélagie s'allonge dans le fauteuil et ouvre grand la bouche dès que le praticien s’approche. Elle, au moins, est courageuse et pas vraiment douillette. Ce sera simplement un petit moment désagréable à passer, pense-t-elle.
Après une rapide radio de contrôle, le praticien passe aux choses sérieuses. L'assistante prépare les instruments nécessaires à l’extraction puis tend une seringue d'anesthésique à son patron. Celui-ci enfonce l'aiguille dans la gencive douloureuse de Pélagie.
*************
Et c'est à l’instant précis où le liquide pénètre les chairs que les évènements se précipitent...
— Dis donc, Maurice, qu'est-ce que c'est que ce numéro, le 06 85 33 et je ne sais plus quoi qui s'affiche sans arrêt sur ton portable, depuis plusieurs jours ?
— Quoi ? réplique le dentiste à l'assistante, tout en continuant à injecter le produit. Tu surveilles mes appels, maintenant ? Non mais, j'hallucine ! Tu m'espionnes ?
— Oui, je t'espionne, Momo ! Et j'aimerais bien que tu me répondes. Parce que je vais te dire, ça fait un moment que j'ai des doutes sur ton comportement. Dis-moi, ce ne serait pas la bimbo du mois dernier, celle que tu as fait revenir je ne sais combien de fois pour des caries imaginaires ?
— Non mais tu vas bien, Josette ? Qu'est-ce que tu me racontes ? Tu crois que c’est le moment de me faire une scène ? Tu ne vois pas qu'on a une patiente ?
— N’essaie pas de te dérober, Maurice. Oui, j'ai regardé les radios. Elle n'avait rien du tout, la sauterelle, c'est juste parce que tu te régalais à lui mater ses petits nichons pointus et ses cuisses de Barbie. C'est vrai qu'elle était court vêtue et plus fraîche que moi… Une gamine de vingt ans ! Tu n’as pas honte, espèce de vieux cochon ?
— Tu dis n'importe quoi, arrête ton délire, Josette, je ne te permets pas de...
— Si, je me permets, Maurice, et ça fait combien de temps que tu couches avec elle ?
Pélagie, la bouche grand ouverte, se met à trembler. Elle se sent soudain étrangement froide, une sensation glacée partie de sa mâchoire envahit tout son corps et elle a bientôt l'étonnante sensation d'être devenue une inclusion dans un iceberg... Ainsi, au moment où l'opération va commencer, elle se retrouve au beau milieu d'une scène de ménage entre un bourreau en blouse blanche et sa maîtresse cocufiée...
— Oui, ben je vais te dire, reprend le dentiste, ça fait un mois qu'on se voit, et c'est drôlement bien ! On s'adore. Et puis tu sais, j'en ai ma claque, de toi, j'en ai fait le tour, si j’ose m’exprimer ainsi, et si ça ne te plaît pas, tu peux toujours aller bosser ailleurs.
— Salaud ! Salaud ! Tu me dégoûtes ! J'étais sûre que cela arriverait un jour ! Après dix ans à tromper ta femme avec moi ! Quel malotru tu fais donc là !
À ce moment de la conversation envenimée, l'assistante s'empare d'une grande paire de ciseaux pointus qui traînait sur le bureau du docteur, la serre dans son poing droit et se précipite sur son infidèle amant. Celui-ci esquive le premier coup, et le couple déchiré se met à tourner en hurlant autour de Pélagie, pétrifiée...
— Je vais te tuer, salaud ! Tu n'emporteras pas ta pouffiasse au paradis !
— Arrête, Josette, mais tu es devenue complètement cinglée! Arrê...
La paire de ciseaux de la néo-cocue s’enfonce avec violence dans le dos de Momo, juste entre ses omoplates. Une fois, deux fois, trois fois, dix fois. L’homme s'écroule sur le carrelage en bouillonnant. Le sang gicle, Pélagie est tout éclaboussée de jus de dentiste. Alors, congelée au milieu de son iceberg, elle s'évanouit.
*************
Quelques minutes plus tard, par on ne sait quelle opération du Saint-Esprit, c'est elle qui se retrouve allongée sur le sol au beau milieu du cabinet dentaire. Elle reprend lentement conscience, ouvre les yeux avec peine. Au-dessus de son visage, des silhouettes troubles et embuées bruissent, s'affairent, s'agitent, conversent : il lui semble reconnaître d’abord Edouard, son mari, puis Josette l'assistante, Momo le dentiste, le grand-père malodorant, des uniformes de pompiers.
— Ah, ça y est, regardez, elle se réveille !
— Josette, allez donc chercher encore un peu d'eau fraîche dans le réfrigérateur, et également une autre boîte de compresses...
La jeune femme s’éloigne un instant, puis revient au chevet de Pélagie pour lui humecter le front. Elle se tourne vers Edouard.
— Allons, Monsieur, vous voyez bien que votre femme n'est pas morte ! Cessez de paniquer comme cela !
— Mon assistante a raison. Reprenez-vous, voyons. Votre épouse a fait un choc allergique au moment de l'anesthésie, mais ce n'est pas grave, j’ai fait ce qu'il fallait en attendant les pompiers ; vous allez l’accompagner dans l'ambulance, ils vont vous conduire tous les deux à l'hôpital. Là-bas, les médecins la mettront en observation un jour ou deux, je pense. Josette, tenez donc la porte ouverte, que ces messieurs puissent sortir.
Allongée sur le brancard, Pélagie ne comprend plus rien. Soudain, elle se met à bafouiller, puis à hurler :
— Mais, euh..., et les ciseaux, et la… bimbo ? Euh… non, la pouffiasse… Et vous, la cocue ? Alors Josette, vous ne dites plus rien ? Vous vous dégonflez ? Je n’y crois pas ! Momo, t’es qu’un salaud ! Qu’un maudit salaud ! Edouard, voyons, mais faites quelque chose !
— Ah, tiens, la voilà qui se met à délirer, maintenant… Ne vous inquiétez pas, c’est un petit effet secondaire de l’antidote que je viens de lui injecter. Rien de grave, rassurez-vous. Votre femme est sauvée, Monsieur...