Marcel
NOUVELLES
© Julie DUDOUX
Chapeau de paille, le visage rond, les traits réguliers, la peau brunie par le soleil, les yeux noirs comme des olives mûres, les cheveux épais et blancs, veste cirée, bottes hautes, moustaches poivre et sel bien dessinées, Marcel buvait son café face à la mer, sous l'oeil protecteur de la bonne mère. Comme tous les matins, juste en face de son bateau. Prêt à partir naviguer pour ramener quelques rougets, quelques rascasses, à ce moment de l'année, avec la canicule, la bouillabaisse serait excellente. Il admirait son petit pointu amarré solidement sur le port, immobile. Son bateau, c'était sacré. Il lui avait consacré une bonne partie de sa vie. Depuis sa plus tendre enfance, quand il partait en mer avec son père, il avait toujours su que sa vie serait sur l'eau et non sur la Terre. Et bien des années après quand il s'engagea dans la marine, même s'il avait promis à toute sa famille y compris sa bien-aimée qu'il ne partirait que pour quelques mois, il savait au fond de lui qu'il ne tiendrait pas ses promesses, que ça durerait plus longtemps. Tellement longtemps d'ailleurs, qu'il y est resté près de vingt ans, délaissant famille et femme tout simplement au profit de l'eau, des vagues, des rencontres à chaque port, des terres nouvelles découvertes. Et puis il était revenu comme une lettre à la poste , du jour au lendemain et avait repris le cours de sa vie dans sa ville d'origine, Marseille.  
Alors ce matin, dans ce petit port protégé, il continuait à naviguer tous les jours, avec ses deux compagnons pêcheurs et marins confirmés, Roger et Fernand qui l'avaient accompagné dans de nombreuses aventures. Et voilà maintenant plusieurs jours que la ville était en effervescence: on aurait aperçu des dauphins très spéciaux, des spécimens magnifiques gris et bleus , jusque-là , c'est normal, me direz -vous, sauf que ces dauphins extraordinaires chantaient ! Oui, ils chantaient une mélodie si belle de leurs petites voix douces qu'ils envoutaient tous les marins qui passaient près d'eux. Voilà ce qui circulait sur le port de Marseille, de bouche à oreille, créant ainsi une panique au sein des Marseillais. Depuis le temps qu'on lui en parlait, de ces dauphins! Marcel s'était décidé : Il fallait qu'il les voie enfin. Pas plus tard que la veille, quand il était rentré au port, tous les curieux l'attendaient tous rangés les uns à côté des autres. Même Ernest, pourtant presque centenaire, marchant péniblement avec sa canne, avait fait le déplacement, et s'était approché , poussé par les autres pour lui demander d'un air inquiet : 
 
- Alors, tu les as vus ?  
- Vous m'escagassez à la fin avec vos dauphins chanteurs ! Tous les jours vous me harcelez ! Je vous dis que c'est des balivernes, tout ça ! Des attrapes touristes ! Depuis le temps que je pêche, avec toutes les aventures que j'ai vécues, j'en ai vu un po maï des dauphins, aucun n'est jamais venu me chanter la sérénade ! leur avait-il répondu , irrité. 
-Alors comment tu expliques toutes ces disparitions, Marcel ? 
-Bou diou ! Je n'explique rien ! Je dis ce que je sais. Tous ces marins qui ont disparu, peut-être qu'ils ne connaissaient pas la mer comme moi! Peut-être qu'ils se sont perdus, à force de faire n'importe quoi! Tu crois que je ne sais pas qu'ils continuent à pêcher le thon alors que c'est interdit! Alors tu vois , ça se trouve, ils auront été pris dans un tourbillon, ce que j'en sais moi ! Laissez -moi décharger mes poissons, allez vaï, rentrez chez vous ! 
 
Ils étaient repartis comme ils étaient venus avec leurs doutes et leurs peurs. 
 
Mais ce que Marcel ne leur avait pas dit, c'est que cette histoire l'intriguait et il avait des craintes, lui aussi. Toutes ces rumeurs lui travaillaient le cerveau. Car voilà maintenant un mois que cinq bateaux de pêcheurs étaient rentrés au port complétement vides d'équipage, malgré les recherches intensives, les radars, on n'avait plus aucune trace des hommes. Et plus le temps passait, plus la théorie des dauphins chanteurs devenait crédible. 
 
Marseille était bouleversé. Des dauphins chanteurs ! A t-on jamais entendu pareille galéjade ? D'habitude, c'étaient de gentilles bêtes, amies avec l'homme, faisant de jolis sauts, dansant un peu autour des bateaux mais là, tout le monde commençait à avoir peur de se retrouver parmi eux. Et de fil en aiguille, de discours en discours, ces animaux si doux et si inoffensifs de réputation étaient devenus des monstres redoutables. Les bateaux, pour la plupart restaient à quai ou pour les plus courageux ne s'éloignaient guère des côtes. Seul, Marcel continuait sa pêche tous les matins mais restait prudent. Il ne s'aventurait pas trop loin pour ne pas risquer d'en croiser. Il continuait à ramener ses sardines, ses rascasses, ses dorades, ses rougets, etc... Deux de ses hommes l'accompagnaient, le reste avait décidé de ne plus venir, leurs femmes les avaient convaincus d'un danger trop important. 
 
Marcel, ça ne lui faisait pas peur, "les dauphins chanteurs" comme il disait. 
 
Alors ce matin, il avait une idée en tête. Il avait demandé à Roger et Fernand de le rejoindre au port, prétextant une petite pêche habituelle, près des côtes. Ils avaient répondu à l'appel aussitôt, et tous les trois s'engageaient maintenant dans le port à bord de leur petit pointu. Une fois en mer, Marcel aux commandes, accéléra subitement et quitta le port à toute allure devant le regard médusé de ses deux amis.  
 
-Ce matin, on pousse le bateau un peu plus loin, les gars. On va aller voir si ces fameux "dauphins chanteurs" existent. 
-Tu es fada, Marcel ! cria Roger. Tu vas tous nous tuer ! 
-Mais non, rassure toi ! J'ai tout prévu ! 
Marcel fouilla dans les poches de son pantalon en velours côtelé et sortit une petite boite en plastique, il l'ouvrit et montra le contenu aux deux hommes.  
- Qu'est-ce que c'est? Demanda Roger surpris.  
- Des boules Quiess! 
Roger se retourna subitement et regarda à nouveau Marcel, les yeux ecarquillés: 
- Qui?  
- Quoi " qui " ?  
- Bé, tu me demandes "qui est-ce", je ne vois pas de qui tu me parles! Il n'y a personne d'autre que nous trois dans ce bateau!  
- Mais non, gros couillon! Ce sont les boules! 
- Tu m'agaces, je ne comprends rien! Quelles boules? 
- Là, regarde un peu , Roger ! s'impatienta Marcel. Tu vois, ces petites boules en plastique ou caoutchouque, je ne sais pas trop, expliqua Marcel en sortant de la boite deux petites formes rondes jaunes, eh bien, c'est un monsieur qui s'appelle "QUIESS" qui les a inventées: on les appelle les boules Quiess! Je les ai achetés pour Fernand et toi.  
-Et qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec tes boules QUIESSSSSEUU ? Une partie de pétanque ?  
-Mais non, c'est pour mettre dans les oreilles , pour te les boucher, gros béta! Comme ça au cas où les soit-disant dauphins viendraient nous emboucaner , vous serez protégés! 
-Tu crois que ce sera suffisant? Demanda Fernand en s'approchant des deux hommes, inquiet. 
-Si je te le dis! Prenez une paire chacun.  
Marcel en tendit la boite aux deux hommes, tour à tour.  
-On dirait plutôt des haricots que des boules, remarqua Fernand en les tournant entre ses doigts. On ne va pas se mettre ça dans les oreilles?  
-Faites ce que je vous dis, vous verrez, vous serez protégés ! Je vous ai toujours donné de bons conseils jusqu'à présent, alors écoute -moi! Tiens, d'ailleurs, on va faire un test. Mets les Fernand ! 
- Et bé, qui m'aurait dit un jour que je me mettrais des fèves dans les oreilles pour ne pas entendre les dauphins pousser la chansonnette ? Marmonna Fernand tout en enfonçant les boules, une par une. 
 
Marcel le regardait et quand il s'assura qu'il les avait bien positionnées, il lui cria :  
- Tu m'entends? 
 
Fernand lui fit signe en lui montrant ses oreilles qu'il n'entendait rien.  
- J'adore les gros lolos de ta femme ! Renchérit Marcel. 
 
Roger, surpris et inquiet, resta bouche bée.  
Fernand ne réagit pas. 
 
- Le voilà qui dit rien et nous regarde avec ses gros yeux de merlan fris, ça marche bien ces boules quiess ! se moqua Marcel. 
 
Il lui fit signe de les enlever devant le regard médusé de Roger. 
- Je n'ai rien entendu, confirma Fernand, l'air content. C'est vraiment efficace ! 
- Tant mieux, chuchota Roger. On aura évité le pire... 
- Mettez -les dans vos poches, ordonna Marcel. A mon signal, vous les enfoncerez comme il faut ! 
- Et toi ? Lui demanda Roger affolé, voyant qu'il n'y en avait plus. 
- Moi, j'ai un plan. 
 
Il alla dans la cabine et en ressortit avec une grosse chaine en ferraille lourde et un cadenas. Roger et Fernand étaient complétement abasourdis. 
 
- Vous allez m'attacher au mât , solidement ! Pas comme un tricot sur une corde à linge mais bien fixé ! Dès que je vois les dauphins au loin, je vous crie de mettre les boules "Quiess" et ensuite vous continuez à naviguer comme si de rien.  
- C'est bien ce que je disais, tu es complétement fada ! 
- Allez arrête un peu et attachez- moi. 
 
Fernand et Roger obéirent et ligotèrent fermement Marcel au Mat. Le bateau continua à avancer, dirigé par les deux hommes , très inquiets et un Marcel concentré avec ses jumelles sur le bleu de la Méditerranée. 
 
Au bout de quelques instants, Marcel hurla : 
-J'en vois , au loin, ils sautent. Ils arrivent vers nous! Bouchez-vous les oreilles et accélérez le bateau ! Et vite ! 
Les marins s'exécutèrent. 
 
Tout en avançant, Marcel entendit comme une douce mélodie, agréable et de plus en plus forte. Les dauphins s'approchèrent et commencèrent à danser autour du bateau. Ils chantaient maintenant tous en choeur. C'était beau à entendre, c'était énivrant, velouté, moelleux. Roger et Fernand n'entendaient rien mais assistaient avec admiration au ballet des cétacés. Marcel, lui, n'avait qu'une envie se laisser emporter par le tourbillon de ce son si léger et de se jeter dans l'eau. La mélodie, comme un voile doux et chaud, l'enveloppait et traversait une à une toutes les cellules de son corps. Il essayait de se détacher, il tirait sur les chaines fermement scellées par le gros cadenas. Il tirait, tirait mais rien à faire. La musique mystérieuse vibrait, des notes métalliques et perçantes sortaient des bouches béantes des poissons majestueux. Bizarrement, les dauphins, comme s'ils sentaient leur charme inactif, s'arrêtèrent soudain et quittèrent les abords du bateau avec rapidité. Marcel les vit au loin sauter et sauter encore avec ses jumelles. Quand Roger et Fernand comprirent qu'ils n'avaient plus rien à craindre, ils retirèrent leurs boules Quies et détachèrent Marcel, épuisé d'avoir lutté pour se détacher tellement envouté par ces chants si mélodieux. Inerte, blanc comme un linge, son visage affichait un immense sourire qui lui tirait les lèvres d'une oreille à l'autre. Les deux hommes tentèrent de le réveiller, on aurait dit qu'il dormait les yeux ouverts. Roger lui mit deux ou trois tapes sur le visage qui commença à reprendre une teinte plus rosée. 
 
- Eh bé, tu en fais une drôle de tête ! Tu nous as fait l'Estoumagade de notre vie ! lui confia Fernand. 
- Coquin de sort ! Ce que j'ai entendu, c'était magique, d'une beauté inouïe ! C'était comme un mélodie qui s'imprime dans votre corps tout entier, une note de musique dans chaque petite cellule de votre organisme . 
- Si le Marcel nous fait de la poésie! Il a dû sacrément déguster ! Rétorqua Roger à Fernand, perplexe devant les yeux brillants de Marcel. 
- Je ne fais pas de la poésie, je vous dis ce que j'ai entendu, c'était comme dans un rêve, un conte de fées , une musique si douce, si belle, si ronronnante, si sifflante...Vous savez quoi? Maintenant, je peux mourir.  
- Allez calme- toi, Marcel, on va rentrer d'abord ! ordonna Fernand.  
- On pourra leur dire qu'on les a vaincu cette fois, ces dauphins, grâce aux fèves de l'autre monsieur Quies, l'affaire est résolue, conclut Roger. 
 
Ils firent demi- tour , Fernand à la navigation, Roger assis à côté de Marcel toujours rêveur , le visage ébahi et fier, les yeux vaporeux. Les Trois hommes réfléchissaient comment ils allaient raconter leur aventure, ils se doutaient bien, que comme la veille, un comité d'accueil constitué de tous les inquiets de Marseille et il y en avait , les attendait déjà sur le quai avec impatience. Les croiraient-ils ?