Il est de ces matins lancinants où le temps semble gris et terne même si le soleil éclabousse la terre de ses feux rayonnants. Des matins où la raison se perd, où les émotions empoisonnent l'esprit jusqu'à le briser.
Au bord de la falaise, face à la Méditerranée, Eric tentait de se désengluer d'un rêve tumultueux, d'un cauchemar qui l'obsédait depuis sa lettre de licenciement. Un an déjà !
Ne plus ouvrir les yeux. Ne plus voir la lumière éclatante du soleil, rester dans la pénombre, dans ce noir qui envahissait tout son être, toute sa chair, tous ses os.
La mer s'étendait à perte de vue, calme et plate. Refuser de la voir. Une brise salée le pénétrait. Refuser de la sentir. Refuser ce monde qui le refusait.
Il venait de passer sa première nuit dehors. La tête entre ses mains inutiles, il frissonnait, SDF, ne pouvait plus dominer son corps ni l'empêcher de trembler. Une angoisse sourde le saisit, son cœur se mit à battre très fort, une envie de se jeter dans cette eau indifférente le surprit. Un pas à faire. Un seul.
Son enfance émergea dans sa mémoire meurtrie. Les jours heureux, il jouait au ballon avec son père dans le jardin, sa mère à la sortie de l'école. Le premier Noël avec Nadia, qui allait être sa femme, la gourmette en or, son cadeau où elle avait fait graver "Eric, je t'aime".
La lettre de licenciement, les journées sans but. De long en large dans son appartement, l'attente d'une réponse à ses demandes d'emploi. Boite aux lettres vide d'espoir, factures à payer et publicités.
Il devint coléreux, ne supportant plus personne, plus rien. Il se sentait différent, marginal. Nadia. Partie depuis trois mois. Sale sur lui, dans l'appartement sale. Plus de courrier, plus de loyer. Plus rien.
Hier, son propriétaire l'avait chassé. Il ne payait plus ses charges depuis quelques mois.
Il regarda en bas de la falaise. La mer, illuminée, l'attirait vers elle. Des milliers de diamants. La richesse de ces scintillements, et le vertige. Le vent s'était levé. Des nuages accouraient. Une tempête s'annonçait.
Il se leva. Debout, à quelques centimètres du vide, il eut comme une nausée, sa vision se brouilla. Il avança d'un pas. Un point lumineux suspendit son geste, le sortit des ténèbres qui l'aspiraient.
Une femme était là, hésitante, un peu plus bas, sur un éperon rocheux de la falaise. Il ne distingua pas son visage mais ses cheveux reflétaient l'or du soleil. Elle n'était pas là pour se baigner.
Brusquement, elle se jeta dans la mer.
Eric la vit se débattre un moment, les bras levés vers le ciel, vers lui. Il plongea pour la sauver.
On la repêcha.
Les journaux du lendemain titrèrent :
" Drame dans les Calanques
Un SDF se noie en voulant sauver Yvonne Duval, la jeune et jolie héritière des ciments du même nom. La jeune fille, encore sous le choc de son accident, n'a pas voulu répondre à nos questions. "