- Ca y est, on a tout embarqué.
- Alors, on y va.
Aimé, dit " Mémé ", sourit à son épouse Mireille et tous deux montèrent à bord de la BMW. Une petite heure de route séparait Arles, d'Agde, charmante station balnéaire de l'Hérault. Et en 1973, la vitesse n'était pas encore limitée sur les autoroutes. Ils avaient rendez-vous avec pleins d'amis et de cousins, au terrain de camping, sur lequel était sise une villa appartenant aux tantes de leurs amis, trois sœurs qui s'entendaient à merveille. La mer était à quelques dizaines de mètres.
- Et c'est parti pour les vacances !
Et bientôt, la puissante voiture fonça en direction du soleil, de la détente, du plaisir, et de l'amitié. Et Rika Zaraï chantait le " Balapapa ". Une heure plus tard, ils arrivèrent à destination. Des cris de joie les accueillirent lorsque leurs amis, Maryse et Alain, les virent. Leur premier soin fut de faire comme tout le monde, se mettre en maillot. Le deuxième fut de monter la tente. Avec l'aide des amis et connaissances, ce fut rondement mené. Et les vacances commencèrent.
C'était l'été 1973 . . .
Il régnait une certaine insouciance dans le monde occidental, à cette époque. L'atmosphère était à l'hédonisme, à l'immédiat et au sensuel. Et le groupe d'amis ne faisait pas exception à la règle. Bientôt, un premier barbecue fut organisé. Le vin de Fernand, un des derniers viticulteurs de la ville et mari d'une des trois sœurs, coula à flot. Les rires et la musique étaient de rigueur.
Quelques conversations, captées ça et là :
- Ce mois-ci, ma paye est encore fausse. Ils ont mis des ordinateurs, et ces machines de m… se sont trompées. J'espère qu'on va les bazarder et recalculer les payes à la main. Ça ne marchera jamais ces trucs-là !
- Tu comprends, depuis le départ de Skoblar et de Magnusson, l'OM n'est plus ce que c'était . . .
- El la brune que j'ai vu sur la plage, elle m'a souri, mais je crois qu'elle est mariée . . .
- Et l'Europe qui nous dit qu'il faut arracher les vignes, pour faire de la qualité, ils s'en foutent de nous, ils nous ruinent . . .
- Limiter la vitesse, n'empêchera pas les accidents . . .
- Hello !
Tout le monde se retourna. La propriétaire de la villa voisine, Beate, une superbe suissesse alémanique, faisait de grands signes. Elle et son mari allemand, Helmut, furent conviés. Et la fête reprit de plus belle.
Et l'été se passa dans la joie. Ils étaient tous jeunes, que ce soit sur la carte d'identité ou d'esprit. Tous les jours, ils se réunissaient, buvaient, mangeaient ou jouaient à des jeux de société. Ensuite le soir, ils allaient en boite, ou dansaient lors de bals populaires. Et après la grosse chaleur de la journée, tout le monde était bien aise de respirer l'air frais de la nuit.
L'autre voisine, la sympathique Jeannette, accompagnée de son magnifique chien Bijou, se joignait aux amis. De temps à autres, une cousine d'une des sœurs, arrivait avec son fils Jean-François. Les bains de mer n'en finissaient plus et le sable collait aux pieds, mais qu'importe ! Le soir, la cousine et son fils étaient raccompagnés par le fils d'une des sœurs, Gilbert et sa fille Chantal. Les vitres étaient baissées, car à l'époque, la " clim " n'existait pas !
Un jour, Gilbert eut la surprise de voir arriver son ex-femme, qui lui reprochait on ne sait quoi ! Le concubin de celle-ci entra sur le terrain et commença à invectiver l'ex mari. Les cris, non plus de joie, mais de colère montèrent. On fut à deux doigts du pugilat, mais un homme passant par là, vit le mouvement. En un clin d'œil, il ceintura le braillard et lui fit une prise de judo. Le couple repartit penaud et l'affaire se termina au milieu d'un grand éclat de rire, avec un verre de vin de la vigne de Fernand à la main !
Oui, c'était la temps de la joie, que cet été 1973 ! Sheila et Ringo chantaient " Laisse les gondoles à Venise ".
La mer Méditerranée était chaude à souhait. Les coquillages ramassés par Gilbert, le petit rouge de Fernand, les barbecues, les gâteaux et les glaces apportés par Alain, pâtissier de son état, contribuaient à la merveilleuse ambiance.
Le carburant était à un franc le litre, c'est-à-dire quinze centimes d'euros !
Mais cela n'allait pas durer.
À plusieurs milliers de kilomètres de là, sur la rive ouest du canal de suez, les divisions blindées et motorisées égyptiennes se massaient. Sur les hauteurs du Golan, les chars syriens prenaient position. À l'ouest du Jourdain, les soldats de Tsahal fourbissaient leurs armes. Après la guerre du Yom-Kippour d'octobre 1973, le prix du pétrole monterait inexorablement, engendrant des crises économiques à répétition qui finiraient par " tuer " l'esprit d'insouciance des occidentaux.
Mais à Agde, l'été s'achevait dans la bonne humeur. Il fallait rentrer et en chanson, s'il vous plait ! Le " Lac Majeur " de Mort Schuman allait accompagner les vacanciers. Mireille et Aimé s'embrassèrent et la jeune femme prit la main de son mari et la colla contre son ventre.
- L'an prochain, nous serons trois.
- Merci mon amour. Nous avons passé un merveilleux été.
- J'espère que l'an prochain, il sera identique.
Les choses auraient commencé à changer, un an plus tard, suite aux évènements mondiaux. Mais le couple ne le savait pas encore.
C'était l'été 1973 . . .