C'est un petit village tranquille. La nature s'y lève paisiblement. De la route on y accède par un chemin de terre. On pourrait le traverser d'un regard.
Il y a peu d'habitants. Des familles surtout de vieille souche qui y vivent depuis toujours et qui le gardent jalousement.
Quelques vacanciers aussi, maintenant adoptés qui ont construit par endroits au-dessus d'anciennes granges désaffectées des petites habitations secondaires, y viennent s'y reposer des bruits de la ville.
Il y a sa "Place" que le bruit de l'eau, qui s'écoule de sa fontaine, tient toujours en éveil et qui permet de le contourner pour rejoindre la route en contrebas et puis, son unique lieu de rencontre aux murs usés par le temps, où l'on peut encore lire en grosses lettres palies sur le fronton au-dessus de sa porte : " Bar-restaurant " petit commerce que le maire du village a hérité de ses grands-parents. On y fait de la cuisine familiale sur commande, on y joue aux cartes, on y refait le monde, on peut aussi y acheter son pain que le boulanger, à dix kilomètres d'ici, apporte tous les matins. Et puis il y a Odile et Thomas, Bernadette et Vincent qui ont pris la relève de ce refuge confortable : la petite maison des parents de Thomas. Deux couples, amis d'enfance, mariés ce même jour du mois de septembre. Il y aura trois ans dans trois jours, le trois septembre.
Odile et Bernadette avaient choisi elles-mêmes cette date du trois septembre. "Le trois" disaient-elles est un bon chiffre. Le chiffre de la création parfaite "Le deux plus un " mais le " plus un " était toujours en attente ce qui désespérait la douce et gentille Bernadette et obsédait Vincent qui rêvait d'une petite Isabel. Quelques amis allaient venir les rejoindre pour fêter avec eux leur anniversaire de mariage. Ils avaient tout prévu : nourriture, boissons, musique. Il n'y aurait sans doute pas assez de lits pour tout le monde, mais qu'importe, des matelas gonflables feraient bien l'affaire.
Tout allait de concert : leurs vies, le travail, les amis. Une vie somme toute sans angoisses, ordinairement belle.
Le temps était agréable. Un temps de chaise longue, de nature en bras de chemise, d'herbe bienfaisante pieds nus dans la rosée du matin. Et Vincent en avait profité toute la journée. Bien calé à présent dans sa chaise longue, il s'était alors doucement laissé envahir par la vague étrange d'un sommeil profond… profond…
Les voisins avaient été avertis.
- Nous allons faire une petite fête avec quelques amis, mais ne vous inquiétez pas, on essaiera d'être raisonnables .
Et les voisins ne s'étaient pas inquiétés… Du bruit, de la musique, des cris, il y en avait eu jusqu'à tard dans la nuit et puis, plus rien. Tout à coup on entendait le silence !
- C'est bizarre, qu'ils se soient si vite endormis ? Ils ont tellement dû boire aussi. Quand même à un moment donné, j'ai bien eu comme… l'impression qu'ils se disputaient.
Mais non, Delphine, dit César, leurs voisins qui occupaient la petite maisonnette
située à quelques mètres au-dessus de la leur et qui n'avaient hélas pas beaucoup dormi.
- Ils sont jeunes… ils se sont amusés….
- Tout de même, quelque chose me dit que…
- Laisse-donc faire et essaies de dormir !
Elle avait raison, Delphine. Quelque chose avait brisé cette entente parfaite qui avait subitement volé en éclats.
Tout avait basculé quand Adeline, la femme d'Olivier, prise tout à coup d'une frénésie incontrôlée, s'était mise à danser d'une façon agressive et provocante. Son mari, pensant qu'elle avait trop bu, essaya de l'arrêter dans son délire, mais il reçut une gifle retentissante.
- Toi, ne me touches pas !
Olivier, d'abord stupéfait, réagit vivement.
- Adeline !... Tu nous fais quoi là ! Tu n'es plus drôle du tout. Tu déménages ou quoi ?
Bernadette s'étant approchée :
- Laisse-la Olivier… je vais m'en occuper : - Allez Adeline, viens avec moi.
D'un geste brusque, Adeline la repoussa violemment en ricanant.
- Ah, non ! Surtout pas toi ! Sainte Bernadette !
Puis prenant un ton plus doucereux :
- Mais peut - être ton mari… pourquoi pas ? Qu'est ce que tu en dis, Vincent ?
- J'en dis que ça commence à bien faire ! : - " Olivier, tu prends ta femme et tu fous le camp !
- Un moment… Tu n'es pas chez toi ici !
- C'est tout comme !
- Qu'est-ce que je dois comprendre ?
- " Mais calmez vous à la fin ! leur dit Thomas. Qu'est ce que ça veut dire tout ça !
Le bon gros Antoine qui était resté dans son coin, aussi surpris que ses deux copines à qui il avait prédit une soirée formidable, voulut intervenir à son tour : Mal lui en prit, il reçut le coup de poing destiné à Vincent… une bagarre, des cris et puis Thomas, exaspéré par la tournure que prenait toute cette histoire, se saisit du seau contenant les glaçons et les en aspergea avec colère !
- Vous êtes devenus fous ou quoi ! Et toi Adeline… espèce de démente !
Odile était décomposée :
- Je voudrais bien, qu'on m'explique.
Adeline, hargneuse :
- Demande- donc à Vincent !
Vincent - hors de lui -:
- Encore !
Bernadette :
- Moi aussi, je voudrais bien qu'on m'explique… Tu as la réponse Vincent ?
- Je ne sais pas ce qu'elle veut dire !
- Adeline :
- Tu crois, Vincent ? On peut peut-être te rafraîchir la mémoire… Tiens… notre bon gros Antoine… l'ami de tout le monde, tu étais là toi !
- Quand ça ?
- Mais quand Thomas et Vincent ont enterré leur vie de garçon… tu te souviens comment la nuit s'est terminée ? À moins qu'il faille te faire un dessin, en plus !
- Adeline, arrête, tu es…
Bernadette lui coupant la parole :
- Mais non, Antoine, laisse-la parler ! Adeline continue, chère amie, tout ça m'intéresse…
- À quoi ça sert, Bernadette… Tu vois bien qu'elle déraille !
Bernadette :
- Peut-être ! Mais tout ça commence à m'énerver sérieusement !
- Alors ? Il s'est passé quoi à la fin ! Antoine, tu racontes ! À vous suivre, il y avait donc avec vous à cette fameuse nuit… Adeline et puis qui d'autre ? - " Alors ! Vous avez tués quelqu'un ou quoi ! "
Tout le monde se taisait… seule Adeline répondit :
- Presque, Bernadette… presque.
- Quoi !
Vincent n'en croyait pas ses oreilles. Dans sa tête, il se disait : "Certes, ce soir là, j'ai beaucoup bu, mais quand même !"
- Tu y vas un peu fort, Adeline ! Faut faire soigner ta femme, Olivier !
- Pourquoi, Vincent ? lui rétorqua Adeline : ta mère, ta précieuse et si convaincante petite maman ne t'a jamais rien dit ?
- Qu'est-ce qu'elle aurait dû me dire ?
- Par exemple, que… quand j'ai voulu impérativement te voir, trois semaines après cette folle nuit, c'est ta mère qui m'a reçue. Tu venais de rentrer avec ta femme d'un voyage de noce fabuleux, il ne fallait surtout pas ennuyer ce petit chéri !
- Mais tu divagues ! Qu'est- ce que ma mère aurait bien pu me dire !
- Je vais te le dire Vincent, dis- moi : tu connais la clinique Sainte-Rosalie ? Et bien, c'est là, que ta chère maman m'a emmenée pour effacer toute trace de cette inoubliable nuit. Elle s'est occupée de tout avec attention et vigilance. Il fallait être raisonnable. D'autant, qu'il n'y avait aucune chance d'avenir pour moi et cet enfant avec toi, alors… mieux valait tout arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Et tu vois, tout s'est arrêté ; tu as vécu bien tranquille dans ta bulle dorée avec ta gentille petite Bernadette… quant à moi…
Adeline s'adressant à son mari :
- Tu vois, Olivier… le travail a tellement été bien fait que depuis, ce n'est pas toi qui est stérile, c'est moi, qui ne peut plus avoir d'enfant.
Olivier était abasourdi…
- Ce n'est pas possible Adeline… tu n'as pas couché avec Vincent ?
- Mais tu n'existais pas encore mon chéri… j'étais libre.
- Libre de coucher avec mon mari !
- Ah non ! Bernadette… ce n'était pas encore ton mari !
Vincent de plus en plus mal à l'aise se mit à hurler :
- Tu mens, Adeline. Ce n'est pas possible !
- Demande donc à Antoine… lui, qui est toujours au courant de tout !
- Au courant… ça ne veut rien dire… tu as pu lui mentir à lui aussi comme tu as pu tromper ma mère et qui me prouve que c'était moi ! On dit bien : Vincent… Paul et les autres ! Moi, je crois plutôt que tu as voulu foutre le bordel dans ma vie et c'est réussi : bravo ! Ma mère n'aurait jamais dû se mêler de ça. Et en plus dans mon dos !
Et toi, Antoine, j'en reviens pas que tu sois rentré dans son jeu comme ça, tu aurais dû m'en parler !
- Et oui… ce bon gros Antoine… et non ! Je n'avais rien à dire, tout ça ne me regardait pas. Et puis, après tout, tu étais là, toi ! Comment aurais je pu deviner que… Et toi Adeline !… depuis tout ce temps, qu'est-ce qui t'a pris ? Pourquoi maintenant ? Tout ce cinéma : à quoi ça rime ! Au fond, Vincent a raison… rien ne prouve que…
Adeline lui coupa la parole en le bousculant nerveusement :
- Espèces d'enfoirés ! Je crois bien que j'en ai assez entendu. Olivier, aide-moi à sortir d'ici avant que je ne mette le feu à cette baraque ! Et ne nous raccompagne pas, Vincent, on connait la sortie !
- C'est ça, fichez- moi le camp ! Et tirez le rideau, le spectacle est fini. Y'a plus rien à voir !
Et merci pour cette belle représentation.
- Toi aussi, Antoine, tu peux t'en aller. Et emmène tes copines.
- Le spectacle, comme tu dis, Vincent, est terminé, mais l'histoire ne s'arrête pas là, on se reverra !
- À ton service, Olivier !
- " Vincent ! Oh eh, Vincent… mais enfin, Vincent, réveille toi !
Quelqu'un le secouait…Vincent ouvrit les yeux, suspendu encore entre le rêve et la réalité…
- C'est toi Bernadette ?
- Ah ! Non, c'est la sorcière bien aimée… regarde le bout de mon nez !
Vincent se redressa un peu, puis regarda à gauche, et à droite…
- Ils sont partis ?
- Qui ça ?… les Martiens ! Ils n'ont pas encore atterri mon chéri ; tu étais où là ? Quel roupillon ! On peut dire que tu l'as étrennée ta chaise longue. Heureusement que Thomas était frais et dispos pour nous aider à tout préparer, parce que toi, bonjour les petits oiseaux. Ta mère vient d'arriver avec Fabienne et Nicolas, tu devrais te secouer un peu… tu as l'air de descendre d'une autre planète !
- Tu ne croirais pas si bien dire. Si tu savais ce qui m'est arrivé : j'ai fait un rêve pas possible, je suis parti dans un délire… mais quel méli-mélo dans ma tête si je te racontais…
- Tu me raconteras ça plus tard, parce que pour l'instant, j'aperçois notre ami Antoine avec Cécile et Julie qui nous fait de grands gestes alors dépêche-toi avant qu'il ne se transforme en moulin à vent… Il doit-être impatient de nous présenter son amie d'enfance ; il nous en a tellement parlé de celle-là que j'ai l'impression de la connaître par cœur ! Tu t'en souviens ?
- Oui… je crois…
- C'est la fameuse Adeline…
- Tu as dit ADELINE !... Ce sacré Antoine.