La tête enfouie sous son oreiller, ses pensées encore embrumées par tout l'alcool qu'elle avait ingurgité durant la nuit, Gaëlle pestait contre son téléphone qui n'arrêtait pas de sonner.
- Mais fichez-moi la paix ! Laissez- moi dormir ! Je ne veux voir ni entendre personne.
Agathe, son associée, avec qui elle tenait la gérance d'une petite boutique de mode, ne la voyant toujours pas arriver, commençait à s'inquiéter.
11 heures du matin … Elle qui, chaque jour, était la première à ouvrir la boutique : ce n'était pas normal ! Son angoisse de la veille au soir - après le tournage de ce documentaire où elles participaient comme figurantes avec d'autres personnes, la reprenait. Il est vrai, qu'accaparée par le mouvement, l'ambiance, elle avait fini par oublier Gaëlle qui faisait partie d'un autre groupe. Elle se souvînt alors qu'au cours de la soirée, Gaëlle était venue l'avertir :
- Je dois retourner au maquillage… t'inquiète pas…
Elle pensa sur le coup : " pourquoi je m'inquièterai !" Et puis, prise dans le tourbillon des conversations réunies autour d'un cocktail, elle l'avait complètement zappée. Mais une fois le tournage terminé, impossible de retrouver Gaëlle : elle avait disparu ! Elle attrapa au passage une des maquilleuses qui s'était occupée des figurants ; celle-ci lui dit, en effet, avoir remaquillé une jeune femme qui, semble t-il, avait eu un comportement étrange.
- Je ne comprends pas, que voulez vous dire ?
- Et bien voilà, j'étais entrain de la recoiffer quand tout à coup, elle s'est pris la tête entre les mains et s'est levée d'un bond de sa chaise en me regardant avec des yeux hagards, comme si elle était étonnée d'être là ; complètement paniquée, elle a fait une fois le tour de la pièce et s'est enfuie sans un mot. Je n'en sais pas plus… je ne sais pas ce qui s'est passé mais ne vous inquiétez pas, elle a dû rentrer chez elle.
Deux fois dans la même soirée que j'entends la même chose ! Est-ce que j'aurais dû m'inquiéter et pourquoi ? Elle ressentit alors une espèce d'angoisse qu'elle n'eut pas le temps d'analyser ; quelqu'un lui prenait le bras :
- Agathe tu viens… on te ramène ? Tu as retrouvé Gaëlle ? T'en fait pas, c'est une grande fille !
Une fois rentrée chez elle, Agathe ne pût s'empêcher de repenser à Gaëlle et aux dires de la maquilleuse : - Mais qu'est-ce qui lui a pris ? Et qu'est-ce que ça veut dire tout ça ! Est-ce que Gaëlle serait malade ? Je n'ai pourtant jamais eu de problème avec elle et elle ne s'est jamais comportée avec moi d'une façon étrange, alors ? Elle se demanda : est-ce que j'ai loupé quelque chose ? Finalement elle se dit, qu'elle ne savait rien ou si peu de la vie de son associée - d'avant leur rencontre -, tout juste ce qu'elle avait bien voulu lui en révéler. Gaëlle avait trente ans, un bout de chemin déjà dans sa vie d'adulte. Divorcée depuis deux ans, sans enfants, éloignée de sa famille, elle cherchait un travail, elle disait aussi avoir besoin de se reconstruire.
Elles s'étaient trouvées dans ce salon de thé par un après-midi de pluie ; installée dans un coin de la salle, Gaëlle était seule et semblait comme plongée dans un silence intérieur qui la tenait concentrée et penchée sur une feuille blanche qu'elle griffonnait avec application, ce qui attira l'attention d'Agathe qui, l'espace d'un instant, resta suspendue à ce silence comme si un lien invisible les avaient reliées. Gaëlle sentit cette présence. Elle leva la tête et sourit. On dit que les rencontres ne sont que des rendez-vous : trois mois plus tard elles ouvraient, comme associées, leur première boutique de mode qui allait de pair avec leurs aspirations communes.
La matinée se passa sans que Gaëlle ne donne signe de vie. Ne répondant toujours pas aux appels d'Agathe, celle-ci décida que durant la pause du déjeuner, elle irait frapper à sa porte.
C'est ce qu'elle fit avec la ferme intention d'avoir une explication.
Elle trouva Gaëlle en pyjama, la mine défaite et pas du tout étonnée de la voir.
- Excuse-moi, je savais que tu viendrais.
- Qu'est-ce qui se passe Gaëlle ? Depuis qu'on se connaît, c'est la première fois que tu me fais ça, je me suis inquiétée ! D'autant plus que tu n'as répondu à aucun de mes appels ; est-ce que tu as un problème ? On n'est pas seulement associées : j'ai besoin de savoir ce qui t'arrive ; tu te souviens qu'on est aussi amies !
- Je ne sais pas si j'ai un problème Agathe, mais ce qui se passe en moi est très difficile à expliquer.
- Je suis là pour t'aider, parle moi.
- " Tout ça a commencé il y a à peu près un an, alors que je sortais enfin de ce trou noir où m'avait plongée mon divorce auquel je ne comprenais rien. Je voyais de nouveau la vie devant moi, je me sentais plus légère comme libérée du poids de toutes ces pensées qui avaient assombri mon cerveau durant des mois. Un soir, alors que j'étais installée dans mon fauteuil, devant mon poste de télévision, j'ai eu soudain l'impression que dans ma tête tout se chamboulait, c'était comme un remue ménage terrible avec des douleurs insupportables et là, je crois que je me suis évanouie ; cela n'a duré que quelques secondes parce que, lorsque j'ai rouvert les yeux, c'était toujours le même film et la même scène qui se déroulait mais durant ces quelques secondes, j'ai eu la vision d'une autre vie et c'était si réel que ça m'a profondément troublée ".
- Tu étais peut-être épuisée… tu as dû, l'espace d'un instant, t'endormir et rêver ; il n'y a rien d'anormal à ça !
- Quand ça se répète et que je vois toujours la même chose comme si quelqu'un se frayait un passage dans ma tête pour me faire vivre cette vie : tu crois que c'est normal !
- Et qu'est-ce que tu vois ?
- Je t'assure Agathe, c'est tellement réel. Je vis, je respire cette vie, je la ressens au plus profond de moi comme une évidence : Je suis dans un appartement, un petit enfant vient vers moi en me tendant ses mains et il est accompagné d'un homme dont je ne vois jamais le visage ! Et hier au soir c'était la cinquième fois que… je le sais parce que depuis un an, je note tout. Tout commence toujours par des douleurs et une confusion terrible dans ma tête que tu ne peux pas imaginer ! Chez moi encore ça va, mais à l'extérieur, c'est flippant !
- Et tu n'as jamais cherché une explication à tout ça ? Est-ce qu'au moins tu as vu quelqu'un, je ne sais pas moi, un docteur ?
- Je n'ai pas du tout envie que l'on me prenne pour une folle ! Et puis après, tu sais, quand tout redevient normal, pour pouvoir m'endormir…j'éprouve un besoin irrésistible de boire, m'enivrer, afin de tout oublier !
- De toute façon, tu ne peux pas continuer comme ça, on va trouver une solution ! Et boire ce n'est pas ce qu'il y a de mieux à faire !
- Agathe, tu crois à la réincarnation ? Tu crois qu'on peut avoir plusieurs vies et que c'est ce qui m'arrive : la réminiscence d'une vie passée ?
- Ne va pas t'encombrer l'esprit avec des idées pareilles ! Il y a une explication à tout. Si cela recommence, il faudra que tu prennes une décision.
Deux mois se passèrent sans que rien ne vienne perturber la vie de Gaëlle. Pourtant un matin, quand elle arriva à la boutique, en voyant sa tête, Agathe eût le sentiment que quelque chose s'était de nouveau produit :
- Gaëlle, tu vas bien ? C'est encore…
- Non…mais hier au soir en rentrant chez moi, j'ai trouvé cette lettre et je n'en ai pas dormi de la nuit.
- C'est quoi ?
- Une lettre de mon ex-mari.
- Et alors elle dit quoi cette lettre ?
- Je ne l'ai pas lue, je n'en ai pas eu le courage !
- C'est pourtant ce que tu vas faire ou c'est moi qui vais l'ouvrir…Donne-la moi !
Agathe prit la lettre et s'empressa de l'ouvrir. Elle commença par la lire en silence puis, regardant Gaëlle : -" Tu savais que ton mari jouait " ?
- Quoi ! Non…il ne s'est jamais intéressé au jeu !
-Pourtant c'est ce qu'il dit. Un jour, il a joué et perdu une grosse somme d'argent qu'il devait rembourser illico sous peine de sanctions. N'ayant pas les moyens et se voyant acculé, pour se faire, il a puisé dans la caisse de son Entreprise. La fille du patron, une certaine Elise qu'il avait quittée pour t'épouser, s'en est aperçue et pour le tirer d'affaire, lui a posé un ultimatum : - " Je te couvre, j'éponge tout à une condition : tu quittes ta femme et tu pars avec moi. Je vais ouvrir une succursale en Haute-Savoie, là bas on sera tranquille et on pourra se marier ; c'est à prendre ou à laisser. Je te donne un jour pour tout régler, après, tu sais ce qui t'attend ! "
- Mais c'est du délire !
Agathe reprît sa lecture :
Voilà Gaëlle, pourquoi je t'ai quittée sans explication. J'ai épousé Elise. J'ai été lâche et j'ai honte de ce que j'ai fait mais je voulais avant tout te protéger et crois-moi, ma vie, sans toi, a été bien triste. Nous avons eu un petit garçon : Ludovic qui aura un an dans quelques jours…
Il y eut un silence puis, Agathe élevant la voix : - écoute ça Gaëlle :
Malheureusement, mon fils n'a jamais connu sa mère car Elise n'a pas survécu à son accouchement.
Gaëlle, tu crois ce que je crois ! Cet enfant qui va avoir un an, et tout ce chamboulement étrange dans ta tête : c'est cette femme, Elise, qui avant de mourir t'a envoyé un message ; c'est elle qui est venue vers toi, comme si elle voulait te rendre ce qu'elle t'avait pris et te donner cet enfant que tu n'as jamais pu avoir avec ton mari et cet homme, dont tu ne voyais pas le visage, c'était lui !
Aucun son ne sortait de la bouche de Gaëlle qui était complètement sonnée !
Agathe continua sa lettre :
Il dit que depuis quelques jours, il s'est installé, avec son fils, dans votre ancien appartement, qu'il a pu récupérer ; et il termine en écrivant :
- Je ne sais si tu pourras me pardonner. Je t'aime toujours et si tu n'as personne dans ta vie, je t'en prie, laisse-moi une chance de te le prouver, donne-nous une chance.
Gaëlle, le regard tendu vers cette nouvelle vie qui lui ouvrait les bras, resta quelques instants silencieuse puis regardant Agathe ;
- Tu me passes les clés de ta voiture ?
- Oui, qu'est-ce que tu vas faire ?
- D'après toi ?
- Dépêche-toi !