Si je pouvais parler, Sandra, je te raconterais mon arrivée dans cette maison de retraite. Est-ce la fatigue, la faim, le hasard ou bien le destin qui, après toute une vie d'errance, m'a poussé un beau matin, il y a environ six mois, à en franchir le seuil ?
Les résidents les plus valides étaient rassemblés en cercle et, dans un joyeux brouhaha, une charmante ergothérapeute leur lançait, à tour de rôle, une petite balle en mousse qu'ils étaient censés rattraper, mais qui leur échappait pratiquement chaque fois.
Tout en boitillant - anciennes et douloureuses séquelles d'un accident de la circulation - je me suis avancé pour jouer moi aussi avec cette balle. Un silence interrogatif et intéressé s'est immédiatement installé.
Aussi roux qu'une feuille d'automne, de longues et fines moustaches, malgré mon âge et mon handicap, j'avais encore fière allure ! Ils ont fini par tous m'applaudir et après quelques discussions animées avec la direction, ils n'ont plus voulu me laisser partir !
Si je pouvais parler, Sandra, je t'expliquerais que je me suis immédiatement pris d'affection pour ton grand-père. Et si je flâne volontiers de chambre en chambre, recevant les confidences des uns et des autres, c'est dans la sienne que je me sens le mieux. Lui non plus ne parle pas, ou si peu, mais nous nous comprenons.
J'ai bien vu, Sandra, que depuis quelque temps tes visites se faisaient moins fréquentes, que tes gestes de tendresse et de réconfort devenaient plus rares. Tu as même fini par abandonner tes lectures à voix haute, préférant pianoter sur ton téléphone portable plutôt que de t'intéresser à lui, prostré dans son fauteuil à tes côtés. Et, récemment, je t'ai même entendu déclarer à tes parents "que tu finirais par ne plus les accompagner, que ça ne servait à rien puisque ton grand-père ne te reconnaissait plus".
Si je pouvais parler, Sandra, je t'affirmerais qu'il ne t'a pas complètement oubliée : régulièrement je l'entends donner ton prénom aux infirmières qui prennent soin de lui. Et très souvent, il tend un doigt vers l'une de tes photographies et son regard s'illumine !
Si je pouvais parler, Sandra, je te supplierais de rester encore un peu. Paraît-il qu'en équivalence j'aurais largement dépassé les 70 ans, même si en réalité… je n'ai pas connu plus de printemps que toi avec tes 15 ans ! Car oui, Sandra, si je ne peux pas parler c'est que je ne suis… qu'un vieux chat, celui que tu caresses en ce moment avec tant de douceur !
Pour te retenir encore, et surtout te faire revenir, je n'ai trouvé aujourd'hui que ce moyen : me lover sur tes genoux et ronronner tant que je peux. Pour que sur moi, Sandra, ta main et celle de ton grand-père puissent se rencontrer encore et encore…