Un certain âge d'or
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© Jean-François COUBAU
Comme tous les matins, depuis quelques jours, le colonel en retraite Armand de la Tremblaye se place devant la fenêtre de son appartement dominant les Champs-Elysées. En ce mois de juin, le temps est splendide et le soleil chaud à souhait. Assis dans son fauteuil à bascule, sa main effleure la couverture de son album personnel de photos. Sur celle-ci on peut lire en caractères dorés " L'Armée Française, 1880-1930 " et en dessous, le sous-titre suivant " Un certain âge d'Or ". 
 
Soulevant la page de garde, il voit la première photo. Elle le représente en simple habit de service. Il a revêtu le harnois quinze ans après la sanglante défaite de 1870.  
Les souvenirs reviennent en masse . . . 
 
Les années d'études à Saint-Cyr où on obligeait les élèves à apprendre l'allemand, la langue du vainqueur. Il fallait se remettre en cause après l'abandon de l'Alsace-Lorraine et la reconquête éventuelle passait par une meilleure connaissance de l'adversaire. 
 
Oui, les images s'étalent. Il se trouvait là avec ses camarades de promotion. 
 
Et dans la nuit magique, on entendit le traditionnel " À genoux les hommes ", suivi du " Debout les officiers ". Les photos sont là pour témoigner, elles le représentent dans les deux positions successives. 
 
Alors, l'Etat-Major avait décidé de refaire la carte de la Dordogne et les jeunes officiers avaient effectué ce travail de fourmis. Les relevés topographiques avaient été effectués avec la plus grande précision car les cartes avaient cruellement manqué devant l'ennemi en 1870 où les cadres devaient demander leur chemin aux paysans ! Les arrêts à l'auberge délivrant le petit rouge du sud-Ouest étaient restés figés sur la pellicule et le colonel ne pouvait s'empêcher de penser à cette petite servante aux grands yeux verts là-bas quelque part dans ce Midi viticole. 
 
Puis, l'Ecole de guerre, l'arrivée du nouveau fusil Lebel modèle 1882 et des canons de Bange, qui devaient venger l'humiliante défaite de l'Armée Impériale, devenue celle de la République. Les images de ces armes sont là devant lui. Combien de fois les a-t-il regardées ? 
 
Ensuite, le départ pour les colonies car il n'était pas question de faire carrière à Romorantin. L'arrivée au Sénégal et le contact avec les chefs de tribus, pour qui la France représentait un idéal, peut-être un peu trop mirifique. Et cette photo de lui, avec le chef Kassimba, qui avait autorité sur des centaines de guerriers. Il avait fallu apprendre le bambara, question de culture, d'intégration et aussi de politesse.  
Le colonel avait assisté au départ de la mission Marchand en 1896 sans y prendre part. Ce fut une formidable aventure humaine où cent cinquante tirailleurs sénégalais menés par une poignée d'officiers audacieux avaient relié le Congo au Nil, à travers tous les périls de la jungle. Deux mille cinq cent kilomètres pour aboutir les premiers au poste de Fachoda et bruler la politesse à Lord Kitchener arrivé le second malgré ses Scots Guards et ses lanciers du Bengale. Une photo le montrait avec le chef de mission, le fameux commandant Marchand, héros de cette fin de dix-neuvième siècle. 
 
Puis, l'épreuve du feu. En 1900, la révolte des Boxers en Chine et le siège des Légations à Pékin auxquelles il avait fallu porter secours. Et le premier déploiement du canon de 75 à frein hydraulique. On voit Armand photographié près d'un exemplaire de la bouche à feu. Et la légère blessure qu'il rapporta fut immortalisée sur la pellicule. Puis, quelques années en Indochine, où de ravissantes " congaies " aux corps souples et chauds et aux grands yeux en amande faisaient oublier l'éloignement de la Métropole. Ici, pas de photos ! 
 
Enfin, le retour en France, la rencontre avec la Femme de sa Vie et le mariage en grande tenue d'officier. Deux pages entières sont consacrées à cette merveilleuse journée où Guénolée de Kernor lui avait dit " oui " pour le meilleur et pour le pire. Mais il n'y avait pas eu de pire, seulement du bon, comme quoi tout arrive. 
 
La montée en grade jusqu'à celui de commandant est racontée en image. Les cérémonies avec les discours officiels, les félicitations du général et les banquets homériques s'étalent en blanc et noir. 
 
Et enfin, la Grande Epreuve, celle tant attendue. 
 
Voici les " pantalons rouges " criant " A Berlin " et montant au massacre en rangs serrés. Les images réelles prennent le dessus sur les épreuves papiers dans la mémoire de l'ancien officier. 
 
Et c'est le premier choc ! Des dizaines d'hommes couchés sur le sol dans la chaleur de l'été 1914, prélude au suicide de la civilisation européenne. Ces braves fils de paysans, ayant toujours fournis l'infanterie des rois et des républiques qui tombent pour ne plus se relever. Les trois quarts des officiers de carrière hors de combat dans les deux premiers mois. De jeunes Cyrards courant vers la mitraille " en casoar et en gants blancs ", comme ils l'avaient juré à la veille du départ. Et ces officiers de cuirassiers, comtes bretons, marquis franc-comtois ou barons bourguignons, chargeant à cheval contre des mitrailleuses et tombant comme des mouches ! Ici, leurs portraits apparaissaient, tels que la Mort ne les avaient pas encore touchés de son aile sinistre. Armand se souvenait de tous leurs noms, jeunes gens trop vite partis à cause d'une certaine idée de la France.  
Une photo surprenante. Armand, coiffé d'un casque " bizarre ". En fait le premier casque " Adrian " pour éviter de voir mourir quatre-vingt-dix pour cent des blessés à la tête. Et la tenue " bleu horizon " qui débarque dans la boue des tranchée. Enfin, on en a terminé avec cet uniforme d'opérette à pantalon rouge, hérité de la Restauration et qui rend les hommes magnifiquement visibles pour les tireurs de précision adverses. Les photos en couleurs ont un peu " passées " mais Armand se reconnait dans ce nouvel habit et son casque de " pompier ", comme l'a décrit à l'époque le comte cuirassier Tony de Vibraye. 
 
En tournant la page, on arrive à la rencontre des hommes devenues bêtes dans une guerre pareille à nulle autre. Dans la boue des tranchées, on a encore le temps de se prendre en photo, c'est incroyable. L'ancien officier les reconnait tous, Boubacar, Macoumba, N'Diaye, Diagne, Koulibali et les autres, tombés et sans tombe. Ils l'avaient surnommé " Bélé-Bélé-Bah " ce qui en bambara signifie " La grande chèvre ". Et il en riait. Mais ces hommes issus d'une autre culture et s'étant donné à la France, ne sont plus là pour rire. Une photo attire son attention. Celle de Diagana, qui, une nuit, a rampé sous les barbelés, évité les mines et égorgé les quatre servants de la pièce d'artillerie allemande. Dans le petit matin blême, pour signaler que la position était prise, Diagana a déployé un drapeau bleu-blanc-rouge et la photo a immortalisé l'évènement sous les applaudissements de la compagnie. Quel dommage qu'un tireur de précision wurtembergeois ait obligé le général à remettre la Croix de Guerre au sénégalais a titre posthume. 
 
Enfin, l'année cruciale de 1917, où Armand est photographié, sur fond de bannière étoilée, près d'Harold Johnson, officier texan coiffé du légendaire " Steston " des cow-boys et représentant une armée américaine venue secourir l'armée française à bout de souffle. 
 
Et 1918, avec le défilé de la Victoire, les photos se succèdent. L'uniforme " bleu horizon " emplit les pages. Et le colonel de se remémorer l'anecdote suivante : avant la guerre de 14-18, l'Empereur Guillaume II interrogeant l'attaché militaire français à Berlin, lui avait demandé si l'Armée française avait enfin trouvé une couleur d'uniforme, sachant qu'il y avait des tests à l'époque pour la faire habiller de vert. Et l'attaché ayant plus ou moins éludé la question, le souverain avait ricané en disant : " Mettez-vous en bleu, messieurs les français, c'est en bleu que vous avez remporté vos plus grandes victoires ", faisant allusion aux batailles de la Révolution et napoléoniennes. Terrible prémonition pour l'Allemagne impériale, défaite par des soldats vêtus de cette couleur ! Et les images s'alignent comme à la parade devant Armand. 
 
Puis, tournant les pages, c'est le retour aux colonies, où l'accueil des indigènes est plus frais qu'avant. Les mouvements d'indépendance ne peuvent être ignorés et les notables africains, qu'on remarque près d'Armand sur les tirages, sont plus réticents envers la France. Alors, on revient en métropole et on prend d'autres photos. Celle de la motorisation, de la mécanisation, de la modernisation et des avions. Hum, même sur les épreuves en couleurs, les chars légers Hotchkiss H-39 ou les automitrailleuses Panhard ont moins de panache qu'un hussard à cheval, en dolman bleu ciel et à brandebourgs dorés ! Mais il faut vivre avec son temps. Puis, on change de couleur avec la venue de la tenue vert kaki en 1930, couleur improbable, déprimante et affligeante ! 
 
La dernière photo montre Armand en grande tenue de colonel. Il n'est pas passé général, car dans son jeune âge, son avancement a été ralenti en raison de ses opinions " cléricales ". Qu'importe, Armand n'est pas un carriériste. 
 
Voilà, il referme l'album. Ce demi-siècle d'âge d'or, ce n'est pas seulement le sien. C'est aussi celui d'une génération d'hommes qui se sont battus pour une certaine idée de la Patrie. Voulant montrer au monde que l'Armée Française était autre chose que l'affreuse cohue de 1870 menée par des généraux, la plupart incapables et dépeinte par Emile Zola dans " La débacle ", ils ont placé le Devoir au-dessus de tout, sacrifiant tout et se sacrifiant pour ça. Au soir de sa vie, il en est là. Son épouse, la bretonne toujours aussi jolie, l'observe, prête à le soutenir, car aujourd'hui est un jour particulier. Et elle ne voit pas que le vieillard écrase une larme. 
 
Maintenant, il se lève et se dirige vers son balcon. De loin en loin, on perçoit les cris des officiers pour la parade militaire qui se met en place et qui va se dérouler d'un moment à l'autre. Soudain, on entend la musique. 
Ça-y-est, elle commence. 
 
- Tout ça pour ça, se dit tristement Armand. 
 
En effet devant lui, commencent à défiler les grenadiers de la division Von Briesen, impeccablement sanglés dans leurs uniformes vert-de-gris, précédés par les fifres et grosses caisses idoines interprétant " Die Wacht am Rhein " et encadrés par les drapeaux à la croix gammée. 
 
En ce 14 juin 1940, c'en est fini de l'Âge d'Or de l'Armée Française.