L'homme arriva un beau jour de juin 1885. Il surgit d'un bosquet vêtu d'un étrange costume et tenant à la main un petit cartable. Il marchait avec difficulté dans les broussailles. Il finit par atteindre un petit sentier. Des paysans qui travaillaient dans un champ le regardèrent curieusement. Lui aussi les observa longuement, puis il partit.
Il atteignit bientôt le chemin des Bellons, du côté de la Valentine, près de Marseille. Des gens le croisèrent et le regardèrent. Lui aussi, semblait abasourdi. Il regardait les gens, particulièrement les femmes, comme des bêtes curieuses. Cela devenait parfois inconvenant.
Sous le chaud soleil, il marchait, apparemment sans but. Au fur et à mesure, le nombre de passants augmentait. Il arriva au village de la Valentine. Il regarda longuement les pancartes, puis le paysage. Des hommes, avec parmi eux le maire et un adjoint, attablés à un café le virent passer. Il semblait tout examiner avec la plus grande attention, comme s'il découvrait les choses. Personne n'avait encore entendu le son de sa voix.
- Ça doit être un fou échappé d'un asile, dit l'un des hommes.
- Ou alors, un forçat évadé, répondit un autre.
- Il faut aller chercher les gendarmes alors !
- Pensez-vous, si c'était un forçat, il se cacherait. Je pense à un déséquilibré, il faudrait avertir le docteur Rambert.
Mais le bon docteur n'était pas là ainsi que purent le constater le maire et l'adjoint. L'homme finit par se diriger vers une cave vinicole. En chemin, il vit un journal au sol. Il le ramassa et commença à le lire. Soudain, il murmura :
- Mon dieu, non. Mais qu'est-ce que ça veut dire ? Est-ce que je deviens fou ?
Il semblait complètement désemparé. Il s'assit et réfléchit. Il passa une heure à lire et à relire le journal. Il finit par hocher la tête et lâcha d'une voix sourde :
- Allons, c'est bien ça. Il faut faire avec.
Il se dirigea vers la cave vinicole. On demandait un homme payé à la journée pour remplir les tonneaux et faire d'autres menus travaux. Il avisa le propriétaire et se fit engager. Il travailla la journée et le soir, se mit en quête d'une chambre. Il en loua une, très petite d'ailleurs. Dès lors, les gens le virent aller travailler tous les jours et ne firent plus attention à lui.
Quelques mois après son irruption dans la vie du village, le docteur Rambert vit arriver l'homme dans son cabinet. Celui-ci qui semblait très mal en point, lui dit
- Docteur, je suis malade, pouvez-vous faire quelque chose pour moi ?
- On va voir. Déshabillez-vous, que je vous ausculte.
L'homme retira ses vêtements. Le médecin eut un haut-le-corps en voyant son effroyable maigreur.
- Je pense que vous êtes tuberculeux. Il faudrait voir un spécialiste.
- Non, même un spécialiste de la tuberculose ne pourrait rien pour moi. Mais pouvez-vous me fabriquer ces médicaments ?
Et de la poche de son pantalon, il sortit un papier qu'il tendit au docteur. Celui-ci le prit, le lu et fronça les sourcils.
- D'où vient ceci ? Est-ce que c'est un médecin qui vous l'a donné ?
- Oui.
- Quel médecin ? Quel est son nom ?
Mais l'homme baissa la tête et dit d'une vois sourde.
- A quoi bon vous le dire ? Vous ne me croiriez pas ? Vous me feriez interner comme dément.
- Que voulez-vous dire par-là ?
- Ne vous occupez pas de ça. Etes-vous en mesure de me fabriquer ces médicaments ?
Le docteur relut le papier et dit :
- Non, je ne crois pas. Il y a des termes que je connais, mais d'autres me sont inconnus. Mais je ne prétends pas tout connaître en médecine. Peut-être un spécialiste pourra-t-il vous aider.
- Non, je ne pense pas. J'ai essayé, mais dans le fond, je savais que ça ne servirait à rien. Le mal dont je souffre est incurable.
- Mais quel est donc ce mal ?
- Inutile. Même si je vous donnais son nom, il n'y aurait rien à faire.
Sur ces paroles, il paya la consultation et sortit. Le docteur resta perplexe, puis sortit voir le maire. Celui-ci discutait politique en compagnie du curé. Il les interrompit et leur parla du cas qu'il venait de voir.
- Je suis au courant, dit le maire. Il travaille à la cave vinicole. Ceux qui y travaillent aussi le décrivent comme sombre et peu loquace. Mais surtout ils ont remarqué sa maigreur. Vous croyez qu'il est malade ?
- Il dit lui-même qu'il l'est et qu'il connaît le nom de sa maladie. Mais il a refusé de me le donner.
-Voilà qui est singulier, intervint le curé.
La discussion se prolongea, puis ils prirent congé les uns des autres. Le lendemain, l'homme ne vint pas travailler. Ce fut ainsi pendant plusieurs jours. Finalement, son patron avertit le maire. Celui-ci prévenu, alla chercher le docteur et le curé. Ils arrivèrent devant la porte de sa chambre. Sa logeuse dit :
- En effet, cela fait plusieurs jours qu'il n'est pas sorti.
Le maire frappa à la porte, mais personne ne répondit.
- Tant pis, dit-il, je prends mes responsabilités.
Et d'un coup d'épaule, il enfonça la porte.
- Oh non, cria la logeuse.
L'homme était étendu sur le lit, les bras sur la poitrine. Le docteur prit son poul.
- Il est mort, dit-il simplement.
Le curé récita une prière à voix basse. Le maire lui ferma les yeux. Mais le docteur remarqua une enveloppe sur la table. Elle était adressée au " docteur Rambert ".
- C'est pour moi ? Voyons ceci.
Il l'ouvrit, sortit trois pages et commença à lire. Au fur et à mesure, ses interlocuteurs voyaient ses traits changer. Ils avaient vu la surprise puis la stupeur se peindre sur le visage du docteur. Celui-ci lut le message jusqu'au bout et finit par s'asseoir.
- Seigneur Dieu ! dit-il. Ce n'est pas croyable. Cet homme était fou à lier.
- Mais que dit-il ? demanda le curé.
- Ecoutez, je vais vous lire sa confession, je crois que c'est le mieux. Je commence :
" Je m'appelle Patrick Rivière, je suis professeur de physique au Lycée Léonard de Vinci, à Marseille. Ne cherchez pas ce lycée, il n'existe pas. Ou plutôt pas encore. En effet, je suis né en 1975. Oui, vous avez bien lu. J'ai 34 ans, je viens de ce qui est l'année 2009 pour vous. En un mot, je viens du futur.
Je ne sais pas comment je suis arrivé là. Je rentrais de chez mon docteur et allais à mon cours d'astronomie le soir. En pleine rue, j'ai traversé un brouillard bizarre. Il y a eut une grande lueur et je suis tombé. Je me suis retrouvé dans un bosquet, près de la Valentine. J'ai vu deux paysans, avec des habits vieillots. Je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. J'ai vu un panneau indicateur avec dessus " La Valentine ". Mais je ne reconnaissais rien du paysage. Et pour cause ! En marchant, j'ai vu des femmes avec des robes datant de mon arrière-grand-mère. Je me suis demandé ce que tout ceci signifiait. On me faisait peut-être une blague. Et soudain, j'ai vu un journal au sol. Il portait la date du 12 juin 1885.
Alors j'ai compris. Ma formation de physicien m'a fait penser à quelque chose comme une rupture dans le continuum spatio-temporel. Une sorte de trou dans la trame du temps. Et je me suis retrouvé en 1885. Peut-être ne suis-je pas le seul à avoir été victime de cet " accident ", car je pense que c'est accidentel. Que savons-nous du temps ?
Le problème, c'est que je suis atteint d'une maladie incurable qu'on appelle à mon époque, le SIDA. Cela signifie Syndrome Immuno-Déficitaire Acquis. Ne cherchez pas, vous ne le connaissez pas. Vous n'avez donc pas de remèdes à me proposer. Je vais donc mourir. Vous ne pouvez rien faire, vous n'êtes donc pas responsable."
Le docteur s'arrêta, laissant aux autres le temps de digérer la nouvelle. Ce fut le curé qui rompit le silence.
- Quels propos ! Je n'ai jamais entendu une pareille chose. Vous avez raison docteur, il était dément.
- Je n'en suis plus aussi sûr maintenant. Il m'a donné un papier contenant la liste des remèdes dont il avait besoin. Certains mots m'étaient inconnus, mais ils " sonnaient " comme relevant de la médecine. Si cet homme dit vrai, c'est normal. Qui peut prévoir les progrès de la médecine dans le futur ?
Mais le maire s'approcha du mort et dit :
- Mais qu'est-ce que c'est que ça ? Quel est ce bracelet ?
Il désignait le poignet gauche de l'homme. Il chercha un moment et réussit à le défaire. Il le montra à ses interlocuteurs. Le docteur l'examina et dit :
- Dans une espèce de cadre, je vois des chiffres qui défilent. On dirait des secondes. Et en effet, l'ensemble marque " 10 : 15 : " puis un troisième nombre qui augmente
Jusqu'à 59, puis qui repart à " 00 " alors que le chiffre du milieu augmente de 1. C'est donc bien une sorte de montre car il est approximativement 10 heures 15. Mais cette montre est très étrange, car elle est petite. A l'extérieur du cadre, il y a écrit : " ILLUMINATOR ". En dessous " CASIO ". Encore en dessous " ELECTRO LUMINESCENCE ". Puis " ALARM CHRONOGRAPH ", et en dessous " WATER 100M RESIST ".
- Mais quel est donc ce charabia ? dit le maire.
- Ce sont manifestement des mots anglais, dit le curé, sauf celui-ci, " CASIO ". On dirait de l'italien.
- Peut-être, dit le docteur. En tous cas, mon oncle était horloger et je n'ai jamais vu une montre pareille. Ce qui signifie qu'il pourrait avoir dit vrai.
- Vous pensez réellement, que cet homme vient du futur ? dit le maire.
- S'il n'y a pas de preuve, il y a une présomption. Cherchons la preuve.
Pendant que le maire faisait prévenir le croque-mort et les gendarmes, ils se mirent à fouiller la pièce. Ce fut le curé qui tomba sur un ensemble de photographies montrant le ciel, lorsqu'il ouvrit le petit cartable avec lequel l'homme était arrivé.
- Comme elles sont remarquables, dit-il. Je m'intéresse à l'astronomie et je n'ai encore jamais vu de photographies aussi superbes. Et en plus en couleurs ! C'est très compliqué de faire ça en couleurs. Magnifique !
- Pourrions-nous y voir une preuve de plus qu'il vient du futur ? La photographie a sûrement évolué depuis notre époque. Leur technologie est certainement beaucoup plus avancée que la nôtre.
- Laissez-moi les regarder. En pointant la position des constellations, par rapport à l'étoile polaire, on peut en déduire l'époque d'observation.
- Un calendrier astronomique, en quelque sorte ?
- On peut le dire comme ça.
Le curé s'assit et commença à faire des calculs et à prendre des mesures. Les autres le laissaient faire. Lorsqu'il se releva, son visage était blanc.
- C'est vrai. Tout ce qu'il dit est vrai. J'ai vu les constellations telles que les verront les astronomes du début du vingt-et-unième siècle. Les positions des constellations peuvent se calculer à l'avance car on sait par où elles sont passées. On peut donc en déduire leurs emplacements futurs. Même si mes calculs sont approximatifs, on les voit bien à leurs emplacements du début du vingt-et-unième siècle.
À l'annonce des résultats, tous se taisaient. Ils regardèrent le mort comme s'il pouvait leur en dire plus. Mais non, la Grande Faucheuse avait fait son office. Le silence était pesant et ne fut rompu que par le maire qui demanda :
- A-t-il dit quelque chose sur notre futur ?
- Oui, dit le docteur. La suite de la lettre explique tout ceci. Il y aura dans 30 ans une guerre atroce et générale, puis une épidémie de grippe dite " espagnole ". Des empires s'effondreront, notamment l'empire russe et l'empire chinois.
- Ce n'est pas possible, l'empire russe est solide comme un roc.
- Je ne sais pas, je me contente de lire. Vingt ans plus tard, il y aura une guerre encore plus effroyable. Des millions de gens seront exterminés " industriellement " dans de grands camps. Des bombes plus brillantes que le soleil exploseront et raseront des villes entières.
- Mon dieu, frémit le curé, nos descendants deviendront des bêtes sur le plan moral. Et ensuite ?
- Puis, il parle de la coupure de l'Europe par un mur, à Berlin.
- À Berlin ? L'Europe coupée en deux. Qu'est-ce que ça signifie ?
- Je ne sais pas. Il y est question d'une guerre dite " froide ". Mais ce mur tombera un jour.
- Une guerre " froide " ? Va-t-on se battre au pôle nord ?
- Je ne sais pas, tout ceci est incompréhensible. Par contre, il raconte aussi qu'on va débarquer sur la Lune.
- J'ai lu un roman de Jules Verne qui en parlait, dit le curé. Voilà enfin quelque chose de positif.
- Je crois que c'est la seule chose positive, car plus tard, il y aura des guerres gigantesques dans le golfe Arabo-Persique qui mettront en lice des centaines de milliers de combattants.
- La guerre, grommela le maire, toujours la guerre.
Il se tourna vers le curé et lança, goguenard :
- Etes-vous sûr que Dieu a créé l'homme à son image ?
- Ah vous, le républicain, taisez-vous, ce n'est pas le moment. Et je vous rappelle qu'il y a un mort dans cette pièce. Ensuite que dit-il ?
- Eh bien, ça se termine par de grandes tours qui tombent en Amérique. Il y a des milliers de morts.
- Des tours en Amériques ? dit le curé. Impossible, il n'y a pas de château.
- Je n'ai pas dit de château, j'ai dit des tours.
- Je ne peux envisager des tours sans château.
- Eh bien eux, oui.
- Nos descendants, dit le maire, deviendront de biens piètres constructeurs. Un mur qui tombe à Berlin, des tours qui tombent en Amérique !
- Il précise que c'est un attentat.
Le maire secoua la tête :
- C'est du délire pur et simple. Quel intérêt de faire tomber des tours ?
- Je ne sais pas. Mais si tout ce qu'il annonce est vrai, alors le siècle prochain sera effroyable. Sans compter sa maladie qu'on n'arrive pas à éradiquer. Je suis content d'être en 1885. A côté de ça, les horreurs de la guerre de 1870, que j'ai fait comme médecin aux armées, sont une aimable plaisanterie.
Ce fut la conclusion de la discussion. Les gendarmes arrivaient et il fallut leur laisser la place. Parvenu au dehors, le curé se mit à discuter avec le docteur.
- Avez-vous réfléchi à l'existence curieuse de cet homme ?
- Oui, ça doit être bizarre de vivre cette expérience de retour dans le temps, sachant qu'on ne peut revenir dans le futur, c'est-à-dire dans son propre présent.
- Oui, mais vous n'avez pas tout compris.
- Que voulez-vous dire par-là ?
- Je dis que cet homme est à sa manière, immortel.
- Immortel ?
- Oui, bien sûr. Réfléchissez. Il est mort, on va l'enterrer, d'accord ?
- Oui, et alors ?
- Et alors, le cours du temps va continuer. Nous allons aborder le XX ème siècle. Cet homme naîtra, vivra, puis sera pris dans cette curieuse tourmente et arrivera ici. Il vivra un temps très court ici, mourra et sera enterré. Puis le XX ème siècle viendra, il naîtra, etc. Ce sera une espèce de boucle qui ne finira jamais.
- Vous avez raison, dit le docteur. C'est une boucle dont il ne peut sortir. Il est même possible qu'elle recommence aujourd'hui pour la millième fois.
- Ou la millionième, ou la milliardième, qui peut le dire ?
- Ceci donne le vertige. Mais est-il possible de changer le futur, à votre avis, monsieur le curé ?
- Comment cela ?
- En avertissant les autorités de ce qui se prépare. Elles peuvent prendre les décisions qui s'imposent et éviter les catastrophes.
- Non, il en a à la fois trop et trop peu dit. Nous ne savons rien sur la façon dont ces guerres vont se déclencher, ni qui va mettre au point ces bombes plus brillantes que le soleil, ni comment ces tours vont tomber. La géopolitique des cinquante ou cent ans à venir nous échappe complètement. Et de toute manière, personne ne nous croirait.
- Mais les gendarmes sont là-haut et …
- Les gendarmes ? Qu'ont-ils vu les gendarmes ? Un cadavre que personne ne réclamera ? Ca n'intéressera personne. Le mieux à faire est d'oublier toute cette affaire. Sinon, on risque de nous envoyer à l'asile.
Le bon docteur Rambert, secoua la tête et dit :
- C'est sans doute vous qui avez raison. Oublions ceci.
Ils se séparèrent en se souhaitant le bonsoir et le docteur reprit le chemin de sa maison. La lettre se trouvait dans sa poche. Il ne pouvait s'empêcher de songer au siècle qui allait bientôt commencer. Lui-même n'en verrait qu'une petite partie, car il allait sur ces cinquante ans. Mais les plus jeunes ? Il s'arrêta et essaya d'imaginer des bombes plus brillantes que le soleil, mais n'y arriva pas. Quel cerveau de physicien fou pouvait engendrer de pareilles horreurs ? Pourquoi et comment l'humanité en arriverait là ? La malédiction de l'Homme était-elle inéluctable ? Ne pouvait-on vraiment rien faire ?
Il rentra chez lui en frissonnant.
Vingt-neuf ans plus tard, précisément le 3 août 1914, à l'annonce de la déclaration de guerre, il pensa :
- Ça y est, ça commence. Cet homme venu du futur nous l'avait dit, mais nous ne pouvons rien faire. Cet horrible vingtième siècle vient vraiment de commencer !
Il se mit à pleurer.