Julien regarda Simon. On peut dire que depuis l’école communale jusqu’à aujourd’hui, leur amitié, pourtant entrecoupée d’absences et de longs silences, était restée la même.
Tout au long de ces années, où ils avaient cheminé ensemble, fréquenté les mêmes rues, côtoyé les mêmes copains, descendu et monté le seul étage qui les séparait des appartements respectifs de leurs parents, ils savaient qu’ils pouvaient compter l’un sur l’autre, se rejoignant dès que l’un des deux appelait.
Cette fois-ci, c’était Julien qui avait fait le voyage, retrouvant un Simon en pleine forme, qui avait pris quelques jours de vacances pour en profiter avec son vieux copain.
À 35 ans, Simon n’était pas marié malgré une longue liaison avec une hôtesse de l’air qui avait fini par s’envoler définitivement. Quand à Julien, il ne parlait plus de son mariage raté.
Ils avaient décidé de faire une ballade en mer, mais aujourd’hui, le temps était maussade c’est pourquoi, ils se trouvaient en cale sèche dans ce salon feutré, que Simon avait décoré avec goût et où dominaient des tons de miel sur des tapis moelleux.
- « Tu prends toujours ton café sans sucre ?
Julien acquiesça tout en se levant du profond fauteuil qui l’enveloppait pour aller chercher la carafe d’eau restée sur la table du salon et, la montrant du doigt à Simon : comme tu bois toujours à l’eau… aussi.
Un nuage tout à coup assombrit leur regard. Leurs pensées communes, l’espace d’un instant, avaient fait remonter à la surface, le souvenir de cette soirée obscure et hallucinante que les vapeurs d’alcool et la panique avaient reléguée dans un désordre et une confusion extrême, au fond de leur mémoire. Ils avaient 17 ans.
On était au mois de juillet. Simon et Julien passaient leurs vacances dans un camping près d’une petite île entourée de rochers, où le pin parasol était roi.
Ils avaient rencontré cet étudiant au cours d’une « boum », où tout le monde s’invite où personne ne se connaît, qui les avait conviés à une soirée d’anniversaire sur une petite plage à l’abri des curieux. Les promeneurs et les vacanciers partis, ou rentrés chez eux, ils seraient les seuls occupants de cet Eden tranquille, que seul le bruit des vagues taquinant les rochers et le doux frémissement des pins parasols, pouvaient troubler.
Quand Simon et Julien arrivèrent sur la petite plage, il y avait déjà là, une bonne vingtaine de filles et garçons et, vu l’ambiance, la soirée avait du commencer bien avant l’heure.
Le barbecue était prêt, on allait pouvoir faire griller des saucisses. On riait…on s’éclatait. C’était vachement sympa !
Les filles s’étaient mises à danser autour d’une guitare mais surtout, on buvait, oh oui, on buvait beaucoup !…et fumait aussi…quelques joints circulaient…
Et puis tout est allé très vite : Simon ivre, la tête dans l’eau qui vomissait et que la vague, qui avait pris son élan sur le rocher d’à côté, emportait tout doucement. La bagarre qui a commencé, les bouteilles qui volaient…Pris au milieu des deux, je voyais Simon partir et qui criait : « Julien au secours ! Ma tête était lourde…et puis ces cris d’horreur alors que je m’élançais pour secourir Simon. Je le rejoignais et l’empoignais pour le ramener sur le sable, quand tout à coup, à quelques mètres de nous, jaillissait cette torche vivante qui se tordait…et les autres, tous les autres qui paraissaient s’enfuir à toutes jambes, qui s’enfuyaient !
- « Julien ! Tu vois comme moi. Ce n’est pas possible…c’est quoi ce délire ! Dis-moi, que je suis entrain de rêver ! Que c’est une hallucination !…mais regarde, ils se sont tous barrés ! Y’a plus que nous deux ! Ils ont fait quoi là !
Julien, comme statufié sur place, regardait avec stupeur cette …chose qui crépitait, qui tanguait, se demandant ce qui se passait :
- Mais, j’en sais rien Simon, j’en sais rien.
- Moi ce que je sais, c’est qu’il faut se tirer d’ici très vite. Et je ne veux même pas savoir ce que ces tarés ont foutu ! Ils sont tous partis, et toi et moi, on n’a rien fait ! Alors viens Julien !
- On ne peut pas s’enfuir comme ça !
- Tu vois bien, qu’il n’y a plus rien à faire ! C’est trop tard ! Tu veux qu’on nous trouve ici ?
- Et si ce n’était qu’une illusion ? Je veux en avoir le coeur net. Attends-moi là.
- Pas question ! Imagine que quelqu’un te surprenne, et dans l’état où tu es ! Je me sens mal, Julien, aide moi, je veux m’en aller, magne-toi ! On doit partir, viens ! Le mieux, c’est de contourner ce rocher et de déguerpir au plus vite de cette foutue plage.
Ils sont rentrés tant bien que mal. Tout le camping dormait. Sous leur tente, Ils ont retrouvé leur lit de camp sur lequel ils se sont affalés avec cette envie pressante de dormir, surtout dormir…Au petit matin, ils ont remplis leur sac à dos et ils sont partis.
Tout en marchant, Julien essayait de se remémorer tous les moments de cette étrange soirée mais sa mémoire semblait refuser toute intrusion.
- « Simon, tout est confus dans ma tête. Qu’est ce qui s’est passé ? J’ai l’impression d’avoir tout oublié. Tu crois qu’on a…
- Qu’on a quoi, Julien ? À part se soûler…. Par contre, j’ai encore le goût de la vague qui m’emportait ; je ne sais même pas comment je me suis retrouvé dans mon lit
…
Ce fut un matin comme tant d’autres. Aucune nouvelle ou évènement dramatique d’une soirée qui aurait mal tournée, ne vinrent troubler leur trajet de retour. Ils n’en avaient plus jamais reparlé, jusqu‘à ce que…
Julien était encore debout, sa carafe d’eau dans les mains, lorsque le téléphone sonna les sortant de cette vague qui venait de les submerger. Simon alla décrocher tout en appuyant machinalement sur le bouton du haut-parleur. Une voix à l’autre bout du fil demandait :
- « Je suis bien chez Simon Laplace ?... Des teintureries du Sud ?
- C’est moi, oui, qui êtes vous ?
- Mon nom ne vous dira rien, mais vous vous souviendrez de moi, quand je vous aurai dit que je vous avais invités un certain soir pour un anniversaire. J’ai bien essayé de vous retrouver le lendemain de cette fameuse soirée pour vous expliquer ce qui s’était réellement passé, mais vous aviez disparus. On était jeune et un peu débile, on avait besoin de se défouler. On voulait seulement s’amuser…Chaque année, on cherchait deux gogos de passage, à qui faire une farce peu commune, et quand les copains ont trouvé ce vieux mannequin dans une décharge, on n’a pas pu résister …
C’était une idée monstrueuse je l’avoue, cruelle, et on a fait mine de s’enfuir - c’était le jeu - mais voilà, vous êtes partis aussi, très vite, sans vous retourner ; Alors…
Je vous dis tout ça aujourd’hui parce que je suis de passage chez vous et qu’il y a deux jours, j’ai croisé à l’aéroport votre ami que j’ai reconnu. Il n’a pas beaucoup changé : c’était Julien, je crois ?
Simon, un instant interdit par la voix de cet individu, à l’autre bout du fil, qui lui rappelait avec tant de légèreté cette nuit cauchemardesque, maîtrisa la colère qui montait en lui pour répondre d’un ton détaché :
- « Je me souviens de cette soirée fantasque cher monsieur, où nous avions beaucoup bu. Pour le reste, je n’ai souvenance de rien. Je vous salue bien ! Et il raccrocha ».
- Tu as entendu ça Julien, deux gogos ! Depuis tout ce temps ! Et pourquoi aujourd’hui ?
- Tu vois mon cher Simon : Tu voulais faire une ballade en mer …
- Deux gogos ! Je n’en reviens pas ! Il faut croire qu’on l’était vraiment.
Julien reposa sur la table la carafe d’eau qu’il tenait encore dans ses mains, puis il dit à Simon :
- « Est-ce que par hasard tu aurais dans tes réserves un bon, gros, et vieux whisky pour un gogo ressuscité !!!