Le froid était terrible. Il a relevé son col et s'est remis à faire les cent pas.Depuis trois jours qu'il ne me quittait pratiquement pas, je commençais à m'habituer à sa présence. Je m'étais pourtant juré de ne jamais plus m'attacher à quelqu'un. La rue c'est la jungle : chacun pour soi…
- Ne t'inquiète pas mon gars, si les bénévoles ont dit qu'ils repasseraient c'est qu'ils repasseront… Ce n'est pas à une demi-heure ou à une heure près… Mais il va bien falloir que tu t'habitues à ne compter que sur toi, sinon c'est que tu n'es pas fait pour cette vie-là, je te l'ai déjà dit…
Il avait le haut du visage masqué par un bonnet noir et le bas par une grosse écharpe de laine rouge. Il sortait régulièrement ses mains des poches de son manteau pour les frotter l'une contre l'autre, essayant de lutter de son mieux contre les morsures du froid. Il était si jeune ! Il m'avait confié la veille ne pas avoir l'âge pour toucher le RMI. Il n'avait donc pas vingt-cinq ans.
Mais la finesse de ses traits, puis son corps fin et élancé, m'ont tout de suite rappelé ma fille. Est-ce pour cette raison que je l'ai moins découragé que d'autres de m'approcher ?
- Tiens, viens donc boire un coup ! Avec ça, au moins, tu vas te réchauffer !
Il a reculé à cet instant si près du bord du canal que j'ai cru une seconde qu'il allait y tomber.
- Fais attention, Petit, avec cette température tu n'en sortirais pas vivant !
- Ne t'inquiète pas, je n'ai pas envie d'un bain à cette heure ! C'est pour arriver à lire au loin le bandeau lumineux de la pharmacie : - 5° !
Je sentais que l'angoisse commençait à le tenailler. Un vent de nord-est soutenu et glacial s'était mis à souffler au moment où la nuit tombait. Je lui avais montré dans la journée où trouver des grands cartons et dans quel sens les installer sous le pont, pour être abrité le plus possible. Je lui avais également prêté un vieux matelas. Je connaissais maintenant mille et une combines pour lutter contre le froid, la faim, les idées noires, les mauvaises rencontres… Cela faisait bientôt cinq ans que je vivais là, sous ce pont, au bord du canal du Midi…
J'étais arrivé ici par hasard. Dans un autre monde, j'habitais en banlieue orléanaise. Dans un autre monde, j'avais un travail, un logement, une épouse et une petit fille. Avant que cet autre monde ne se transforme en enfer… Fermeture d'usine, chômage, galère, misère… Alcool pour oublier, pour donner raison à ma femme de regarder ailleurs si le bonheur existait encore…
Dans les yeux de ma fille, lire la honte et décider un jour, d'un coup, de prendre le train pour n'importe où, le plus loin possible de ce regard-là, comme si partir c'était ne plus exister. Ligne directe " Les Aubrais -Toulouse ". Pourquoi pas ? Gare Matabiau, la nuit… Quelques pas et l'eau verte du canal du Midi. L'envie brutale de m'y jeter… Quelques pas encore et un premier pont, un deuxième… Le reflet de la lune sur l'eau… M'endormir là, ne plus penser à rien, m'enivrer sous les étoiles, libéré de toute responsabilité… Des jours, des semaines, des années à survivre… Pourquoi ? Pour qui ? Avec pour unique consolation cette pensée : " Quand ce ne sera plus possible, il suffira que je me laisse glisser, et plouf !"
Je le regardais dans son attente, de plus en plus impatient, sur cet étroit chemin, et je le revoyais le midi même, dans la bienfaisante chaleur de la boulangerie. Nous attendions patiemment notre tour quand j'ai remarqué sur le comptoir la petite boîte pour déposer des dons pour les sinistrés du tsunami. Au même moment, j'ai croisé le regard du petit. Il a fait alors une chose incroyable : il y a versé les quelques euros de son sandwich ! Je me tenais informé de l'actualité, je savais de quoi il s'agissait. J'ai hésité tout de même un peu, je m'étais si bien préparé à l'idée de manger, et puis… j'ai fait comme lui. Nous sommes ressortis en silence. Emu comme je ne l'avais pas été depuis bien longtemps, j'ai lancé crânement :
- On peut se passer de nourriture, du moment qu'on a notre vin pour nous réchauffer !
Quelques secondes plus tard, nous avons entendu des pas précipités derrière nous. C'était la boulangère.
- Tenez, prenez vite, que mon mari ne me voit pas. Ce n'est pas un mauvais homme, mais il dit que si l'on donne à un il faudra donner à tous… Avec ce froid, vous n'allez tout de même pas rester sans manger…
En plus des deux sandwichs, elle avait glissé généreusement dans un carton à pâtisseries deux énormes éclairs au chocolat, une gourmandise que je n'avais pas dégustée depuis bien longtemps, et qui m'a rappelé la douceur de l'enfance…
Absorbé par mes pensées, je n'ai pas entendu le véhicule de la Croix-Rouge s'arrêter tout près. Des jeunes à peine plus âgés que le Petit nous apportaient des couvertures de survie et des cafés chauds. Je les connaissais pratiquement tous, depuis le temps :
- Merci, mais vous savez pour moi ça ira, j'ai l'habitude. Occupez-vous du Petit. Vous ne pourriez pas lui trouver un lit dans un centre, au moins pour cette nuit ?
- Désolé, trop tard, tout est plein. Le plan " grand froid " a été activé en fin de journée, ils ont ouvert des foyers d'urgence, mais ils ont été pris d'assaut aussitôt. Si quelque chose ne va pas, composez le 115 depuis la cabine là-bas. Vous pouvez aussi aller voir tout à l'heure vers la gare. Il se peut qu'exceptionnellement ils ne la ferment pas. Vous pourriez y passer la nuit sans que personne ne vous en sorte… Et puis reprenez un peu de café, cela vous fera du bien…
Je ne voulais pas contrarier ces gens si serviables et généreux, mais je me disais que prendre autant de cafés avant d'essayer de dormir, ce n'était pas raisonnable. Il aurait mieux valu une soupe bien chaude, comme celle que nous étions allés boire en fin d'après-midi sur la place de l'église. Heureusement, j'avais toujours quelques somnifères sur moi, pour quand l'alcool seul ne suffisait pas à m'abattre.
- Allez, bonne nuit quand même ! Nous repasserons demain…
Je voyais bien que cela les embêtait de laisser le Petit ici. Moi, ils connaissaient mon aversion pour les centres et les foyers quels qu'ils soient. Je refusais en général de côtoyer mes frères d'infortune, sans doute pour ne pas regarder en face ce que j'étais devenu. Mais lui, si vulnérable…
J'ai pensé qu'ils devaient compter sur moi pour veiller sur lui, et je me suis aperçu avec surprise que cela ne m'ennuyait pas, bien au contraire…
- Tu sais mon gars, tu n'as pas de chance, c'est très rare qu'il fasse aussi froid par ici. Tu commences vraiment mal… Je suppose que tu es vraiment certain de ne pas pouvoir revenir en arrière ? Tu n'as pas de mère ? Pas de famille ?
Jusqu'ici, il n'avait jamais répondu à mes questions, ou vaguement. C'était plutôt lui qui en posait. Au début, je me suis méfié, ensuite cela m'a fait presque plaisir que quelqu'un s'intéresse un peu à moi, même si cela m'obligeait à faire travailler mon cerveau et que cela me faisait mal de remuer tous ces souvenirs…
- Non, plus de famille, rien, personne… Je faisais des études quand mes parents se sont séparés. Avant ce n'était déjà pas la joie, mais ensuite ils ne se sont plus préoccupés de moi du tout. J'étais majeur, je devais m'assumer. Mon seul trésor, c'est cette écharpe rouge, tricotée par ma grand-mère...
Je lui ai tendu la bouteille.
- Non, merci, a-t-il refusé poliment. Tout à l'heure, plutôt… Je profite encore un peu des bienfaits du café…
Nous étions tout proches l'un de l'autre, sur nos matelas moisis, dans nos cartons et nos couvertures. Je lui avais montré comment glisser des feuilles de journaux sous nos différentes couches de vêtements et jusque dans nos chaussures. Ainsi nous sentions moins le froid.
Je l'entendais respirer fort. Pleurait-il ? Au bout d'un moment il a repris son récit :
- J'ai bien cherché des petits boulots, mais c'était difficile d'arriver à faire coïncider les horaires avec ceux de la fac… Soit je travaillais, soit j'étais trop fatigué pour réviser. Ma grand-mère est morte. Et puis voilà quoi… J'ai tout laissé tomber… Pas de diplôme, pas d'avenir…
- Ne dis pas ça. À ton âge tu ne peux pas ne plus avoir d'espoir… Si tu veux, je t'aiderai …
Je me suis demandé aussitôt ce qui me prenait de lui dire ça, moi le gars le plus paumé de la terre, j'allais l'aider ! Le vin devait me faire délirer…
- Et vous, vous m'avez dit hier que vous aviez une fille. Vous n'avez pas envie de la revoir ?
- La revoir ? Si tu savais ! Elle avait tellement honte de moi… Je crois que c'est surtout ça qui m'a poussé à partir, tu vois… Pour lui donner une chance avec sa mère d'avoir une autre vie… Au début, quand l'usine a fermé je me disais que j'allais avoir du temps pour m'occuper d'elle, mon Isabelle, que j'irais la chercher à l'école… Et bien crois moi si tu veux, elle n'a jamais voulu… Le chômage, on entend cela partout ; et bien dans sa classe au collège, elle était la seule enfant de chômeur, parfaitement… Et si tu savais comme elle en avait honte ! Il fallait faire en sorte que personne ne le sache. Une fois une prof a eu la mauvaise idée de leur faire remplir une feuille, avec des renseignements sur la famille. Il paraît que cela se fait à chaque rentrée. À l'endroit de la profession exercée par le père, elle a mis " sans ".
- Comment le sais-tu ?
- Attends, tu vas comprendre… La prof lui a demandé devant toute la classe : " sans quoi " ? Sans père ou sans profession ? Isabelle a hésité, s'est embrouillée un peu, et puis s'est mise à pleurer ! Une copine a raconté ça chez elle, et sa mère en a parlé à ma femme… J'ai eu ensuite droit à une nouvelle scène : La petite était malheureuse à cause de moi, je devrais me remuer plus et retrouver du travail le plus vite possible. Chômeur, ce n'était pas une profession… Pour finir, ma fille s'est approchée de moi, elle m'a regardé droit dans les yeux et elle m'a dit : " j'ai fait exprès d'écrire sans. J'aurais voulu que tous comprennent sans père. Il y en a dans ma classe qui n'ont pas de père et qui ne s'en portent pas plus mal… "
- Que lui as-tu répondu ?
- Que voulais-tu que je lui réponde ? J'étais anéanti. C'est le lendemain que je suis parti… Elle aurait ainsi ce qu'elle voulait, elle serait " sans père "…
- Quand même, c'est bête la vie, a constaté le Petit… Tu sais, il me vient une idée. Mais oui, ce serait génial ! Ecoute, si on écrivait un livre ?
- Comment ça " on " ?
- Ben oui, toi et moi ! Un livre sur la rue, sur nous, sur ce qui a fait que… Une sorte de journal sur le quotidien des SDF ! Nous écrirons tout ! Tu imagines la tête de ta fille quand notre livre sortira ? Parce que, forcément, elle le saura. Et ce jour-là, après avoir eu honte à nouveau, mais honte d'elle cette fois, comme elle sera fière ! Elle se jettera dans tes bras… Ce sera ta revanche…
- Comme tu t'emballes, mon gars… On ne va pas se casser la tête maintenant… Tiens, bois un coup à cette société qui met ses pères de famille et ses étudiants à la rue… Demain, si tu veux, on refera le monde… Ce soir je n'en peux plus…
Le vent s'était calmé. Il faisait un peu moins froid.
- Si ça se trouve, demain matin on aura de la neige ! Si c'est le cas, nous nous mettrons au chaud, nous passerons la journée dans le métro à parcourir la ligne en boucle. Des kilomètres pour faire passer les heures et garder l'illusion d'être encore vivants… Si tu veux, tu pourras même commencer à écrire. J'en ai, des choses à te raconter…
J'entendais déjà ses ronflements. Le Petit dormait profondément, comme un enfant à qui on vient de lire une belle histoire…
Un dernier regard à la lune, et j'ai fermé enfin les yeux en pensant que le monde n'était peut-être pas encore complètement perdu… Que ce petit gars-là avait, sans doute malgré lui, réveillé quelque chose en moi, quelque chose qui ressemblait à une vague envie de revivre…
Le lendemain matin, quand j'ai ouvert les yeux, j'ai vu qu'il avait neigé, et surtout que le Petit n'était plus près de moi… Je l'apercevais plus loin, il avait roulé dans l'herbe, en dehors de ses cartons, tout au bord du canal. Le pont ne l'abritait plus.
Un curieux petit tas blanc sur lequel tranchait le rouge de l'écharpe de sa grand-mère. J'ai d'abord souri, en buvant ma première gorgée de vin. Puis, très vite, je me suis inquiété :
- Petit, oh ! Petit ! Viens te réchauffer !
Quand j'ai enfin compris qu'il ne répondrait plus jamais à mes appels, je me suis levé d'un bond.
En hurlant au monde entier ma colère et ma haine, j'ai couru aussi vite que j'ai pu vers la cabine téléphonique…
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