L'amour de la télévision
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© Jean-François COUBAU
Les deux cavaliers entrèrent dans la ville. Au long des rues bordées de maisons en bois, on pouvait voir des hommes dépenaillés, les regardant avec méfiance. Il y avait très peu de femme. Et encore moins d'enfants. On observait que la plupart des établissements étaient des débits de boissons, avec, pour les accompagner, une blanchisserie, un croque-mort et un épicier-tabac-boulanger. Avec en prime, l'inévitable local du sheriff avec sa prison attenante. 
 
Dans l'Ouest sauvage de 1870, le " Wild Wild West ", il ne pouvait effectivement y avoir autres chose. Les deux hommes attachèrent donc leurs chevaux à la barre prévue à cet effet et entrèrent dans le " Saloon ". 
 
- Saloon de l'amitié, dit l'un, nous y sommes.  
- Tu as raison Jim, l'adresse était bonne. 
- Allons-y Artie. 
 
Et donc James West et Artémus Gordon, ci-devant agents du gouvernement US, poussèrent les portes à deux battants. 
 
Devant sa télévision, Mathilde ne perdait pas une miette des aventures de deux beaux agents fédéraux des " Mystères de l'Ouest ". Une fois de plus, l'épisode s'intitulait " La nuit de . . . ". Fan de la série depuis sa jeunesse, elle ne perdait pas une occasion de revoir les énièmes rediffusions. Ça lui rappelait autrefois, le temps heureux entre papa, maman et son petit frère. Hélas, cela avait pris fin lors de son mariage avec Gérard, un homme brutal et cynique, buveur et macho, malgré son cabinet d'avocat. Mais l'argent coulant à flot n'avait jamais remplacé la tendresse et l'amour, surtout après la découverte de sa stérilité.  
 
Et brusquement, le voici entrant et criant : 
- Toujours devant cette p.. de télé ? Y rien à bouffer ici ? 
 
C'était toujours la même rengaine. " Rien à bouffer " ! 
Alors, c'était des insultes, parfois une gifle. 
 
Dans le bar, James West était aux prises avec trois individus. Il avait réussi à les mettre à terre, mais le docteur Miguelito Loveless, avec une sarbacane avait envoyé une fléchette dans le cou de l'agent. Le puissant somnifère endormit Jim en un clin d'œil et les sbires le soulevèrent. Une porte dérobée masquée par un faux mur s'ouvrit et l'ensemble descendit un escalier tandis que le sinistre docteur ricanait. 
 
Dans le salon, c'était un concert de cris. 
- Y'en a marre, je rentre crevé du boulot et tout ce que tu trouves à faire, c'est de regarder la télé ?  
- Bon, je vais te chercher de la pizza. 
 
Abandonnant à regret l'entrée en scène d'Artémus Gordon, déguisé en mendiant aveugle, elle fonça vers la cuisine, fit chauffer au micro-onde un carré de pizza, franchement minable. Et un verre de rosé pour lui faire plaisir ! Il n'y eu même pas de remerciement. Heureusement, sur l'écran, les choses avançaient. 
 
Toujours en faux mendiant, Artémus Gordon avait réussi à entrer par l'arrière, dans le mystérieux saloon. Après quelques essais, il put atteindre la cellule où Jim West était emprisonné. Mais il se fit assommer et rejoignit son compère. C'est alors que le docteur Loveless entra solidement escorté et avec son ricanement habituel, il lança : 
- Messieurs, j'ai le plaisir de vous dire que j'ai enfin le but de mes recherches. 
- Et peut-on savoir quel était celui-ci ? 
 
Et paf : la gifle partit. 
 
- Cette pizza, tu l'as trouvé dans la poubelle ou quoi ? 
- Mais non, c'est celle qui tu as commandée hier soir. De toute manière ici, on ne mange que ça.  
- C'est de ta faute. Tu ne sais même pas faire la cuisine. 
 
Toujours les mêmes poncifs. Mais essayait-il de la faire, lui, la cuisine ? Enfin, heureusement, sur l'écran, cela s'animait. 
 
- Mon but ? Déclencher la réaction en chaine en arrachant les électrons aux noyaux. J'ai découvert uns substance, l'uranium, qui facilite cette tâche. L'explosion qui en résultera sera à la mesure de la force unissant les électrons aux noyaux et la cassure de cette force s'accompagnera d'un dégagement de chaleur intense, à côté duquel même les nouveaux explosifs comme la nitroglycérine apparaitront comme un pétard mouillé ; Ha ha ha ha ha ! 
 
- Jim, lança, il a raison. Cette force est gigantesque, et une explosion avec cette arme peut détruire un état entier. 
 
- Hum, monsieur Gordon, je vois avec plaisir que vos capacités cognitives sont toujours aussi performantes. Quant à vous monsieur West, à défaut de comprendre cette physique trop en avance sur votre époque, vous serez aux premières loges, pour suivre la première explosion. Celle qui me permettra de faire pression sur votre gouvernement, afin qu'il puisse m'accorder ce que je veux. 
 
- Et que vous voulez-vous, docteur ? 
- La richesse, monsieur West ! 
Et il sortit, accompagné de deux femmes d'une grande beauté, qui sourirent sinistrement aux deux hommes. 
 
Devant l'écran, Mathilde tentait de suivre le dialogue au milieu d'une avalanche de remarques acerbes. Le vin n'était pas frais, la pizza mauvaise, le son trop bas ou trop haut, la voisine pas assez sexy ou trop sexy. Bref, il y en eu pour tous les goûts. Mais elle n'écoutait pas, n'ayant que d'yeux pour les deux agents fédéraux. 
 
Jim réunit ses deux pieds. En faisant pression de l'une de ses chaussures sur l'autre, il fit jaillir une lame de couteau de la semelle. Il parvint à couper les liens d'Artémus. Celui-ci se détacha et fit de même pour son partenaire. Puis, Jim grimpa vers une petit fenêtre, l'ouvrit, enjamba le rebord et regarda dans le vide. 
 
- Artie, on ne peut pas passer, il y a un véritable lac d'acide là-dessous. 
 
Saisissant un petit pistolet dans sa manche, il ficha une flèche au bout et le pointa vers le mur en face. Le coup partit, un fil se déroula et la pointe sa planta. Avec ce filin improvisé, ils franchirent l'obstacle et se retrouvèrent dans un laboratoire. Le temps de comprendre que c'était ici que le sinistre docteur Loveless manigançait son dernier coup tordu, et les gardes du corps entrèrent en scène. La rixe fut gagnée par les deux agents fédéraux, mais un incendie se déclara. 
 
Mathilde n'entendait plus rien. Ni les sarcasmes de son idiot de mari, ni les aboiements du chien. Elle était fascinée par la fin de l'épisode. Le docteur Loveless était en fuite et les deux amis, couverts de contusions, les cheveux en bataille et les habits tâchés, se relevèrent. 
 
Puis, on passa à une autre scène, celle du wagon où un bon diner était servi. Pour une fois, Jim West était seul car Artémus Gordon était parti au bras d'une magnifique rousse aux yeux verts. Et son ami et alter ego de philosopher sur les " amis qui vous lâchent " dès qu'une belle vient à passer ! 
 
- Et voilà, c'est du diner, lança le mari. Eux, ils savent bouffer ! Pas comme toi ! 
 
Et il voulut lancer le dernier bout de pizza à la tête de Mathilde. Elle s'écarta pour l'éviter et se rapprocha trop près du poste. Sa tête heurta l'écran. 
 
- Ha, ha, ricana l'homme. Bien fait. 
 
Mais son rire s'étrangla dans sa gorge, car il se passa quelque chose d'insolite. Mathilde s'envola et bascula à travers le poste. Elle atterrit sur la plancher du wagon où aussitôt, Jim West vint l'aider à se relever d'une manière très galante. Elle lui dit gentiment merci avec un sourire éblouissant. Et médusé, le mari entendit : 
 
- Tu avais raison, le diner m'a l'air excellent. Et surtout en compagnie de James. Et ne disons rien sur la suite ! À ne plus te revoir, jamais ! 
 
Et le poste s'éteignit au moment où Mathilde, enroula ses bras autour de Jim West pour l'embrasser !