La Joconde
NOUVELLES
© Jean-François COUBAU
 
- Nous disons, 122 millions de dollars ! 122 ! Pas d'autre offre ? 122, une fois, deux fois, trois fois ! Adjugé ! 
 
Et dans un silence impressionnant, le commissaire-priseur de Sotheby's abattit son maillet. Les journalistes incrédules ne disaient rien. Dans son coin, Cécile de Minjeaud sentit son sang se glacer dans ses veines. 
 
- Mon dieu, se dit-elle, mais comment en sommes-nous arrivés là ? 
 
Elle se revit, elle, haut fonctionnaire du gouvernement français, chargé d'escorter " La Joconde " à Londres pour y être vendue ! Elle revécut dans sa tête ces dernières années où des gouvernements irresponsables qu'ils soient de droite ou de gauche avaient aggravé les dettes de l'état. Il avait fallu prendre des mesures draconiennes. 
 
Un beau matin, des haut-fonctionnaires français n'avaient pu payer leurs séjours professionnels à l'étranger car la caution de la Banque de France n'était plus reconnue. La France avait accumulé trop de dette. La Commission Européenne, qui était à l'origine du fait, avait en outre enjoint la France à licencier un million de fonctionnaires. Ce qui avait conduit à de graves émeutes où des dizaines de manifestants avaient perdu la vie. Mais on était allé jusqu'au bout pour remettre à flot les finances de l'état.  
 
Puis, en faisant les comptes, on avait tiré le bilan de ce qui pouvait rapporter des fonds. Et c'est ainsi qu'on avait décidé de vendre la Joconde. Lorsque la nouvelle avait été rendue publique, un immense mouvement, animé par un ancien ministre de la culture très porté sur les mondanités s'était dessiné. Mais il en fallait un peu plus pour faire reculer les créanciers et les institutions internationales. Malgré le siège du Louvre par la foule, le célèbre tableau de Léonard de Vinci, connu dans le monde entier et qu'on enviait à la France depuis 400 ans, avait pris le chemin de Londres. Enlevé par hélicoptère, sous la protection du GIGN, la Joconde avait passé la Manche. Et c'est ainsi que Cécile l'avait " escorté ". Les rodomontades et les roulements de mécaniques des incapables et bons à rien des précédents gouvernements n'y avaient rien changé ! 
 
La jeune fonctionnaire se leva, très digne. D'un pas de somnambule, elle alla droit vers le commissaire-priseur, en grande discussion avec une femme qu'on ne voyait que de dos. Lorsque Cécile arriva à sa hauteur, la femme se retourna et elles se regardèrent. L'autre était une Chinoise qui conversait en parfait anglais. C'était elle qui avait fait la dernière offre. Sans plus de formalité, la femme se présenta : 
 
- Madame Chuang Chen, Fondée de Pouvoir de Monsieur Wei-Hou. 
 
À ces mots, Cécile sursauta : Wei-Hou, le célèbre milliardaire, enfant chéri de la haute finance, un peu comme Aristote Onassis ou Georges Soros en leurs temps ! On disait que sa fortune venait du commerce d'art mais aussi de matériel de guerre clandestin ou interdit, comme les mines. Elle ne réussit qu'à bredouiller son nom. La Chinoise ne lui tendit pas la main. 
 
- Bien, dit le commissaire-priseur. Voyons la chose. Madame Chen vient de me donner l'assurance que les fonds seront versés sur le compte de la Banque de France dont vous m'avez donné les coordonnées. Sommes-nous d'accord là-dessus, madame de Minjeaud ? 
 
- Parfaitement, répondit Cécile. Le tableau est à votre disposition. Madame Chen souhaite-t-elle l'emporter immédiatement ? 
 
- Non, pas encore, répondit la Chinoise, car auparavant, mon patron souhaite intervenir directement dans l'affaire. 
 
Cécile trouva ça bizarre, mais ne dit rien. Un brouhaha s'éleva à l'entrée de la salle. Les flashes des photographes crépitèrent. Deux Asiatiques immenses et larges d'épaules entrèrent et poussèrent gentiment mais fermement les journalistes. Puis, un homme d'environ cinquante ans s'avança jusqu'au groupe. Il salua Cécile, puis le commissaire-priseur. Madame Chen, se mit derrière lui. 
 
- Mon dieu, se dit la jeune femme, il est là, le " Grand Patron ".  
 
Monsieur Wei, somptueusement vêtu d'un costume bleu pétrole avec cravate assortie sourit à l'assemblée. Des dizaines de reporters se trouvaient devant lui. La scène était retransmise en direct sur CNN et d'autres chaînes câblées ou satellites. Environ un milliard de téléspectateurs assistaient à l'événement. Le milliardaire prit la parole : 
 
- Mesdames, messieurs, il y a fort longtemps, il y avait dans un coin du monde une merveille qu'on appelait un palais. L'art a deux principes, l'idée qui produit l'art européen et la chimère qui produit l'art oriental. Tout ce que peut enfanter l'imagination d'un peuple presque extra-humain était là. Imaginez un songe avec du marbre, du jade, du bronze et de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le. Ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d'eaux et d'écumes. Cet édifice existait et s'étendait sur 350 hectares. C'était une résidence des empereurs de Chine, il se nommait le " Palais d'été ". Un grand poète français comme Victor Hugo l'a décrit. 
 
- Oh, mon dieu, non, se dit Cécile. Non, il ne va pas nous parler de cette horreur ! Il ne va pas nous faire ça ! 
 
Agrégée d'histoire, elle connaissait parfaitement la suite. Celle-ci, dans la bouche du milliardaire, ne tarda pas ! 
 
- Le 10 octobre 1860, pendant ce qu'on appelle en Occident la seconde guerre de l'opium, les troupes françaises et britanniques, commandées respectivement par le général Cousin-Montauban et Lord Elgin et en représailles au massacre de prisonniers de guerre occidentaux, sont entrées dans le palais. Elles l'ont pillé autant que faire se peut. Les soldats ont gratté avec leurs baïonnettes les vases dorées pour s'approprier l'or dont ils étaient recouverts. Puis, lorsque tout fut volé, ils mirent le feu et partirent. Ces troupes furent félicitées par leurs gouvernements.  
Un silence de mort suivit ces paroles. Cécile ne savait si elle devait intervenir au nom de son gouvernement ou non. Mais soudain, Monsieur Wei exhiba un briquet, l'alluma et approcha la flamme de la Joconde. 
 
- Mais il est fou, se dit la jeune femme, il ne va quand même pas brûler le tableau devant tout le monde. 
 
Elle pensa s'interposer, puis se dit que le commissaire priseur allait intervenir. La salle retenait son souffle. Mais finalement, le milliardaire éteignit son briquet avec un grand sourire et dit : 
 
- Nous autres chinois, nous respectons l'art des autres. Rassurez-vous mesdames et messieurs, je ne suis pas ici pour brûler cette œuvre admirable. 
 
L'assistance se mit à applaudir, soulagée. Un journaliste leva la main et demanda : 
 
- Monsieur Wei, la Joconde sera-t-elle visible par le public, lorsqu'elle sera votre propriété ? 
 
- Mais bien sûr monsieur. Cette œuvre admirable ne doit par demeurer cachée. Tout le monde doit pouvoir la contempler. 
 
- Auriez-vous le projet d'ouvrir un musée pour elle seule ? 
 
Monsieur Wei sourit doucement et dit : 
 
- Un musée pour elle ? À quoi bon ? Elle en a déjà un que je sache. 
 
- Que voulez-vous dire par-là ? demanda une journaliste allemande.  
 
- Je veux dire que ce tableau va retourner immédiatement dans son musée d'origine, à savoir le Louvre. Car je viens de décider d'en faire cadeau au gouvernement français. J'aime la France et si dans l'histoire, celle-ci n'a pas respecté certaines valeurs vis-à-vis de la Chine, il ne saurait être question ici de ressasser inutilement des tragédies passées. Je tiens à ce que les pays dépassent ces antagonismes et travaillent pour le futur. J'ai été horrifié dans ma jeunesse lorsqu'on m'a conté le sac du plais d'été et aujourd'hui, je tiens à montrer que les Chinois n'en tiennent pas rigueur à la France. Ce pays mérite la Joconde et je suis donc heureux de le lui rendre. Nous en resterons là. 
 
Un tonnerre d'applaudissement lui répondit. Monsieur Wei prit le tableau, vint vers Cécile, s'inclina et le lui tendit. Des dizaines de photos immortalisèrent cet instant qui entra dans les livres d'histoire. La jeune femme ne savait plus si elle était contente de récupérer une des plus grandes œuvres d'art au monde ou si elle était humiliée de voir son pays ridiculisé. Néanmoins, elle parvint à saisir le tableau et à remercier le Chinois. 
 
Elle se demanderait pour le reste des ses jours si sa mission avait été un échec ou une réussite.