Je suis venu te dire adieu
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© Line Laurence GIOAN
L‘air était doux sur cette colline niçoise. Quelques bribes de musique et des échos de voix arrivaient jusqu’à eux laissant deviner la foule joyeuse qui, plus bas, se pressait sur la plage pour assister au feu d‘artifice qui allait clôturer la fin du règne de ce bon roi Carnaval. Jean-Pierre et Nathalie savouraient ces instants écoutant le silence du ciel qui bientôt crépiterait de mille feux. 
 
- Dis-moi Nathalie, tu as réfléchi à ma proposition ? 
 
- Quelle proposition ? 
 
- Je suis sérieux Nathalie. Tu sais bien que j’aimerai que tu restes. Je ne veux pas te perdre. Te voir repartir là bas, chez toi dans le Nord, c’est beaucoup trop loin pour moi. Je n’ai pas les bras assez longs pour aller jusqu’à toi. Laisse-toi un peu vivre au soleil, la côte d’Azur, sa mer et son ciel si bleu !… 
 
- Ma côte d’Opale a ses charmes aussi tu sais. 
 
- Quand je te regarde, je n’en doute pas. 
 
- Et puis, n’essaie pas de me séduire ! Tu es bien comme ma grand-mère, j’ai comme l’impression que tous les deux, vous vous êtes donné le mot ! 
 
- Pourquoi tu dis ça ? 
 
- Parce que ce matin, au petit déjeuner, elle m’a déjà pris la tête pour que je prolonge encore un peu mon séjour : - « Je ne te vois pas souvent…et patati et patata. J’aurais bien besoin de toi ici pour m’aider à rénover la boutique. 
 
- Qu’est-ce qu’elle veut faire ? 
 
- Transformer, je crois, sa devanture et puis moderniser un peu sa décoration. 
 
- Tu devrais accepter et lui faire ce plaisir. Aucun projet pour l’instant ne t’attend chez toi, alors qu’ici, nous sommes deux à avoir besoin de toi. 
 
- C’est un peu rapide pour moi tout ça. J’ai parfois la sensation que tous les deux, vous allez m’engloutir. 
 
- Tu exagères quand même… Nathalie ! tu me vexes là. 
 
- Laisse-moi un peu de temps. Après tout, il n’y a pas si longtemps que je suis arrivée. Pas si longtemps que tu es entré dans ma vie. Tu sais, j’avais déjà une vie chez -moi. 
 
- Justement, si tu restes, on prendra ce temps. Tu sais que je t‘aime, et je crois que toi aussi tu tiens à moi, alors ?… 
 
- Bien sûr que je tiens à toi, sinon, je serai déjà repartie depuis longtemps. Mais ne me bouscule pas. S’il te plaît. 
 
La grand-mère de Nathalie était fleuriste. Elle possédait une petite boutique tout près de la gare qui marchait bien. Et c’est là, qu’un matin, Nathalie avait fait la connaissance de Jean-Pierre alors qu’il arrivait les bras chargés d’oeillets. 
 
Angèle, la grand-mère, qui était dans l’arrière boutique en train de préparer ses corbeilles, vint à sa rencontre en relevant un coin de son gros tablier bleu pour s’essuyer les mains : 
 
- Jean-Pierre, te voilà enfin ! Je t’attendais, tu vas bien ? Et comment vont tes parents, toujours en plein boulot ? 
 
Nathalie sans trop savoir pourquoi, fit mine de s’éclipser quand sa grand-mère l’arrêta : 
 
- Ne t’en vas pas Nathalie, viens donc que je te présente ce magnifique garçon tout auréolé de soleil ! 
 
- Grand-mère tu es impossible ! 
 
- À mon âge, tu sais, on ne change plus. 
 
- Tu ne connais pas encore ma petite-fille, Jean-Pierre, elle est venue passer l’hiver avec moi, je la vois si peu… 
 
- Ma foi, non, je n’ai pas encore eu ce plaisir. 
 
Et tout avait fonctionné. Un mot, une phrase, un sourire, un regard. Leurs vies s’étaient emboîtées merveilleusement. 
 
Tu vois, lui disait Jean-Pierre : - « on dit bien que les semblables se repoussent et que les contraires s’attirent : La fille du Nord et le gars du Sud. Finalement, on se complète. » 
 
Nathalie était restée. Et Noël passé. Elle venait de traverser et de partager l’effervescence de toute une ville vibrant au rythme des festivités carnavalesques . Cette nuit, son bon roi de carton, unique et sans rival, partirait en fumée et la fin de son règne donnait lieu à un magnifique feu d‘artifice. C‘est pourquoi ce soir-là, Jean-Pierre avait emmené Nathalie sur sa colline fleurie, fenêtre ouverte sur la ville et l‘immensité de la mer. 
 
- D‘ici la vue est imprenable, tu verras, c‘est magique ! 
 
Blottis l‘un contre l‘autre, les yeux à hauteur du ciel, tout en parlant de leur avenir, ils attendaient l‘éclatement de la première fusée qui retomberait en pluie éclaboussant le ciel de couleurs multicolores. En quittant Nathalie, cette nuit-là, Jean-Pierre lui avait promis que l’année prochaine, ils seraient encore là , tous les deux, sur la colline, pour admirer le feu d’artifice. 
 
- Dis-moi, tu es bien sûr de toi. 
 
- Aussi sûr qu’il fera jour demain . 
 
- Alors, tout va bien. Et si je te dis : « je t’aime, et je t’aime » ça te va ? 
 
- Tu peux me redire ça ? 
 
Jean-Pierre était parti heureux. Nathalie rentra chez elle et alla se coucher sans bruit pour ne pas réveiller sa grand-mère. Au petit matin, un rêve étrange la surprit. Jean-Pierre était dans sa chambre, tout près de son lit. Son corps lumineux, comme transparent, semblait flotter dans l‘espace. Dans sa demi-inconscience, Nathalie essaya d‘ouvrir les yeux mais ses paupières étant trop lourdes, elle n‘y parvint pas. C‘est alors que Jean-Pierre lui parla : 
 
- N‘aies pas peur Nathalie…je suis venu te dire adieu . Tu sais, je n‘ai pas voulu ça…je dois partir et te quitter mais, d’une toute autre façon, je serai toujours près de toi, car mon amour est éternel. N’oublie pas notre rendez-vous sur la colline, j’y serai avec toi comme promis, l’année prochaine, et nous regarderons encore ensemble le ciel s’embraser. 
 
Il tenait dans sa main gauche un magnifique oeillet blanc qu’il déposa avant de disparaître sur la petite table de nuit attenante au lit. 
 
Nathalie se réveilla alors le coeur angoissé, muette, le regard fixé sur le mur qui lui faisait face. Elle n’osait tourner la tête du côté de sa table de nuit. Quand elle se décida enfin, elle y vit sur le dessus, un magnifique oeillet blanc, aux pétales sublimes qui y trônait dans toute sa splendeur. Elle sauta de son lit vivement et courut retrouver sa grand-mère : 
 
- Grand-mère, réveille toi ! 
 
- Mais Nathalie, Il est encore tôt ! 
 
- Dis-moi , grand-mère, C’est toi qui a mis un oeillet blanc sur ma table de nuit ? 
 
- Quoi ! 
 
- Réponds-moi, s’il te plait ! 
 
- Mais non, enfin, je n’ai pas mis d’oeillet blanc sur ta table de nuit. C’est certainement Jean-Pierre qui l’aura déposé à ton insu. 
 
- Non grand-mère, je peux te l’assurer, cet oeillet blanc n’était pas là hier au soir sur ma table de nuit. 
 
- Tu es toute drôle Nathalie. Tu peux me dire ce qui se passe ? 
 
- J’ai fait un rêve étrange, grand-mère, un rêve qui me fait peur. J’ai vu Jean-Pierre dans ma chambre juste avant de me réveiller; il me disait qu’il devait partir, mais qu’il serait toujours près de moi car son amour était éternel, Je n’ai pas trop compris ce qu’il voulait me dire, j’étais profondément troublée. C’est alors, qu’avant de disparaître, il a déposé un oeillet blanc sur ma table de nuit. 
 
- Mais non, voyons Nathalie, tu as dû faire un cauchemar, c’est tout ! 
 
- J’ai quand même très peur grand-mère ; et si…s’ il était arrivé quelque chose ? 
 
- Bientôt tu auras de ses nouvelles, t’inquiète pas . 
 
- Il faut téléphoner grand-mère, je t’en prie, fais-le pour moi . 
 
- Mais il est à peine sept heures du matin, on ne réveille pas les gens comme ça ! tu t’angoisses pour rien. Allez !…Jean-Pierre aura voulu te prouver son amour en déposant cet oeillet blanc sur ta table de nuit, qui symbolise, je crois : « amour et passion fidèle. » 
 
C’est alors que le téléphone sonna. Nathalie comme paralysée ne bougea pas. Sa grand-mère sauta du lit et alla décrocher. 
 
- Allo ? 
 
À l’autre bout du fil, une voix éplorée lui annonçait la terrible nouvelle : Jean-Pierre était décédé à six heures du matin. Il avait eu un accident en rentrant chez lui . Dans la nuit, sa voiture avait fait une embardée se retournant dans un fossé. Transporté à l’hôpital, les médecins n’avaient pu le sauver. 
 
Nathalie oublia sa Côte d’Opale. Elle voulait rester près de cette colline, où elle savait que Jean-Pierre viendrait la retrouver. 
 
Les mois passèrent. Elle aida sa grand-mère qui, souffrant de rhumatismes, lui laissait toute liberté pour faire marcher la boutique. Elles avaient loué une petite maisonnette sur les hauteurs de la ville, surplombant la mer. 
 
Ce soir, accoudée à son balcon, Nathalie laissait venir à elle, plutôt qu’elle ne l’écoutait, la rumeur montante de la ville qui fêtait la fin du règne de ce bon roi Carnaval qui allait partir en fumée, tandis que jailliraient dans le ciel les premières gerbes de feu multicolores. 
 
Soudain, un fourmillement la saisie du dos jusqu’à la nuque, un frémissement intérieur anima toutes les cellules de son corps comme vivifié par une force étrange, un vent frais et doux à la fois caressa son visage et l’enveloppa comme une écharpe de soie…moment d’éternité où tout semble se dissoudre, s’évaporer, le temps, l’espace, où plus rien n’existe sinon que l’être et cette sensation indicible d’une présence… 
 
Nathalie ferma les yeux. Elle sût que Jean- Pierre était là. Avec une émotion intense, elle prononça ces mots : je t’attendais. Le feu d’artifice pouvait commencer…