Adrien s’en alla couper du bois. Il n’avait rien à faire chez lui, d’autant que la belle Jeanne était entrain de lui préparer sa soupe. Et de la voir ainsi, aller et venir ça et là autour de lui, avec des mouvements souples et des gestes sûrs, pouvait lui donner des idées, et fallait pas qu’il ait des idées l’Adrien, non, surtout pas ! La belle Jeanne, depuis le temps, devait avoir trouvé plus d’un galant, jeune et beau comme elle.
Il y avait longtemps qu’il connaissait Jeanne, l’Adrien, on peut dire qu’il avait assisté à sa naissance, alors vous pensez …il se souvenait encore de son baptême, il avait bien failli ne pas y aller. Ce jour là, une de ses vaches avait du mal à mettre bas son petit et puis, à force de soins, elle avait fini par vêler d’un joli petit veau.
Les parents de la belle Jeanne étaient heureux. Ah, ça oui ! Surtout le papa ; il ne l’attendait plus cette enfant, à cinquante ans, quel bonheur ! "Tiens, se dit Adrien, tout juste mon âge". Il venait de fêter ses cinquante ans depuis peu. Mais lui n’avait pas de femme, ni d’enfant. Il n’avait jamais voulu se marier. Ce n’est pas que l’occasion lui ait manqué, mais avec sa vieille mère malade, c’était plutôt difficile. Cela faisait maintenant deux ans qu’il l’avait perdue à la suite d’une longue maladie. On disait au pays qu’elle s’était usée au travail. Le père d’Adrien parti, elle était restée seule à la ferme avec son petit à élever. Adrien avait dix ans. Elle n’avait jamais voulu prendre quelqu’un pour l’aider aux gros travaux, c’était le père de Jeanne et un autre fermier du coin qui venaient de temps en temps lui donner un coup de main.
Elle aurait pu se remarier la Pauline, c’était sa mère, à quarante ans, c’était encore une belle femme et il y en avait plus d’un qui aurait bien voulu…mais elle disait toujours : « pour mon petit, rien à faire ! Et puis sait-on jamais, si le père revenait …"
Mais on l’attendait toujours celui-là !
Ah, elle devait- être fière la Pauline en sortant de l’église au bras de son Paolo ! Pauline et Paolo qu’on disait. Ils seront heureux pour la vie ces deux-là. Elle avait épousé le plus beau bûcheron de la contrée, mais dix ans plus tard, il était parti, en emportant toutes leurs économies : - « pour la cause qu’il disait, ma Pauline, pour la cause, faut pas m’en vouloir. »
Le petit Adrien, lui, n’avait jamais rien compris à cette cause, qui lui faisait abandonner sa femme et son fils et partir comme un voleur. Il est vrai que son père était étranger : un Italien qui était venu dans la région, chercher du travail pour s’y installer. Et puis avec le temps, Adrien n’avait plus jamais questionné sa mère à ce sujet. Le chapitre était clos.
Aujourd’hui, c’était lui, Adrien, qui allait de temps en temps donner un coup de main aux parents de Jeanne car, depuis que le père était tombé de son grenier à foin, il n’avait plus la même ardeur au travail et les forces lui manquaient bien souvent. En échange, Jeanne, la belle Jeanne, venait chez lui pour lui préparer sa soupe et remettre un peu d’ordre ça et là.
"Celle-la aussi tiens !" se disait encore Adrien : - « on peut dire qu’elle n’a pas eu beaucoup de chance. La voilà avec une enfant sur les bras. Mais quoi ! Elle avait voulu n’en faire qu’à sa tête. Ce qui avait provoqué chez son père une colère folle. - « Tu n‘es plus ma fille : va ! Fais ce que tu veux ! Je ne veux plus te voir ! » Et pour cause…Jeanne avait épousé en seconde noce, un commerçant de la ville, un pas grand-chose, qui après s‘être ruiné au jeu, les avait laissées toutes les deux, sa femme et sa fille, sur la paille. Et c’est sur la paille, c‘est bien le cas de le dire ! dans la grange, que le grand‘ père, un matin, les avait trouvées.
La belle Jeanne sommeillait encore, et c‘est le gazouillis de la petite Pierrette qui l‘avait surpris alors qu‘il allait traire ses vaches. Il s‘était approché, tout éberlué de voir deux grands yeux ouverts et deux petites mains qui se tendaient vers lui, en s‘ouvrant et se refermant. Et ses petits pieds, qu‘il dirait plus tard : - « fallait voir ses deux petits pieds ! Ah, c était déjà une rapide sa Pierrette !"
Il avait pris l‘enfant dans ses bras et avait souris à sa fille Jeanne qui le regardait craintivement. Il était tellement heureux de sentir ce petit corps contre lui et ses petits doigts qui farfouillaient dans ses cheveux qu‘il ne savait plus quoi dire le père Etienne :- « ça alors, mais faut pas rester là ! Allez, rentrez dans la maison…on va boire un bon café bien chaud, et puis on va aller réveiller la grand’mère… et toi comment tu t’appelles ? "
- C’est Pierrette papa, elle a six mois.
- Et bien ma Pierrette, on peut pas dire que la ville t’ait donnée de belles couleurs, fallait voir ta mère à six mois, les bonnes joues roses qu’elle avait !
Puis regardant sa fille Jeanne :- « j’espère que tu vas me dire ce que tu faisais dans la grange, à dormir sur la paille avec ce bébé !"
Si sur le coup, il en était resté tout éberlué et attendri, il avait repris du poil de la bête le père Etienne. Mais dis-moi : - « et le père Joseph, il est où ? »
Jeanne avait baissé la tête sans rien dire, et ils étaient rentrés dans la maison.
Toute la journée, le père Etienne était resté avec sa Pierrette, et vers le soir, il était allé voir Adrien pour lui dire sa joie. La belle Jeanne était revenue à la maison avec une petite merveille qui lui ressemblait joliment.
Ils avaient bu la goutte dans les petits verres en cristal qu’Adrien ne sortait que pour les grandes occasions.
- « Voilà mon Adrien, on te verra bien un de ces soirs ? Viens donc manger la soupe avec nous, tu feras la connaissance de notre petite merveille. »
- « C’est pas de refus. Merci père Etienne, lui avait répondu Adrien, je viendrai avec plaisir. "
Le père Etienne s’en était allé, le pied devenu léger pour ses soixante quinze ans, rajeuni tout à coup par ces deux petites mains qui s’agrippaient à lui.
Bien sûr qu‘Adrien était allé voir la petite merveille. En la voyant, il se rappelait la petite Jeanne qu‘il avait tenue dans ses bras vingt cinq ans auparavant. Par la suite, Il était devenu le parrain de Pierrette, et la vie avait continué. Souvent il s’était imaginé que la vie serait belle avec sa petite Pierrette et la belle Jeanne et ce rêve se faisait de plus en plus pressant. Pierrette avait maintenant cinq ans et si elle devait un jour, l‘appeler : « papa », il serait temps qu‘il se décide à faire sa demande à la belle Jeanne, et qu’il lui dévoile enfin ses sentiments.
Elle avait trente ans, il en avait cinquante et il était encore solide ; et d‘après ce qu‘il croyait, Jeanne semblait apprécier sa compagnie. Alors pourquoi pas ? On verrait bien…
C’est le museau de son chien Gaspard, contre son mollet, qui ramena Adrien à la réalité. Cela faisait déjà un bon moment qu’il marchait perdu dans ses pensées et Gaspard avait beau sauter ça et là autour de lui, rien n’y faisait. Adrien s’arrêta : « Qu’est-ce qu’il y a Gaspard ? » tu veux me faire tomber ! Je sais bien que tu es là !"
Gaspard se planta devant son maître en aboyant..: - « Mais oui, on va le couper ce bois, Allez, viens !"
Ils reprirent tous les deux leur marche. Gaspard précédant son maître retrouvé qui, tout à coup, comme grisé d’air frais, avait le pas plus assuré que jamais.